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Mémoire d’outre tombe, Chateaubriand
Nouvelle édition avec une introduction et des Notes et des Appendices par Edmond Biré

Tome II. Paris. Librairie Garnier frères, 6, rue des Saints Pères. Kraus reprint – Nendeln/Liechtenstein - 1975
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k23383f

1. Années de ma vie, 1802 et 1803. - Châteaux. - Madame de Custine. - M. de Saint-Martin. - Madame d'Houdetot et Saint-Lambert. - 2. Voyage dans le midi de la France (1802). - 3. Années de ma vie, 1802 et 1803. - M. de Laharpe : sa mort. - 4. Années de ma vie, 1802 et 1803. - Entrevue avec Bonaparte. - 5. Année de ma vie, 1803. - Je suis nommé premier secrétaire d'ambassade à Rome. - 6. Année de ma vie, 1803. - Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. - 7. Du Mont Cenis à Rome. - Milan et Rome. - 8. Palais du cardinal Fesch. - Mes occupations.

 L 14 - Chapitre 1 - Extrait, pages 299-304.

Paris, 1837.

Revu en décembre 1846.

[…]

Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon (1), laquelle, pendant mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d'Aulnay. Madame Lindsay (2), que je n'avais cessé de voir, me fit connaître Julie Talma (3). Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous avions une grand-mère commune, et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du comte de Clermont-Ton- [300] nerre (4), elle se remaria depuis au marquis de Talaru (5). Elle avait, en prison, converti M. de Laharpe (6). Ce fut par elle que je connus le peintre Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers-servants ; Neveu me mit un moment en rapport avec Saint-Martin.

 

M. de Saint-Martin (7) avait cru trouver dans Atala certain argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à dîner dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous à six heures : le philosophe du ciel était déjà à son poste. A sept [301] heures, un valet discret posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin, qui, d'ailleurs, avait de très belles façons, ne prononçait que de courtes paroles d'oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec des attitudes et des grimaces de peintre ; je ne disais mot.

 

Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit un autre plat sur la table : les mets se succédèrent ainsi un à un et à de longues distances. M. de Saint-Martin, s'échauffant peu à peu, se mit à parler en façon d'archange ; plus il parlait, plus son langage devenait ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, que nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des bruits : depuis six mortelles heures, j'écoutais et je ne découvrais rien. A minuit, l'homme des visions se lève tout à coup : je crus que l'esprit des ténèbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes allaient faire retentir les mystérieux corridors ; mais M. de Saint-Martin déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la conversation une autre fois ; il mit son chapeau et s'en alla. Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer par une visite inattendue : néanmoins, il ne tarda pas à disparaître. Je ne l'ai jamais revu : il courut mourir dans le jardin de M. Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay(8).

 

[302] Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme : l'abbé Furia (9), à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un serin en le magnétisant : le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin : chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.

 

Une autre fois, le célèbre Gall (10), toujours chez madame de Custine, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui. La forme de la tête peut aider à distinguer [303] le sexe dans les individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions animales ; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera toujours. Si l'on pouvait rassembler les crânes divers des grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mit sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont appartenu, ils n'enverraient pas un cerveau à son adresse : l'examen des bosses produirait les méprises les plus comiques.

 

Il me prend un remords : j'ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu de moquerie, je m'en repens. Cette moquerie que je repousse continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance ; car je hais l'esprit satirique comme étant l'esprit le plus petit, le plus commun et le plus facile de tous ; bien entendu que je ne fais pas ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier résultat, un homme d'un grand mérite, d'un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d'une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse déclaration de l'auteur du Portrait de M. de Saint-Martin fait par lui-même (11) ? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera toujours à sa mémoire. Je vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas trompé : M. de Saint-Martin n'a pas pu être tout à [304] fait frappé de la même manière que moi dans le dîner dont je parle ; mais on voit que je n'avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin ressemble au mien par le fond.

 

« Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue avec M. de Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu à l'École polytechnique (12). J'aurais beaucoup gagné à le connaître plus tôt : c'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en présence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite qui le rendit muet pour le reste de la séance et je ne sais quand l'occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui ai-je besoin, excepté de Dieu ? »

 

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi : la dignité de sa dernière phrase écrase du poids d'une nature humaine sérieuse ma raillerie inoffensive.


 Notes de l'édition de M. Biré

(1) Depuis, Mme de Bérenger.

(2) D’après Sainte-Beuve, l’original d’Ellénore, dans l’Adolphe de Benjamin Constant, était Mme Lindsay.

 

(3) Louise-Julie Careau, première femme de Talma, qu’elle avait épousé le 19 avril 1791. Le 6 février 1801, « sur leur demande mutuelle, faite à haute voix » le maire du Xe arrondissement de Paris prononça entre eux le divorce ? Talma se remaria l’année suivante (16 juin 1802) avec une de ses camarades de la Comédie française, Charlotte Vanhove, femme divorcée de Louis-Sébastien-Olympe Petit. Une séparation à l’amiable ne tarda pas du reste à éloigner l’un de l’autre Melle Vanhove et Talma. Quant à Julie Talma, elle mourut en 1805. D’après Benjamin Constant, qui parle d’elle dans ses Mémoires de littérature et de politique, c’était une espèce de philosophe, un esprit « juste, étendu, toujours piquant, quelque fois profond » ; elle « avait, ajoute son panégyriste, une raison exquise qui lui avait indiqué les opinions saines ».

 

(4) Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de Clermont-Tonnerre (1757-1792), l’un des membres les plus éloquents de l’Assemblée constituante. Le 10 août 1792, une troupe armée pénétra dans son hôtel, sous prétexte d’y chercher des armes. Conduit à la section, il fut frappé en chemin d’un coup de feu tiré à bout portant ; il se réfugia dans l’hôtel de Brissac, où la populace le poursuivit et le massacra.

 

(5) Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru (1769-1850). Il fut quelque temps, sous la Restauration, ambassadeur de France à Madrid. Nommé pais de France le 17 août 1815, par la même ordonnance que Chateaubriand, il siégea dans la Chambre haute jusqu’au 24 février 1848.

 

(6) On lit dans la Vie de M. Emery, par l’abbé Gosselin, t. I, p. 130 : « Mme la comtesse Stanislas de Clermont-Tonnerre, incarcérée au Luxembourg avec La Harpe, avait été l’instrument dont Dieu s’était servi pour la conversion de ce libérateur. Ce fait, rapporté par un simple ouï-dire par M. Michaud, dans la Bibliographie universelle (Supplément, article Talaru), est positivement attesté par M. Clausel de Coussergues, dans sa lettre à M. Faillon, du 20 mars 1843. »

 

(7) Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu (1743-1803). Ses principaux ouvrages sont l’Homme de désir et le Ministère de l’Homme-Esprit. Il avait publié en 1799 un poème intitulé : Le Crocodile ou la Guerre du bien et du mal, arrivée sous le règne de Louis XV, poème épico-magique en cent-deux chants, par un amateur de choses cachées.

 

(8) Jean-Jacques Lenoir-Laroche (1749-1825), avocat, député de Paris aux États Généraux, ministre de la police du 16 au 28 juillet 1797, député de la Seine au Conseil des Anciens (1798-1799), membre du Sénat conservateur (1799-1814). Napoléon l’avait fait comte, Louis XVIII le fit pair de France dès le 4 juin 1814, et, par ordonnance du 31 août 1817, décida que la dignité de pair serait héréditaire dans sa famille. Chateaubriand aurait pu apprendre de son voisin d’Aulnay comment on peut cultiver, sous tous les gouvernements, l’Art de garder ses places.

 

(9) L’abbé Joseph Faria (et non Furia, comme on l’a imprimé dans toutes les éditions des Mémoires), né à Goa (Indes orientales) vers 1755, mort à Paris en 1819. Il avait acquis comme magnétiseur une réputation qui lui valut d’être mis à la scène, dans un vaudeville intitulé la Magnétismomanie. Tout Paris voulut voir l’abbé Faria sous les traits de l’acteur Potier. Après le théâtre, le roman. Dans Le Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas, le célèbre magnétiseur joue un rôle important. Le romancier le fait mourir au château d’If.

 

(10) François-Joseph Gall (1758-1828), célèbre médecin allemand, né à Tiefenbrunn, près de Pforzheim (grand-duché de Bade). Il fut naturalisé français le 29 septembre 1819. L’un des créateurs de l’anatomie du cerveau ; il fonda sur un ensemble d’observations exactes et d’applications hasardées la prétendue science de la phrénologie, qui fit tant de bruit, dans les premières années de ce siècle, parmi les médecins et les philosophes. Son principal ouvrage, parue de 1810 à 1818 en 4 volumes in-4°, accompagnés de 100 planches, a pour titre : Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, contenant « des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles en morales de l’homme et des animaux par la configuration de leur tête ».

 

(11) Mon portrait historique et philosophique, par M. de Saint-Martin. Cet écrit posthume du Philosophe inconnu n’a été imprimé que tronqué et très incomplet.

 

(12) Saint-Martin dit que le dîner chez M. Neveu eut lieu à l’École polytechnique. Chateaubriand nous a dit tout à l’heure que ce dîner avait eu lieu dans les « communs du Palais-Bourbon ». Les deux récits ne se contredisent point. Le dîner est du 27 janvier 1803, et à cette date l’École polytechnique était installée au Palais-Bourbon ; c’est seulement en 1804 qu’elle fut transportée dans l’ancien collège de Navarre, rue de la Montagne Sainte Geneviève.

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