1896 Livres dhier et dautrefois copie1896 - Clément de Paillette, Livres d'hier et d'autrefois

Clément de Paillette (1867-1900).

Livres d’Hier et d’Autrefois

La Politique de Joseph de Maistre, d’après ses premiers écrits.
Étude contenant plusieurs lettres et fragments inédits

Paris
Librairie Ch. Poussielgue
15, rue Cassette
1896

Joseph de Maistre écrit la note présentée ici en février 1810. Certains passages rappellent évidemment le 11e Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg qui ne seront publiées qu’en 1821. Nous mettons en parallèle ces deux textes, celui des Soirées se trouve encadré pour mieux le distinguer. Les chiffres entre crochets correspondent aux pages des Soirées.

Appendice 1, pages 283-287

Les francs-maçons n'étaient pas alors comme aujourd'hui une secte ouvertement déclarée contre le christianisme : il était permis aux profanes d'ignorer leurs visées secrètes et de se faire illusion sur la nature des services qu’ils prétendaient rendre à l'humanité. Ce fut dans une des réunions de la Loge que Maistre enten­dit pour la première fois Saint-Martin, le théo­sophe mystique auquel M. Franck lui a repro­ché d'avoir emprunté ses idées principales (Voyez deux articles publiés dans le Journal des Savants (avril-mai 1880) et la très intéressante réfutation de M. de Margerie), et dont il faisait alors grand cas :

« Tu dis donc, écrit-il à sa sœur le 12 juillet 1790, que ce pro­phète te paraît tantôt sublime, tantôt hérétique, tantôt absurde. Le premier point ne souffre pas de difficultés. Je te nie formellement le second, [page 284] et je m'engage à soutenir son orthodoxie sur tous les chefs, même sur celui de l'Assemblée nationale qu'il condamne clairement. »

L'auteur du Pape connut mieux dans la suite Saint-Martin et la franc-maçonnerie : on s'en convaincra par la lecture de ce fragment inédit, daté de Saint-Pétersbourg :

Note

Sur trois discours de Saint-martin dont J. de Maistre avait gardé la copie

(Voici quels en étaient les titres : Les voies de la sa­gesse ; Les lois temporelles de la justice divine ; Le traité des bénédictions.)1821.soirees2

Ils furent lus il y a plus de vingt ans, à Lyon, dans une société d'hommes qui s'occupaient beaucoup des matières qui en font le sujet. L'auteur que je n'ai jamais connu, pas même de nom, en fit présent à un gentil­homme piémontais qui me les communiqua à Turin en 1797.

Profitant des tristes loisirs que me donnaient les cir­constances, je les copiai de ma main. L'ouvrage fut ter­miné le lundi 4 décembre de ladite année, comme je le vois par mon journal. (Décembre 1797, p. 110.)

Ces trois discours ne sont point étrangers à l'histoire de l'esprit humain : on y voit quelle était la croyance d'une foule d'hommes à la fin de ce siècle où l'on avait tant de peine à croire en Dieu. On y voit de plus com­bien on a abusé de ce mot d'illuminés qu'on a appliqué si mal à propos à toutes les sociétés secrètes, sans exception, comme si elles avaient toutes le même esprit et le même but. [page 285]

J’ai beaucoup connu les hommes à qui ces discours furent adressés. Tous étaient francs-maçons. Leur dogme fondamental était que le christianisme, tel que nous le connaissons généralement, n'est qu'une véritable Loge Bleue destinée au vulgaire ; mais qu’il dépend de l'homme de désir de s'élever de grade en grade aux véri­tables connaissances telles que les possédaient les pre­miers chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est ce que les Allemands ont appelé le christianisme transcen­dantal. La doctrine enseignée dans ces discours est un mélange de Platonisme, d'Origénianisme et de Philosophie hermétique sur une base chrétienne.

En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon : je dis seulement que tous ceux que j'ai connus, en France surtout, l'étoient ; leur dogme fondamental est que le christianisme, tel que nous le connoissons aujourd'hui, n'est qu'une véritable loge-bleue faite pour le vulgaire ; mais qu'il dépend de [332] l'homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances sublimes, telles que les possédoient les premiers chrétiens qui étoient de véritables initiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé le christianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d'origénianisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne. [Soirées, 11e entretien, pages 331-332]

Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues. Ainsi un homme pour eux est un mineur, les actes de la puissance de Dieu ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les souffrances infligées aux coupables sont des pâtiments.
Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lors­qu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils me disaient de vrai n'était que le, catéchisme couvert de mots étranges.

Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance, émancipation. Le péché originel s'appelle le crime primitif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment lorsqu'il m'arrivait de leur [334] soutenir que tout ce qu'ils disoient de vrai n'étoit que le catéchisme couvert de mots étranges. [Soirées, 11e entretien, pages 333-334]

J'ai eu, à Lyon et ailleurs, l'occasion de me convaincre qu'ils avaient des grades supérieurs inconnus, même aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires : qu’ils avaient un culte et des prêtres    qu’ils appelaient du nom hébreu Cohen. D'autres informations qui me sont parvenues depuis me les ont rendus encore plus suspects. Les plus marquants d'entre eux ont donné dans  la Révolution (je ne dis pas cependant dans ses excès) ; quelques-uns y ont péri, et personne ne croira que ce pâtiment fut injuste.

J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France, qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avoient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu cohen. [Soirées, 11e entretien, idem.]

Ce n'est pas, au reste, qu'il ne puisse y avoir, et qu'il n'y ait réellement des choses vraies dans leurs ouvrages, mais il ne faut pas moins se tenir en garde contre eux à raison de ce qu'ils y ont mêlé de faux ou de dangereux, mais surtout à cause de leur aversion pour l'autorité et la hiérarchie sacerdotale. [page 286]
Ce caractère est général parmi eux ; jamais je n'y ai connu d'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus.

Ce n'est pas au reste qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait réellement dans leurs ouvrages des choses vraies, raisonnables et touchantes, mais qui sont trop rachetées par ce qu'ils y ont mêlé de faux et de dangereux, surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est général parmi eux : jamais je n'y ai rencontré d'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus. [Soirées, 11e entretien, idem.]

 

Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages étaient le code des hommes dont je parle (s'il n'appartenait pas spécialement à leur société, ce que j'ignore) par­ticipait cependant à ce caractère général ; il est mort le 15 octobre 1804 [sic pour 1803], sans avoir voulu recevoir un prêtre, et ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu'il ne croyait point à la légitimité du sacerdoce chré­tien.

Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle, participoit cependant à ce caractère général. Il est mort sans avoir voulu [335] recevoir un prêtre ; et ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu'il ne croyoit point à la légitimité du sacerdoce chrétien (note de J. de Maistre : Saint-Martin mourut en effet le 13 octobre 1804, sans avoir voulu recevoir un prêtre. (Mercure de France, 18 mars 1809. N° 408, p. 499 et suiv.)). [Soirées, 11e entretien, pages 334-335]


En protestant qu'il n'avait jamais douté de la sincérité de la conversion de la Harpe, il ajoutait cependant qu'il ne la croyait point dirigée par les véritables lois lumineuses (Merc. de France, 18 mars 1809, n° 400 p. 409 et suiv.). Mais il faut voir surtout la préface qu'il a mise à la tête de sa traduction du livre des Trois principes, écrit en al­lemand par Jacob Böhme. C'est là que après avoir jus­tifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce Böhme contre le sacerdoce catholique, il ajoute que c'est à ce sacerdoce qu'aurait dû appartenir la manifesta­tion de toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'esprit de l'homme auraient un si prenant besoin. (Paris, 1802, in-8°. Préface p.III).
C'est-à-dire en d'autres termes, que Dieu a manqué son coup, et que, par faute de pouvoir, ou peut-être d'attention, il n'a pas su établir dans sa religion un mi­nistère tel qu'il aurait dû être. Certes, c'est grand dom­mage ! et, cet essai ayant manqué, il reste bien peu d'es­pérance. Allons cependant notre train comme si le Tout-Puissant avait réussi ; et, tandis que des hommes dirigés par les véritables voies lumineuses, entreprennent de traverser les flots à la nage, dormons en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils et les tempêtes depuis 1810 ans.

1802.3principes.t1En protestant qu'il n'avoit jamais douté de la sincérité de La Harpe dans sa conversion (et quel honnête homme pourroit en douter !), il ajoutait cependant que ce littérateur célèbre ne lui paraissait pas s'être dirigé par les véritables principes (Le journal que l'interlocuteur vient de citer ne s'explique pas tout à fait dans les mêmes termes. Il est moins laconique et rend mieux les idées de Saint-Martin. « En protestant, dit le journaliste, de la sincérité de la conversion de La Harpe, il ajoutait cependant qu'il ne la croyait point dirigée par les véritables voies lumineuses. » Ibid. (Note de l'Éditeur.) [Mon Portrait, n° 1098]).

Mais il faut lire surtout la préface qu'il a placée à la tête de sa traduction du livre des Trois Principes, écrit en allemand par Jacob Bohme : c'est là qu'après avoir justifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce [336] fanatique contre les prêtres catholiques, il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination (Dans la préface de la traduction citée, Saint-Martin s'exprime de la manière suivante :

« C'est à ce sacerdoce qu'aurait dût appartenir la manifestation de toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'esprit de l'homme auroient un si pressant besoin. » (Paris, 1802, in-8°, préface, pag. 3). Ce passage, en effet, n'a pas besoin de commentaire. Il en résulte à l'évidence qu'il n'y a point de sacerdoce, et que l'Évangile ne suffit pas au cœur et à l'esprit de l'homme), c'est-à-dire, en d'autres termes, que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il auroit dû être pour remplir ses vues divines. Certes c'est grand dommage, car cet essai ayant manqué, il reste bien peu d'espérance. J'irai cependant mon train, messieurs, comme si le Tout-Puissant avoit réussi, et tandis que les pieux disciples de Saint-Martin, dirigés suivant la doctrine de leur maître, par les véritables principes, entreprennent de traverser les flots à la nage, je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à [337] travers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans.
[Soirées, 11e entretien, pages 335-336].

 

Saint-Pétersbourg, 9/21 février 1810. [page 287]
N. B. —Depuis la date de cette note, j’ai trouvé ces trois discours imprimé parmi les œuvres posthumes de Saint-Martin.
Saint-Pétersbourg

Remarque (du comte Ch. de Maistre)

Un littérateur à qui j'ai communiqué cette note de J. de Maistre s'est demandé comment il se fait que son auteur affirme en commençant n'avoir jamais connu, même de nom, l'auteur de ces discours, tandis qu'on voit dans la cor­respondance de J. de Maistre qu'il avait été en rapport avec Saint-Martin.
La réponse est simple : J. de Maistre ne dit pas ici n'avoir pas connu Saint-Martin, mais il affirme qu'il ignore le nom de l'auteur des trois discours.
La note qu'il a ajoutée indique que ce n'est que plus tard qu'il a appris que Saint-Martin en est l'auteur.

Ch. de Maistre
Beausmesnil, 20 avril 1892.

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