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Calendrier perpetuel 1840Biographie d’Eugène Stourm - Eugène Stourm : De la valeur philosophique du mysticisme

1843 - La Revue synthétique

Sous la direction de M. Victor Meunier

Sciences, littérature, beaux-arts, industrie

Tome premier

Paris. Aux Bureaux de la Revue synthétique, rue de Seine Saint Germain, 37

1842-1843 

Biographie d’Eugène Stourm

Calendrier perpetuel 1840

Les grands corps politiques de l'état:
Biographie complète des membres du Sénat, du Conseil d'État et du Corps législatif
Par André François Joseph Borel d'Hauterive, M. Borel d'Hauterive
Publié par E. Dentu
1852 - Biographie d'Eugène Stourm

Pages 146-147

STOURM (Auguste-Africain), conseiller d'État de la section des finances, est né en 1797. Fils d'un premier président de la cour royale de Metz sous la Restauration, il trouvait la carrière ouverte devant lui. Il fut nommé substitut à Troyes en 1819, puis appelé à Paris au même titre ; mais, après la Révolution de juillet, il adhéra à l'acte de l'Association nationale contre le retour des Bourbons, et fut destitué pour y avoir apposé sa signature. Il revint prendre sa place parmi ses confrères du barreau de Paris, et publia, en collaboration de M. Gillon, député, le Code des municipalités. Les électeurs de Troyes l'envoyèrent à la Chambre en 1857, où il siégea au centre gauche. Il s'occupa beaucoup des chemins de fer, s'associa à plusieurs compagnies qui sollicitaient des concessions directes, et devint directeur du chemin de fer de Paris à Troyes. M. Stourm oublia alors un peu trop qu'il était législateur [147] pour ne se préoccuper que de ses affaires personnelles. Le suffrage universel lui continua néanmoins son mandat législatif, qu'il ne quitta que pour venir, en 1849, siéger au conseil d'État, en vertu de l'élection de ses collègues de l'Assemblée nationale. C'est un homme de manières agréables, d'un esprit modéré, d'un caractère conciliant, qui s'était fait aimer au Palais.

Eugène Stourm : De la valeur philosophique du mysticisme

Pages 133-141 - Eugène Stourm : De la valeur philosophique du mysticisme

Nous sommes, à parler très sincèrement, plus contrarié que charmé de dire que la thèse que nous nous proposons de soutenir ressemble à un paradoxe des mieux qualifiés. Mais quelle vérité, si bien établie, si universellement reconnue qu'elle ait été ensuite, n'a pas paru paradoxale et condamnable de prime abord ? Nous croyons donc qu'un esprit sincère n'a pas à s'inquiéter des apparences de sa conviction, et qu'il l'a doit proclamer, sinon dans le monde pratique, au moins dans la sphère spéculative, afin que, paraissant devant ses juges naturels, il sache à quoi s'en tenir sur sa valeur et sa réalité. L'esprit même de cette Revue, qui se propose de grouper dans un ensemble logique et harmonieux les diverses préoccupations de nos temps de libre examen, qui aspire à la résultante de tous les travaux de l'époque, pour en extraire, sans doute, le dogme futur vers lequel chacun tend et que nul n'a su jusqu'à présent définir, l'esprit de cette Revue est précisément ce qui nous a engagé à mettre en avant notre opinion intime sur la valeur philosophique du mysticisme, laquelle, pour se formuler, a d'abord besoin de combattre le préjugé qui consiste à jeter une sorte d'anathème sur le mot de mysticisme, sans toutefois s'être bien rendu compte de la chose qu'il représente. L'école philosophique officielle de nos jours a placé, il est vrai, le mysticisme au rang des quatre grands systèmes dans lesquels toutes les manières de voir de l'esprit humain peuvent se résumer, mais elle n'en a pas pour cela, du moins selon nous, saisi le véritable caractère, déterminé la véritable valeur. C'est aussi pour elle l'intelligence qui s'égare à force d'audace, ou le cœur qui change la méditation en extase et absorbe, dans cette métamorphose, le libre arbitre de la pensée. A l'heure qu'il est, un professeur de la Sorbonne s'attache à démontrer comment le mysticisme a été l'écueil où la grande et vaste école d'Alexandrie est venue échouer, permettant d'inférer naturellement qu'il sera de même l'abîme où viendra s'engloutir toute méditation sans frein. C'est, à notre [p.134] avis, tourner dans le même cercle que la masse des raisonneurs sans gravité ; c'est paraphraser un lieu commun en l'illustrant de science et de talent.

Il nous semble d'abord que si le mysticisme n'était bien réellement que l'état dans lequel l'esprit humain se trouve quand il n'a plus conscience de lui-même, il n'eût vraisemblablement jamais mérité la mention glorieuse, quoique restrictive, que les penseurs en ont faite dans tous les temps. On n'a jamais, que je sache, commis l'imprudence d'ériger en système une aberration bien constatée, ou, du moins, il n'en a été ainsi que lorsqu'une hypothèse, si extravagante qu'elle fût, avait force de contagion ; et si c'est là quelquefois une usurpation de l'erreur, ce n'est pas le fait d'une pure et simple infirmité. Notre raisonnement se réduirait donc volontiers aux proportions d'un dilemme : Si le mysticisme est seulement une maladie de l'intelligence, un phénomène du ressort de la pathologie intellectuelle, comment se fait-il que les philosophes de toutes les écoles, à peu d'exceptions près, lui aient donné droit de cité dans la région de l'analyse et du libre jugement ? Comment ont-ils fait l'honneur à une anomalie, qu'il fallait simplement indiquer pour qu'on s'en préservât, de la considérer comme une doctrine digue des plus sérieuses réfutations ? Si, au contraire, le mysticisme est bien une des grandes méthodes à l'aide desquelles la raison humaine espère étendre son empire et féconder sa puissance, quelle est donc cette méthode, quels sont donc ses procédés, et pourquoi, par une inexplicable contradiction , ce système ne rencontre-t-il que dédain ou terreur, épouvante ou mépris, tandis que ses concurrents éternels sont examinés avec conscience, avec calme, avec vénération ?

Commençons par dire que le sens vulgaire du mot mysticisme a exercé une influence déplorable et profonde sur le sens intime et rationnel de cette expression. Ce n'est pas la première fois que la lettre gâte l'esprit. Généralement il est admis que le mysticisme est la négation de toute lumière, de tout éclaircissement, de toute autorité ; comme tel, on conçoit que le sens moral de l'humanité ait réagi fortement contre lui ; mais est-il bien, et toujours, conforme à cette définition ? Telle est la question préalable que, pour notre compte, nous n'hésitons pas à résoudre négativement.

On a dit que le mysticisme a peut-être été plus nuisible et plus contraire au développement de l'humanité que la superstition même. Cependant, si le mysticisme n'est autre chose que le plus haut degré de l'exaltation religieuse, ne doit-on pas s'étonner de voir les sacerdoces de toutes les religions se courroucer contre cette tendance et la combattre, en quelque sorte, avec plus d'acharnement que le monde profane lui-même ? Comprend-on le prêtre disant à la piété : « Tu n'iras pas plus loin !.. l'adoration même du vrai Dieu peut dégénérer en idolâtrie. Il faut poser des bornes à son admiration, même quand c'est l'infini qui en est l'objet. » Ce serait là un étrange langage, et dont il serait difficile de découvrir la raison suffisante. Il n'appartient pas, sans doute, à l'homme qui s'est consacré exclusivement au service de Dieu d'exalter à ce point le bon sens pratique, c'est-à-dire l'art de bien vivre en se garantissant de tout excès, même d'un excès de piété ; il ne convient pas à ce missionnaire tout céleste de circonscrire l'horizon des choses invisibles pour nous concentrer [p.135] davantage sur les objets matériels. Evidemment cette explication de leur conduite est insoutenable, car les sacerdoces de tous les cultes ne demandent pas mieux, au contraire, que d'encourager toutes les tendances de renoncement et d'absorption, qui, en dernière analyse, ne peuvent avoir pour résultat que de consolider de plus en plus leur domination et le principe sur lequel elle est fondée.

Cet antagonisme du mysticisme et de l'esprit sacerdotal n'est pas une fiction ; il s'est traduit dans tous les temps et en tous lieux par des protestations sourdes, latentes et parfois victorieuses d'un côté, et, de l'autre, par des anathèmes et des persécutions : lutte aussi opiniâtre, aussi acharnée que celle qui existe toujours entre l'homme du pouvoir et l'homme de la pensée, bien qu'à vrai dire l'honneur des temps modernes sera d'avoir tenté, sinon obtenu, la conciliation dz ces deux grandes puissances et même de l'antinomie suprême que nous essayons de mettre en évidence afin d'en hâter la solution. Les sacerdoces, comme tout ce qui, dans cette région nébuleuse, exerce une part de souveraineté, sont essentiellement optimistes et conservateurs; dès qu'ils surgissent, fût-ce au nom d'une doctrine nouvelle, ils aspirent à constituer un dogme invariable, une orthodoxie définitive qui leur permette de proscrire aussitôt l'examen critique et de fermer le livre des temps au chapitre de leur apparition. Or, pour nous, le mysticisme n'est autre chose que la réserve éternelle du sentiment religieux pur en face de ces pouvoirs qui s'arrogent la mission d'en déterminer le mode et les conditions. C'est la pensée humaine aux prises avec l'infini et qu'aucune solution ne peut satisfaire que très provisoirement ; le mysticisme est la grande hérésie également en dehors de toutes les croyances arrêtées pour toujours ; c'est la protestation générale et latente de l'idée religieuse, dépouillée de ses symbolisations, contre les emblèmes qui prétendent la contenir.

Il suffit d'accepter un instant notre proposition pour deviner spontanément le motif de la haine des sacerdoces pour le mysticisme. Tous les hérétiques de toutes les orthodoxies ont débuté par être mystiques, c'est-à-dire par sentir leur âme à l'étroit dans le compartiment moral qu'on lui avait destiné ; tous ont commencé par établir une espèce d'antagonisme entre la lettre et l'esprit, en déclarant que le second pouvait seul leur rendre toute l'indépendance dont ils avaient besoin. Plus tard, sans doute, leur évolution n'a été qu'une métamorphose, une substitution de formes, quelquefois même une variante puérile, et, dès lors, ils ont dû revenir à leur premier éloignement, à leur ancienne hostilité contre les âmes religieuses qui appréhendent et repoussent l'incarnation de leurs immenses et mystérieux désirs ; toujours est-il que le mysticisme, cette soif et cet amour de l'absolu, s'est glissé dans leur cœur un instant, et qu'avec un peu plus de force ils n'auraient peut-être pas si bénévolement accepté un refuge à bail irrésiliable dans un coin de cette immensité. Les sacerdoces ont et doivent avoir naturellement plus de terreur et de haine pour cette nature d'esprit à part dans l’humanité que pour tous les genres de schismes réunis. On conçoit la différence d'éloignement qu’il peut y avoir entre un croyant d'une religion et un croyant d'une autre religion d'avec [p.136] l'éloignement qui doit exister entre un croyant et un athée. Les premiers s'accordent à la fois sur le sentiment principal et sur l'idée dominante, c'est-à-dire l'existence et l'adoration de Dieu, tandis que les autres se nient réciproquement, dans l'essence même de leurs instincts ; eh bien, par la loi du contact moral des extrêmes, cet éloignement est absolument identique, quoique dans le sens inverse, à celui qui a toujours existé entre les dogmatistes et les mystiques. Ce n'est pas que le mysticisme s'éloigne systématiquement de toute affirmation quelconque : il se confondrait alors avec le scepticisme dont c'est là le principal caractère. Le mysticisme dogmatise en temps et lieu, selon les phases et les chances de la méditation ; loin de se défendre d'une formulation qui précise son travail et condamne ses découvertes, il y aspire, au contraire, de toutes ses forces, comme vers son but naturel ; mais, et c'est là ce qui le distingue profondément de toutes les autres manifestations de l'esprit religieux, il ne se prive jamais des bénéfices d'une révélation ultérieure en vue d'exalter la foi présente; il ne revendique, en aucun cas, les avantages et les qualités de la certitude absolue en faveur de sa croyance, parce que son instinct l'avertit des progrès que cette conviction peut accomplir, et conséquemment des mutations auxquelles elle est assujettie. De là vient que le mysticisme n'ambitionne l'exercice d'aucun pouvoir. L'autorité repose nécessairement sur l'orgueil, qu'il soit direct on indirect ; l'être intelligent ne s'adjuge le droit de contraindre et de punir que parce qu'il se suppose en possession d'une certitude morale qui manque à ceux auxquels il vient imposer sa loi. La vérité absolue a des prérogatives incontestables, une force d'évidence qui a force de loi ; elle participe de Dieu, et partant de sa puissance : voilà qui est vrai, absolument vrai en principe, mais il semble que l'homme, avec l'incertitude de ses connaissances, la fragilité de sa nature, n'aurait jamais dû prétendre, à moins du plus grand sacrilège, à se constituer le représentant officiel de cette puissance suprême, dans le but surtout d'en usurper les formidables privilèges. C'est cependant ce qui a toujours eu lieu; le fanatisme, vrai ou simulé, a toujours servi de prétexte à l'intolérance ; bien mieux, l'intolérance a paru le plus sacré des devoirs aux ministres les plus altiers ou les plus effervescents de toutes les prétendues vérités qui se sont introduites dans le monde avec les exigences de la vérité absolue. Eh bien , le mysticisme est la négation incessante de ce droit que l'homme convaincu s'arroge sur celui qui ne l'est pas; le mysticisme, dans son pèlerinage vers l'infini, échappe à tous les engourdissements de la superstition comme à toutes les ivresses impures d'un fanatisme persécuteur ; il ne veut, ou plutôt il ne peut enrôler ses sentiments sous aucune bannière dont la devise est invariable et tyrannique ; il reste libre, indépendant, progressif, selon que les lumières de la révélation pénètrent progressivement dans son âme ; il ne s'isole pas pour fuir ses semblables, mais pour se soustraire aux impiétés d'un commandement brutal : il n'abandonne ni le monde, ni la vie, mais bien les entraves qui l'énervent et les routines qui paralysent son intégrale expansion. Voilà comment nous avons toujours compris le mysticisme, comme l'esprit religieux qui reste en dehors de toutes les autorités sacerdotales et de toutes les convictions impératives, comme l'esprit [p.137] spéculatif le plus indépendant, s'exerçant dans les plus hautes régions accessibles, et planant au sommet de l'infini avec les ailes d'une sainte foi quand ses forces commencent à se lasser ou qu'il éprouve des vertiges à de si incommensurables élévations.

Et, maintenant, est-ce à dire que nous préconisions exclusivement le mysticisme en matière religieuse ? nullement ; nous croyons même que s'il régnait seul sur le monde, son influence pourrait alors avoir quelques-uns des funestes caractères qu'on lui attribue. Chaque culte en particulier élabore une des fractions indécomposables de l'idée religieuse, et cette élaboration exige, de la part de ceux qui s'en chargent, une prédisposition à l'abnégation de certaines facultés. C'est ainsi que l'éducation religieuse de l'âme humaine s'accomplit graduellement. L'éparpillement des forces qui résulte d'une indépendance trop précoce ou trop absolue aurait été un obstacle fatal aux nécessites temporaires de cette éducation. Nous comprenons très bien l'urgence de certains ralliements des esprits d'une même nature : c'est le moyen d'explorer leurs aptitudes intégralement, et d'obtenir d'un principe tout ce qui lui est possible de donner. Mais il y a, lors du succès d'un ordre ou d'une idée quelconque dans l'humanité, un excès à éviter, contraire à l'anarchie morale, et non moins funeste toutefois : c'est l'idolâtrie de l'ordre ou de l'idée en voie de triomphe ou même à l'apogée de sa splendeur. Or, là intervient le mysticisme tout providentiellement : au moment où un culte aspire et est prêt peut-être à exercer une suprématie absolue, une dictature sans contrepoids, au moment où une sorte d'unité factice va courber tout le genre humain devant la même idole, surgissent spontanément des natures vigoureuses, riches et insoumises, qui rappellent à l'ordre leurs semblables égarés en leur remettant sous les yeux les proportions indéterminables de l'absolu, qu'aucune chose relative ne peut rationnellement incarner.

Nous ne poursuivrons pas plus loin cette défense, cette sorte de réhabilitation du mysticisme, dans la crainte qu'en nous inondant avec trop de complaisance on ne suspecte notre impartialité. Nous ne sommes pas mystique. Notre esprit est engagé dans une voie qui nous semble conduire plus directement au bonheur de notre espèce, mais cela n'a pas dû nous empêcher de combattre ce que nous croyons être un véritable préjugé, dans le désir, sinon dans l'espoir, de le vaincre ou du moins de l'ébranler. Il est raisonnable de souhaiter que les esprits de notre époque qui aspirent, en quelque sorte, au titre d'émancipateurs intellectuels, et qui pensent jouir de la plus complète indépendance, s'affranchissent eux-mêmes de leurs préventions dont, le plus souvent, ils sont très loin de se croire entachés. Il faut bien comprendre que ce n'est pas en observant exclusivement des esprits vulgaires qu'on fera de nouvelles découvertes dans les régions spirituelles ; ceux-là sont excellents pour faire connaître ce qui est commun à l'espèce, pour déterminer, en quelque sorte, la moyenne de l'entendement humain, le minimum de raison accordé à ceux que en sont le plus dépourvus ; mais, lorsqu'il s'agit de chercher jusqu'à quel point l'intelligence de l'être fait à l'image de Dieu est susceptible d'extension, et de quelle activité merveilleuse elle est capable pour aller à ses frais et [p.138] atteindre le but de ses aspirations, oh ! alors, c'est aux penseurs d'élite, hors de ligne, qui semblent être le produit d'eux-mêmes, tant leur originalité les tranche de la masse ; c'est aux rêveurs, aux excentriques, aux mystiques enfin, qu'il faut s'adresser ; c'est le secret de leur pensée, le procédé instinctif, .inné, de leur nature spéciale, qui trouve sans chercher ce que d'autres cherchent sans trouver, qu'il est de la plus haute importance de saisir, dût-on, pour cela, refaire soi-même son entendement, se dégager des routines de son esprit et mettre en doute l'excellence des lois logiques au moyen desquelles on croyait pouvoir expliquer toutes les opérations de la pensée. Les psychologies qui courent les écoles peuvent-elles rendre compte de certaines organisations phénoménales, comme celle, par exemple, de ces jeunes mathématiciens de la nature, Vito-Mangiamele et Mondheux, qui demandent moins de temps pour résoudre les plus effrayants problèmes que les nombres peuvent présenter, qu'il n'en faut aux plus habiles calculateurs pour les leur poser ; et cela, mentalement, ce qui suppose que cette faculté possède en eux une force de concentration qui dépasse tout ce qu'on peut s'imaginer à cet égard ? Entendent-elles quelque chose à ces aptitudes magnétiques de certaines personnes qui, tout charlatanisme et toute crédulité à part, doivent donner sérieusement à penser à ceux qui n'échappent pas aux labeurs de la méditation par une stupide fin de non-recevoir ? cette disposition trop commune de l'esprit à ne juger les choses ou les manifestations de la vie que dans leur rapport avec telle ou telle théorie le rend parfois impropre à comprendre les grandes évolutions intuitives de certaines intelligences. Et enfin, pour revenir à notre sujet et ne le plus quitter, ne voyons-nous pas sur le seuil de ce temple, dont les contours indécis se perdent dans l'immensité de l'univers moral, trois grands noms qui semblent délier la puissance de notre analyse et dépasser la limite de notre pénétration ? Qui n'a entendu parler du cordonnier Jacob Bœhme, vivant au XVIe siècle, qui, saisi tout à coup d'un besoin impérieux de formuler ses intuitions, se mit à écrire les livres les plus extraordinaires qui aient jamais paru sur l'origine des choses et l'essence de Dieu ?... Jacob Bœhme a occupé le monde mystique et idéologique pendant plusieurs siècles ; un des rois de son temps, Charles Ier, je crois, l'avait choisi pour confident et pour conseiller, malgré les étranges allures de sa personne et l'obscurité de sa condition. A la fin du siècle dernier, ses œuvres les plus importantes ont été traduites dans notre langue par un autre mystique également célèbre, la seconde personne de cette trinité mystérieuse que nous examinons en passant, Saint- Martin, en un mot, qui témoignait par là en quelle estime il tenait ce génie spontané, excentrique parmi les excentriques, et qui, abstraction faite de ses élucubrations, pourrait peut-être encore servir à expliquer les plus surprenants mystères de la psycologie [sic].

Saint-Martin est, tout à la fois, un grand penseur, un grand poète et un grand écrivain ; il est l'auteur de ce livre des Erreurs et de la Vérité, qu'un pamphlétaire, je ne sais lequel, de la coterie voltairienne, avait daigné falsifier, croyant sans doute qu'il était très facile de neutraliser l'effet d'une pareille substance ! Il a écrit l'Homme de Désir, un des plus beaux poèmes [p.139] religieux qui aient jamais été produits dans aucune langue; le Crocodile, composition ingénieuse, profonde et burlesque en même temps, qui suffirait seule à prouver que le scepticisme n'a pas le monopole de l'esprit. Saint-Martin, qui se nommait le Philosophe inconnu, est un des plus beaux types de l'indépendance intellectuelle ; il a été en pleine opposition avec l'esprit régnant de son époque ; il a traversé la tourmente révolutionnaire enseveli dans un triple voile, apprenant la langue allemande pour traduire Jacob Bœhme dont il avait deviné le vaste génie ; il écrivait ses œuvres, dont l'ensemble, quand il sera bien connu, paraîtra peut-être la véritable source de la réaction spiritualiste et religieuse qui a sauvé la littérature française de l'ornière fangeuse où la poussaient irrésistiblement les dernières conséquences de la littérature du siècle dernier. Enfin, nous voulons dire un mot d'Emmanuel Swendenborg, cette tête colossale qui ne s'est aventurée dans les régions du merveilleux qu'après avoir exploré le vaste domaine de la réalité. On peut dire que ce théosophe a été, à priori, la réalisation complète et même supérieure de la création de Gœthe. Swendenborg a été une sorte de Faust sanctifié, dont toutes les puissances du ciel ont été, si l'on peut s'exprimer ainsi, le démon familier. Il a porté le flambeau de l'analyse dans un ordre d'idées qui semble échapper à tout examen. Certes une pareille intelligence est assurée d'occuper une large place dans l'histoire des efforts et des évolutions de l'esprit humain. Swendenborg a été un des plus illustres savants de son époque, et, aujourd'hui encore, il y a tel de ses ouvrages sur les sciences exactes et physiques qui contient des indications que la science contemporaine est loin de mépriser. Puis, tout à coup, à la suite d'une forte maladie, cette organisation se transforme comme par enchantement : l'observateur devient prophète, son génie échappe à toutes les règles de la commune raison, la réalité se présente sous des aspects nouveaux que la double vue pouvait seule percevoir, et cet homme qui avait enfanté, dans la première phase de son activité intellectuelle, une encyclopédie des sciences connues, produit, après sa métamorphose, plus de cent volumes où ses vastes intuitions s'exposent, se détaillent, se développent avec la précision qu'on peut mettre à décrire un objet matériel. Le mysticisme de Swendenborg est d'une telle importance qu'il sera désormais impossible d'écrire l'histoire du christianisme sans lui assigner une place glorieuse : autant vaudrait ne rien dire de Nestor et d'Eutychès que de ne pas parler de Swendenborg.

Ces différents mystiques ne se ressemblent pas par les détails de leurs systèmes, mais bien par un fond commun de haute indépendance, par une sorte d'aversion instinctive pour toute autorité matérielle qui arrête le mouvement de l'intuition. Le mysticisme n'est pas un système, cela se conçoit d'après tout ce que nous en avons dit, qui a ses lois et ses principes arrêtés définitivement ; c'est bien plutôt une certaine nature d'esprit dont, d'ailleurs, les manifestations sont presque aussi variées que les intelligences même qui en sont formées. Du reste, Jacob Bœhme n'est pas mystique de la même manière que Swendenborg, qui l'est encore moins à la façon de Saint-Martin, pas plus que le scepticisme de Pyrrhon n'est celui de Hume, qui n'est pas celui d'Emmanuel [p.140] Kant. La même doctrine ou, du moins, le sentiment qui l'anime se modifie dans chacun de ses représentants, et ce n'est pas un spectacle peu curieux que de voir comment l'idée se transfigure sans altérer son essence, et comme le même génie persévère sous les apparences diverses qu'il peut revêtir. Nous n'avons pas eu la prétention, dans ce rapide travail, d'exposer aucun des systèmes qui se rattachent au mysticisme, mais seulement, nous le répétons, de combattre un préjugé. Résumons-nous.

Le mysticisme à un passé redoutable contre lui; il rappelle à l'esprit ces lentes et rigoureuses initiations dont on a tant suspecté la droite intention, bien qu'en principe l'usage s'en trouvait justifié par la saine raison. Le mysticisme ou plutôt, dans ce cas, les mystiques ont voulu importer cette sagesse antique dans les temps modernes: Saint-Martin est plein de ces restrictions qui courroucent notre curiosité sans frein; à chaque page de ses ouvrages, une algèbre spirituelle vient interrompre le développement de ses magnifiques pensées sur l'essence et la destination de notre nature, sur les causes fondamentales de la chute et les éléments de la suprême réhabilitation ; on dirait d'un ancien mage qui tient son élève à distance jusqu'à ce qu'il le trouve plus digue d'une plus grande révélation. Voilà, sans doute, une des causes actives de cette routine que nous voudrions entamer, de cette défaveur jetée jusque sur le mot même de mysticisme, et qui, aux yeux du plus grand nombre, en fait le synonyme d'égarement ou d'impénétrable obscurité. Or, comme nous le disions, il appartient peut-être à une époque qui ne se permet aucune illusion, et, plus particulièrement, dans cette époque, à une publication qui en veut être le fidèle portrait, de combattre une prévention qui, d'ailleurs, s'exerce dans un domaine à part. Il est bon de montrer que la science, en se faisant philosophe, a relevé de l'anathème jusqu'aux parias de la philosophie, et que, tout en plaçant l'observation aux premiers rangs des sources de nos connaissances, elle ne se prive plus d'aucune des autres voies que Dieu nous fait entrevoir en les pratiquant largement dans certaines organisations qui, pour être exceptionnelles, n'en sont pas moins ses organes aussi naturels que nos génies les plus consacrés. Il faut bien qu'il arrive un temps où la philosophie se rende compte de tous les phénomènes intellectuels, sans en omettre un seul et sans se croire exempte de recherches nouvelles parce qu'elle a trouvé le moyen de cacher son ignorance sous un air de mépris, et de formuler ce dédain par un mot. Il faut que les monstres de l'esprit disparaissent comme les monstres matériels, et qu'au fond de cette infinie diversité de tendances, d'impulsions et de natures morales, l'unité profonde et féconde de l'âme humaine se retrouve toujours, comme le plus philosophe de nos naturalistes a retrouvé l'unité de composition même dans les apparents écarts de la nature physique. En dernière analyse, on n'a rien dit d'une chose parce qu'on l'a classée dans les exceptions : elle reste là tout entière, narguant notre vaine science et la terrifiant de son souffle comme un sphinx implacable ! Il n'y a pas d'exceptions objectives, si je puis parler ainsi ; elles ne sont que des lacunes scientifiques: c'est pour cela qu'elles sont si nombreuses ; mais l'histoire de la philosophie nous apprend que chaque pensée nouvelle dans l'humanité s'annonce par la création d'une règle qui [p.141] rassemble, interprète, éclaircit quelques-unes de ces exceptions et qui détache quelques parcelles de l'inconnu pour augmenter la trop faible masse du savoir humain.

Eugène Stourm.

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