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1853 – Revue des Deux Mondes - Compte-rendu du livre de Caro

1853 revue 2mondes t3XXIIIe année – Seconde série de la nouvelle période - T 3
Bureau de la Revue des Deux mondes, rue Saint Benoît, 20 - 1853

Compte-rendu du livre de Caro – pages 406-408

Du mysticisme au XVIIIe Siècle, Essai sur la rie et la Doctrine de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, par E. Caro, professeur agrégé de philosophie au lycée de Rouen (Note : Paris, 1 vol. in 8°, chez Hachette).

Il se pourrait très bien que le mysticisme reprit du crédit. Lorsque l'esprit humain est mécontent des réalités, lorsque l'expérience a déçu la raison et que notre sagesse s'est vue la risée des événements, on se sent triste et humilié, et si l'on ne se jette dans une incrédulité moqueuse ou dans l'activité absorbante des intérêts matériels, on est tenté de se réfugier dans le monde spirituel et de remonter vers l'invisible. Dans toute société policée, ce refuge existe, il est publiquement, officiellement ouvert à tous, c'est la religion établie, et parmi nous, grâce à Dieu, la religion établie, c'est le christianisme. Toute religion est au fond un mysticisme, et le christianisme lui-même en est un, si l'on prend ce mot dans sa meilleure part, et s'il n'exprime que la foi dans une révélation directe de Dieu à l'homme; mais on sait que ce mot a un sens particulier; car dans le sein même du christianisme il y a des mystiques, secte innocente, touchante, admirable quelquefois, et qui peut rester orthodoxe, quoique toujours au moment de cesser de l'être ; secte dangereuse, hérétique, profanatrice, et qui peut arriver aux plus grands égarements sur le dogme et la morale. C'est que la disposition mystique, le tour d'esprit qu'elle suppose et le genre d'idées auxquelles elle conduit, sont en soi des choses difficiles à régler, comme tout ce qui ne reconnaît pas la loi de la raison; et lorsque la mysticité pénètre au sein du christianisme même, elle en accepte rarement le frein, elle trouve encore trop lourd le joug léger de l'Évangile, et, s'efforçant témérairement d'anticiper sur la vie éternelle, elle tend à se faire elle-même un ciel, et peut, sans le savoir, se tourner en une nouvelle sorte d'idolâtrie.

La mysticité est donc quelque chose de plus que le sentiment religieux; le mysticisme est quelque chose de plus que la religion. Il y a une disposition spéciale de la nature humaine, dont chacun de nous a le germe en soi, mais qui, plus puissante et plus développée chez quelques-uns, engendre les véritables mystiques, sorte de gens qu'il est très difficile de définir, et qui, se plaçant en dehors de tout ce qui est pratique, naturel, rationnel, établi par [page 407] le commun consentement des intelligences, poursuivent le divin et l'idéal, et n'atteignent souvent que le merveilleux et l'imaginaire. Par le caractère même d'une telle tendance et l'indétermination de son objet, on voit qu'elle peut mener au faux comme au vrai, au sacré comme au profane, au bien comme au mal. La mysticité ainsi comprise n'est donc pas inhérente à la religion. Elle peut exister en dehors du christianisme; elle peut se rencontrer dans les sciences et jusque dans la politique; il y à même un mysticisme irréligieux, un mysticisme révolutionnaire. Comme penchant intellectuel, c'est en quelque sorte une forme qui s'adapte à toutes les matières, et suivant la distinction des esprits, la nature des croyances et la délicatesse des consciences, elle donne des produits aussi inégaux, aussi différents que la spiritualité si pure de Gerson ou de Fénelon, les rêveries téméraires de Boehm, la théosophie suspecte de Swedenborg, les chimères aventureuses de Mesmer et de Cagliostro, l'illuminisme grossier de dom Gerle et de Catherine Théot.

C'est plutôt du côté de Fénelon qu'il faut placer Saint-Martin, qui, vers la fin du siècle dernier, a, dans sa foi naïve et subtile, tenté de remplacer tout ensemble l'esprit philosophique et la tradition ecclésiastique par une révélation dont il ne trouvait le titre que dans sa pensée. De tous les mystiques hétérodoxes, Saint-Martin est peut-être le plus chrétien; c'est assurément le plus intéressant. Il est de ces hommes dont on ne parle que pour en dire du bien. On ne lit guère ses écrits, mais on loue l'auteur. Ses vertus personnelles et sa vie presque ascétique ont laissé une bonne et pure renommée, et des esprits supérieurs ont estimé le sien. Cependant il est resté, quoique son nom soit presque célèbre, le philosophe inconnu, et il ne cesserait pas de l'être, si l'on ne devait le connaître que par ses ouvrages. Quoiqu'ils contiennent des choses remarquables, ils ne peuvent être goûtés, si l'on n'est de sa secte, ou si l'on ne partage ses dispositions. Pour l'immense majorité des lecteurs, ils sont obscurs, vagues, ennuyeux, et cependant ils sont très dignes de curiosité. Saint-Martin est au nombre des écrivains qu'il est difficile de lire et qu'il est bon de connaître; par conséquent, il gagne à être interprété. Pour qui n'est pas mystique, le mysticisme n'est intelligible que s'il est analysé, et ceux qui le jugent se font mieux entendre que ceux qui le prêchent.

Mais il faut que l'interprète soit fidèle, l'analyse exacte, le juge compétent. Ces conditions sont remplies par l'ouvrage que M. Caro a publié sous le titre d’Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin. M. Caro n'est point mystique, mais il aime et comprend le mysticisme; il en connaît et il en montre la faiblesse et le danger, mais il sait combien dans Saint-Martin la doctrine était noble, élevée, moralement irréprochable. C'était un libéral, nullement révolutionnaire, un chrétien de cœur, sinon d'esprit, un philosophe par l'intention et non par la méthode. Le tableau des opinions au milieu desquelles il s'est formé, les simples événements de sa vie, les antécédents de ses doctrines, leur caractère, leur portée, la valeur de ses ouvrages et de son talent, enfin le fort et le faible du mysticisme, tout est traité avec une parfaite clarté et une haute raison dans l'ouvrage qui nous occupe. Éclairé par la philosophie, appuyé sur la foi, M. Caro peut en toute assurance se prononcer sur les questions qu'il agite; son intelligence, souple et pénétrante, est bien maîtresse de son sujet; quand il expose et quand il conclut, il mérite et captive la confiance, et nous aimons mieux l'en croire sur Saint-Martin [page 408] qu'entendre Saint-Martin lui-même. La lecture d'un pareil ouvrage transporte l'esprit bien loin du temps présent, et c'est par là qu'elle nous parait convenir au temps présent. Charles de Rémusat.

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