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1820 - Villers - Essai sur l’esprit et l’influence de la réformation de Luther.

1820 reformation lutherEssai sur l’esprit et l’influence de la réformation de Luther.
Ouvrage qui a remporté le prix sur cette question proposée dans la séance publique du 15 germinal an X (5 avril 1802), par l’Institut national de France :
« Quelle a été l’influence de la réformation de Luther sur la situation politique des différents États de l’Europe, et sur le progrès des Lumières ? »

Par Charles Villers, correspondant de l’Institut national de France, de la Société royale des Sciences de Gœttingue, etc.
Nouvelle édition - A Paris, chez Treuttel et Würtz, libraires, rue de Bourbon, n° 17. A Strasbourg et à Londres, même Maison de commerce. – 1820 - http://books.google.fr/books?id=13QGAAAAQAAJ

Sociétés secrètes; Francs-Maçons ; Roses-croix [sic] ; Mystiques ; Illuminés. (extrait, p. 325-336)

Quand un certain nombre d'individus, formant une faible minorité au milieu des peuples, se trouvent dépositaires d’opinions qu’ils tiennent pour  importantes, et qu’ils n’osent rendre publiques, ou parce qu’ils les croient dangereuses pour la multitude, ou parce qu’ils s’exposeraient aux persécutions en les professant ouvertement, ou par toute autre cause : alors naît pour ces individus le besoin de réunions secrètes, où ils puissent en liberté professer leur doctrine ; il leur faut une intime fraternité entre tous les membres de l’association, des serments de ne se point trahir, des épreuves, des signes pour se reconnaître au milieu des étrangers. De là les mystères de l’Égypte, la Grèce, ceux de Pythagore, etc. — Il n’est pas douteux que depuis la chute de l’empire romain, il n’ait existé en Europe beaucoup de ces mystérieuses confréries, et que quelques-unes même n’aient traversé tout le moyen âge pour venir jusqu'à nous. Sans nous arrêter à tous les récits vrais ou fabuleux [p.326] que plusieurs d’entre elles donnent de leur origine, et qui souvent n’ont pour base qu’une tradition romanesque, des symboles trompeurs, des monuments supposés, nous nous arrêterons seulement à considérer, que jamais la nature des choses ne dut rendre ces sociétés aussi nécessaires et aussi mystérieuses que ne les rendirent les abus du despotisme hiérarchique, l’inquisition, et toutes les sortes de vexations qu’exerçaient les agents de Rome dans les temps qui précédèrent la réformation. Il se trouvait assez d’individus de toutes les classes dont les yeux s’ouvraient sur ces abus, et qui en reconnaissaient l’énormité : mais ils renfermaient soigneusement dans leur âme un secret, qui s’il eût percé au dehors, les eût conduits sur un bûcher. Seulement quand ils rencontraient à l’écart un ami sûr, qui partageait leurs sentiments, alors leur poitrine oppressée s’exhalait, ils se soulageaient à voix basse du fardeau qui les accablait, avisaient aux moyens de se réunir, de se soutenir, et de former un cercle étroit où les tyrans de la pensée ne pussent pas les atteindre. Il est plus que probable que de pareilles sociétés existaient lors de la réformation. Les Wicklefites en Angleterre et en Écosse, les Hussites en Bohême, en Silésie, en Moravie, aussi bien [p.327] que les restes des Albigeois en France, devaient sans nul doute éprouver ce besoin de se communiquer, aussi bien que celui de se cacher soigneusement ; deux conditions qui jouent le principal rôle dans la formation de ces sociétés. Combien les circonstances ne devinrent-elles pas encore plus pressantes et plus générales ; quand la réformation éclata ouvertement en Saxe, et qu’elle redoubla partout l’activité et la surveillance des espions et des inquisiteurs de Rome ? Il n’était point de pays catholique où les principes de Luther n’eussent gagné un grand nombre de partisans. La position de ces secrets adhérents de la réforme était excessivement périlleuse. Un simple soupçon les perdait, les livrait au supplice. La contrainte extrême qu’ils s’imposaient ne pouvait cesser et recevoir quelqu’allégement, que dans des conciliabules couverts du plus profond mystère. Si l’ordre des francs-maçons ne prit pas alors sa naissance (c’est-à-dire, vers la fin du seizième,  ou le commencement du dix-septième siècle), au moins il reçut à cette époque, et de nouvelles modifications, et une nouvelle extension. On n’a pas encore trouvé de titres qui soient irrécusablement à l’abri de la critique, et où il en soit fait une mention formelle avant l’année 1610. Le [p.328] temple de Jérusalem, la stricte filiation  des templiers, appartiennent probablement à la mythologie de cet ordre, plutôt qu’à son histoire. Il existe d’anciens statuts qui excluent les catholiques, et qui restreignent l’ordre aux seuls protestants. Les principes d’égalité et de fraternité entre les membres, sont très conformes à ce qu’on vit alors parmi plusieurs sectes ouvertes et déclarées. La position géographique de la Bohême et de la Saxe, d’où venait la lumière de la réforme, par rapport à l’Écosse, à l’Angleterre et à la France, semble expliquer la dénomination d’Orient qu’y prennent communément les loges. Dans l’état de confusion et d’exaltation où se trouvaient tous les peuples, la conformité d’opinions était devenue plus importante aux individus que la conformité de patrie. Un luthérien de Bavière tenait plus à un luthérien de la Saxe, qu’à un Bavarois catholique. Le Suisse calviniste, devenu ennemi du Suisse catholique, regardait le Français et le Hollandais calvinistes comme ses vrais compatriotes. L’Écossais puritain fraternisait avec l’Anglais de sa secte, malgré l’antipathie nationale. Cependant les guerres civiles, celles de peuple à peuple, longues, sanglantes qui s’ensuivirent, surtout en Angleterre en Écosse, [p.329] mirent souvent aux prises, et en danger de s’ôter mutuellement la vie, ces frères, ces alliés secrets. Chacun suivait au hasard les drapeaux sous lesquels le sort l’avait jeté. Combien de soldats, zélés protestants dans le fond du cœur, ne servaient pas dans les armées impériales de Ferdinand, dans celles de Philippe II ! Combien de calvinistes dans l’armée de la ligue, de presbytériens dans les rangs des épiscopaux ! Il fallait donc un signe mystérieux qui révélât le frère au frère, au milieu de la mêlée et du carnage. On sait qu’en effet les francs-maçons en ont un destiné à remplir ce but, et cela seul semble prouver évidemment que cet ordre appartient à la période sanglante de ses guerres du dix-septième siècle, pendant lesquelles on vit assez d’exemples d’individus sauvés au milieu des plus grands périls, par leurs ennemis même, qui à ce signe les reconnaissaient pour des associés et des frères.

L’état de travail et de fermentation dans lequel l’esprit humain se trouvait en général au moment où Luther parut, les efforts qu’il faisait sur plusieurs directions pour arriver à la lumière, et échapper aux ténèbres du moyen âge, donnèrent lieu à plusieurs évènements coïncidents dans le règne des sciences, qui se mélangèrent de mille manières différentes, [p.330] et avec les idées des sectes religieuses de ce temps, et avec la mystérieuse doctrine des sociétés secrètes. Un mélange bizarre de quelques aphorismes soi-disant de Hermès, de Pythagore, de Platon, ajustés au texte hébreu des livres de l’ancien Testament et de ceux de quelques rabbins, avait renouvelé les rêveries judaïques connues sous le nom de Cabbale. Les sectateurs de cette obscure doctrine, appelée aussi par eux philosophie hermétique, pythagoricienne, etc.,  voulaient y trouver les sources de la science et de la sagesse universelle. Reuchlin, Zorzi, Agrippa, lui donnèrent sa consistance dans le seizième siècle. Cardan et d’autres y joignirent l’astrologie judiciaire. Le fameux suisse Théophraste Bombast de Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, chimiste ingénieux, maria sa science à la Cabbale, et prétendit pénétrer tous les secrets de Dieu, ou de la nature, qui pour lui étaient  une même chose. Rechercher l’élément primitif, le grand menstrue [sic], fixer la lumière et l’asservir à ses opérations ; en un mot, trouver la pierre philosophale, guérir par son moyen toutes les maladies et faire de l’or, était le but, le grand œuvre de la nouvelle science, que ses nombreux partisans nommèrent quelquefois théosophie, philosophie [p.331] du feu, etc.... Celui qui, après Paracelse, lui donna le plus de cours, fut le célèbre anglais Robert Fludd. Dans les laboratoires de cette secte se préparèrent les idées orientales de magie, d’apparitions, de génies, idées qui régnèrent vers ce temps, et qui n’ont pas encore cessé tout à fait de nos jours. La doctrine commune pour le fond de tous ces cabalistes, astrologues, alchimistes, était le panthéisme de l’école d’Alexandrie ; par conséquent, au travers de toutes ses déviations, une sorte de platonisme,  qui, comme tel, devait combattre de toutes ses forces le fameux aristotélisme défendu par les scholastiques, et le principal appui de la théologie romaine (1). Les sectes protestantes, ennemies de Rome, accueillirent donc quelque fois toutes ces nouveautés, qui s’introduisirent surtout dans les associations secrètes [p.332] dont nous avons parlé, et dont on ouvrit parfois l’accès à ces magiciens, souffleurs d’or, etc. Les idées religieuses de toute espèce, depuis la cabbale la plus extravagante, jusqu’au protestantisme le plus raisonnable ; les idées morales d’égalité, de fraternité, de bienfaisance entre tous les hommes ; celles de l’astrologie judiciaire, de la théosophie et de l’alchimie, avec toutes leurs nuances et conséquences ; tels furent donc les éléments si variés et si hétérogènes dont se composa le fond mystérieux des secrets de toutes les nouvelles associations. Selon qu'un individu, ou qu’une loge adoptait plus particulièrement l’une ou l’autre de ces vues, sa doctrine s’approchait davantage, ou du mysticisme religieux, ou du mysticisme politique, ou de l’astrologie, ou de l’alchimie. Cependant peu à peu les éléments purement moraux se séparèrent entièrement des mystères de l’alchimie et de la pierre philosophale. Ils se réfugièrent dans la société si connue le nom de franche-maçonnerie, qui, soit que son origine remonte ou non plus haut que la réformation, reçut d’elle une croissance et une vigueur nouvelles. Depuis longtemps même que les troubles de religion, sont apaisés dans l’Europe, et que toutes les sectes chrétiennes y sont admises, cette estimable [333] société n’a gardé de son premier âge que quelques formules mystérieuses, un secret, qui ne semble être là que pour rendre l’association plus intime ou plus piquante, et un grand respect pour les livres saints, ce qui était le trait caractéristique des protestants. Le reste devint le partage de l’ordre des rose-croix, qui, qui malgré l’histoire imposante du prétendu Fondateur Rosencreutz, et de sa sépulture, malgré la rose surmontée d’une croix que Luther portait dans son cachet, doit, suivant toute apparence, son origine au théologien wurtembergeois Valentin Andreæ, qui y donna lieu dans de bonnes intentions, et qui s’en retira ensuite (2).

Quelquefois aussi les idées religieuses des théosophes restèrent unies à leur métaphysique du panthéisme, à leur mythologie des [p.334] êtres surnaturels, à leur chimie, à leur manière de voir la nature. De là résulta, dans quelques têtes qui se prêtèrent à ce mélange, la doctrine la plus excentrique, et souvent la plus bizarre. Le plus fameux de ces mystiques théosophes a été un cordonnier de Gœrlitz en Lusace, Jacob Bœhm, dont les écrits lus avec avidité, lui firent une foule de sectateurs dans tout le nord de l’Europe ; il en fut de très illustres par leur savoir. Je ne citerai que les deux Van Helmont, père et fils, de Bruxelles, et Pierre Poiret de Metz. A une époque toute voisine de nous, on pourrait encore compter Swedenborg et la secte des martinistes, parmi lesquels Paracelse et Bœhm sont encore en grand honneur (3). Il est certain que ce Bœhm, et quelques autres mystiques, ont été des hommes d’un génie extraordinaire ; et que telles de leurs idées méritent un rang aussi honorable dans la haute philosophie, que telle découverte de Paracelse et des souffleurs d’or en [p.335] mérite une dans la chimie. S’il n’y a pas de grand génie, au dire de Sénèque, sans quelque mélange de démence, il n’y a peut-être pas aussi de grande démence sans quelque mélange de génie.

Quoiqu’il en soit, ces sociétés secrètes n’ont pas été sans quelqu’influence sur la culture morale, et même sur les évènements qui se sont passé en Europe depuis la réformation. Il a donc été à propos de faire mention de l’influence qu’a pu avoir celle-ci sur leur existence. C’est sur elles que se sont enté et modelé quelques associations plus récentes, dont la plus connue est l’ordre des illuminés, dénomination générale qui a servi de masque et de prétexte à beaucoup de charlatans. Le projet des vrais illuminés n’était autre, à ce que je crois, que de propager les lumières, et de réaliser les idées libérales du droit de nature, en fondant une réunion d’hommes énergiques et bien voulants [sic], qui travaillassent, de toutes leurs forces réunies contre un certain système d’obscurantisme qui tendait à un retour vers la barbarie, et qui était efficacement appuyé par certaines cours. Les illuminés, pendant la courte période de leur existence, ne négligèrent aucun moyen de faire triompher leurs vues, et d’y [p.336] soumettre les grands de la terre. On peut les regarder en ce sens comme les jésuites de la philosophie, et comme les apôtres d’une secte politique, dont la croyance est fondée sur ce beau rêve, que ce sont les vertus et les talents qui doivent avoir la préséance et l’autorité parmi les hommes.

Notes

1. On ne peut nier que ces théosophes n’aient, aussi bien que les théologiens réformateurs, préparé les voies à Descartes dans le combat à mort qu’il livra aux restes de la philosophie scholastique. Il est impossible d’avoir l’intelligence des écrits de ce philosophe, non plus que ceux de ses disciples ou de ses adversaires, tels que Voëtius, Gassendi, Poiret, etc., et en général tous les ouvrages philosophiques de cette période, si l’on n’a parfaitement la clef des travaux des réformateurs et de ceux des sectateurs de Paracelse.

2. Ces conjectures sur l’origine des francs-maçons et des rose-croix se trouvent développées très savamment dans deux ouvrages allemands, l'un de M. Buhle, imprimé en 1803 , et l'autre, en 1804, de M. de Murr. M. Buhle, alors professeur à l'université de Gœttingue, avait lu on décembre 1802, à la Société royale des Sciences de cette ville, une dissertation sur le même sujet, et qui est comme le canevas de son livre. Cette pièce a été insérée dans les Annonces littéraires de Gœttingue, en janvier 1803, n° 7 et 8.

3. M. de Saint-Martin, mort en octobre 1803, un des génies les plus remarquables qu'ait produits la France, mais dans un genre qui intéresse peu de personnes, a traduit en français .deux ouvrages de Jacob Bœhm, l'Aurore naissante et les trois Principes. Au reste, M. de Saint-Martin n'est point, comme on l'a cru, fondateur de la secte des martinistes.

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