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1861 revue lyonnaisRevue du Lyonnais

Recueil historique et littéraire

Nouvelle série. Tome XXIII

Lyon
chez Aimé Vingtrinier, imprimeur, quai Saint Antoine, 35

Paris
chez F. Savy, libraire, rue Bonaparte, 20.

1861

Du surnaturel et du mysticisme. Extrait, page 10-141861 62 memoires academie lyon Gilardin

Discours prononcé en séance publique de l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon

Par M. Gilardin, Président de l’Académie.

… Nous portons en nous, comme chacun peut le reconnaître, un sentiment qui cherche toujours quelque secrète et impétueuse issue vers l'inconnu. Ce qui ne serait encore que de la curiosité, si l'attrait se redoublant, le cap étant tourné pour ainsi dire vers un autre monde, parmi de flottantes vapeurs semblables aux brises parfumées qui allaient au-devant du vaisseau de Christophe Colomb, le sentiment dont je parle ne prenait une forme plus décidée et ne devenait ce qu'on a fort bien nommé du mysticisme. Ce sentiment, je n'ai pas la prétention d'en donner philosophiquement l'analyse : il faudrait pour cela se tourner vers l'infini, avec lequel l'âme humaine, telle que Dieu l'a créée, entretient toujours une parenté cachée et d'invisibles relations, et ce serait m'engager dans une route autre que celle que je veux parcourir. Je me contente de rapporter le mysticisme à l'éveil d'une curiosité particulière qui, excepté chez un bien petit nombre, sort toujours plus ou moins du fonds abondant de [page 11] sensibilité de la nature humaine ; ce mysticisme, quand il s'est exalté, quand il a conjuré toutes les puissances du cœur, quand il a oublié les attaches prudentes par lesquelles nous sommes retenus aux réalités comme aux ancres précieuses qui assurent la manœuvre de l'esprit, nous fait échouer sur des parages où, depuis le goût du surnaturel jusqu'aux plus extrêmes superstitions, s'étend tout un vaste espace bien diversement rempli, occupé par d'innocents jouets, des songes ravissants, de ridicules fantômes, de tristes passions, d'affreuses calamités, de tragiques douleurs, et qui est moins éclairé par la lumière du soleil que baigne dans la lueur blafarde des aurores boréales.

Où allez-vous, aurait-on pu demander au XVIIIe siècle d'où nous sortons ? Le siècle hésitait en effet sur sa direction véritable. D'un côté, retentissaient ces fortes maximes de justice, d'humanité, de liberté civile qui paraissaient faire entendre la voix même de la raison, et qui nous acheminaient vers le grand et incomparable événement de la Révolution française. D'un autre côté, vous eussiez dit que les choses marchaient en un sens tout opposé. Une épidémie du mysticisme que je tâchais de définir tout à l'heure, était la maladie des esprits, maladie qui avait des racines lointaines, profondes ; sa période d'incubation avait couvert le siècle tout entier. A peine le quiétisme, châtié par le génie sévère de Bossuet, avait-il cessé ses dernières langueurs et renoncé à une manière anéantissante d'aimer Dieu, qui risquait de confondre le saint amour chrétien avec le Nirvana paresseusement extatique de l'Inde ; à peine avait fini aussi le mysticisme protestant, accompagné de délire prophétique, de la guerre des Cévennes, qu'éclatait, dans la première partie de XVIIIe siècle, la folle exaltation des convulsionnaires sur le tombeau du diacre Paris, et que pendant plusieurs années, la capitale, y compris de fortes têtes du Parlement, se donnait [12] le spectacle des crucifiements par plaisir et des miracles courant les rues ; puis, pendant que dans le nord, Swedenborg, favorisé de célestes visions, entrait en conversation réglée avec les anges et les morts, pendant qu'en Suisse Muralt conseillait de substituer aux débiles procédés de l'intelligence l'instinct divin, au moyen duquel on aurait avec Dieu une communication immédiate et complète; pendant qu'en Bavière Gassner appliquait gravement l'exorcisme du démon au traitement des maladies, c'était en France l'expérience que Delisle affrontait, à l'Hôtel des Monnaies de Lyon, de la poudre de projection des alchimistes, dont les fourneaux trouvent encore des croyants pour les allumer; et c'était aussi l'apparition presque non-interrompue jusqu'aux jours de la Révolution de ces étranges personnages qui exercèrent autour d'eux une influence très réelle, ou dans les salons, ou dans tous les rangs de la nation, ou dans les sentiers perdus des sociétés secrètes; par exemple: le comte de Saint-Germain, familier avec les grands seigneurs et les princes, et faisant accepter sans trop de démenti sa prétention à une existence qui aurait remonté à plusieurs centaines d'années ; Mesmer, suscitant le plus capricieux engouement, réunissant l'élite de la capitale autour de son baquet, d'où même la reine Marie-Antoinette se serait approchée, et soulevant les premières manifestations de ce magnétisme animal repris avec une ardente persévérance après lui par une foule de gens de bonne foi ou de savants, qui ne firent que se rendre les cautions équivoques de ses merveilles ; Cagliostro éclipsant encore de pareils prestiges par sa magie plus transcendante, puisée aux sources de l'antique Egypte, Cagliostro régnant sur une multitude disséminée en Europe dans les loges de la franc-maçonnerie et ne promettant a ses adeptes rien moins qu'une recette à fin d'opérer dans l'homme « la renaissance morale et la renaissance [13] physique ; » Martinez Pasqualis, héritier des vieux procédés théurgiques de la Kabbale ; à sa suite, mais avec de notables différences de doctrine qu'il serait injuste de ne pas mentionner, le marquis de Saint-Martin, caché sous le nom du philosophe inconnu, auteur d'une secte non encore éteinte et qui eut un large foyer de propagande dans notre ville ; sans parler de tout ce qui, dans la sphère des convictions religieuses, se répandit encore, à la même époque et vers la fin du siècle, de mysticité déréglée, je devrais dire extravagante, par la société des victimes de Mlle Brohon, par celle des fanatiques d'Avignon, à la tête de laquelle était Pernéty, neveu de notre concitoyen, qui a fait le livre des Lyonnais dignes de mémoire, enfin par les auréoles prophétiques des illuminées Labrousse et Catherine Théos. On se ferait difficilement une idée de tout ce qui s'accumulait alors de tendance au merveilleux, de penchant au mystère, de foi aveugle au surnaturel. Un témoignage contemporain de beaucoup de poids nous rapporte ce qui en était de cette France des dernières années du XVIIIe siècle. Mounier, qui avait présidé l'Assemblée constituante et que sa position avait mis à même d'être un excellent observateur, a écrit : « Mille circonstances que j'ai connues par moi-même me persuadent que si la Révolution n'avait pas interrompu la direction que la mode avait prise, elle allait devenir très favorable aux idées superstitieuses (1). »

Heureusement donc est venue la Révolution pour empêcher le XVIIIe siècle de faire fausse route, et je ne sais si on apprécie suffisamment le rare mérite de notre temps de n'être plus guère dominé que par les tranquilles pouvoirs de la raison qui veillent sur les intérêts de la vie humaine. [14] Le tempérament de l'esprit, si je puis parler ainsi, paraît aujourd'hui affranchi des faiblesses qui troublaient autrefois jusqu'aux hommes de science ou de génie. Voilà soixante ans environ que dure cette situation sans exemple dans l'histoire. Grâce à Cassini et aux découvertes de l'astronomie, il n'y a plus d'astrologie judiciaire ; grâce aux médecins et aux savants ouvrages de Bonet, Semler, Grumer et Farmer (2), il n'y a plus de possessions démoniaques ; grâce a la sage incrédulité des tribunaux, depuis l'ordonnance de 1682 dictée par Colbert, il n'y a plus de sorcellerie. La Révolution qui a ouvert le nouveau monde politique a fermé l'ancien monde surnaturel (3).

Notes

(1) Mounier : De l'influence attribuée aux philosophes sur la Révolution française, p. 72.

(2) V. Alfred Maury, de l'Institut, La Magie et l'astrologie dam l'antiquité et au moyen-âge, p. 337.

« L'abbé Mergier, dans son Dictionnaire de théologie, au mot Esprit, convient que le nom d'esprit mauvais a été donné dans l'Écriture à des maladies simplement inconnues et regardées comme incurables. Un trapiste [sic], le P. Debreyne, médecin, dans son Essai sur la théologie morale, ch. IV, p. 356, tout en faisant ses réserves sur les possessions rapportées dans le Nouveau Testament, qu'il déclare être de foi, admet que les autres possédés ne sont que des malades ou des charlatans. »

En 1770 se pratiquait encore la cérémonie de la Sainte-Chapelle, au Palais de Justice, où tous les ans, dans la nuit du Vendredi-Saint, les possédés venaient, à époque fixe, se faire affranchir de l'Esprit immonde. (Dulaure, Hist. de Paris, t. 2, p, 419).

(3) Saint Thomas d'Aquin admettait la réalité des sortilèges. Machiavel croyait aux influences des astres. Le jurisconsulte François Hotman, qui s'efforça de poser sur un fondement historique la doctrine de la souveraineté de la nation, avait consumé sa fortune à la recherche de la pierre philosophale. Ambroise Paré, le père de la chirurgie française, ne se prononçait qu'avec circonspection au sujet des démons qui pouvaient bouleverser nos sens. Le sévère Lanoue, honneur du protestantisme, déplorait les maux que causaient à la France les progrès de la magie. Dans sa jeunesse, Henri Estienne, le grand érudit, tirait des horoscopes. L'historien de Thon et Bacon, le restaurateur de la saine méthode philosophique, ne faisaient pas difficulté de ranger l'astrologie judiciaire au nombre des sciences. La Bruyère suspend son jugement entre les sorciers et les esprits forts. La Fontaine avait écrit ces vers si bien frappés :

Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains et nous les lie encor
Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort :
Il dépend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonctions de tous ces charlatans.

(L'Horoscope, I. VIII, fable 16.)

Quant aux volontés souveraines
De celui qui fait tout et rien qu'avec dessein,
Qui les sait que lui seul ? Comment lire en son sein ?
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
A quelle utilité ? pour exercer l'esprit
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?
Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables ?
Et causant du dégoût pour ces biens prévenus
Les convertir en maux avant qu'ils soient venus ?

(L'Astrologue, I. II, fable 13.)

Mais, La Fontaine, qui donnait à la raison cette langue exquise, n'avait pas toujours été si heureusement inspiré, et tel vers pouvait attester ses précédentes défaillances, lorsqu'on l'avait entendu s'écrier :

Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes
M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !

(Le Songe D'un Habitant Du Mogol, I. II, fable 4.)

Point de privilège donc autrefois pour aucune bannière, ni pour la sainteté, ni pour la philosophie, ni pour la poésie, ni pour la science. Leurs représentants les plus illustres n'étaient pas sans payer à quelque superstition le denier qui depuis, par une sorte de refus d'impôt, a été généralement supprimé. Ceci apprend à être juste envers la société moderne.

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Extrait, pages 35-37

Et dans un autre ordre de faits où l'historien aurait à noter encore les signes de la tendance des esprits, n'est-ce pas à Lyon que se manifestèrent les plus étonnantes vertus de la baguette divinatoire d'Aimar ? n'est-ce pas à Lyon que, dès la première vogue du magnétisme, se fonda une société d'harmonie, pour populariser les prodiges de la sympathie et de la volonté ? n'est-ce pas à Lyon que Cagliostro, exploitant une foi plus naïve au merveilleux, avait établi sa loge-mère (1. Caro, Essai sur Saint-Martin, p.[non renseignée]) et qu'il avait, au moyen de tributs payés par ses adeptes, construit à la nécromancie un temple qui, d'après la correspondance de Kirchbergner, coûtait 130,000 fr. ?

Mais ces souvenirs indiqueraient trop de passagères aberrations de la crédulité publique, laissons-les. Nous consulterions plutôt, vers la fin du dernier siècle, une des révélations [page 36] les plus curieuses et les plus caractéristiques de notre pente mystique toujours unie à un fond de dispositions religieuses. Alors florissait parmi nous le martinisme qui gagna beaucoup d'hommes distingués par la position et le talent. Singulière figure que celle de ce philosophe inconnu, René [sic pour Louis-Claude] de St-Martin, qui écrivit ici son livre des Erreurs et de la Vérité. Que je voudrais, en la faisant poser devant vous, trouver une occasion de peindre le théosophe moderne qui cherche à sublimer le christianisme et la philosophie. Que j'aimerais à vous montrer ce composé bizarre de gnose, de kabbale, de christianisme allégorique, de philosophie des nombres, de spiritualisme raffiné et de poétique intuition. Que je me complairais surtout à vous faire voir que, comme Proclus qui a fini par des hymnes, St-Martin a donné à sa nuageuse doctrine son expression dernière dans le livre de l'Homme de désir, long cantique où chantent toutes les puissances de l'âme semblables aux jeunes Lévites qui allaient dans la montagne à l'odorante moisson du baume de Galaad. Ce fut un remarquable écrivain, sans contredit; sa trace fort reconnaissable est restée parmi nous ; M. Henri Martin voit en lui « l'une des âmes les plus religieuses et les plus pures qui aient paru sur la terre (2. H. Martin, Hist de France, t. xvi, p. 529.), » et le même historien fait dériver de ce penseur original l'idée théocratique qui, après 1830, éclata dans la secte Saint-Simonienne. Ensuite ce fut notre Ballanche, novateur encore plus brillant, imagination de poète unie à un esprit de philosophe par un nœud mystique, le premier qui, en France, ait donné une couleur symbolique à l'histoire et nous ait présenté la suite des annales des nations comme une vaste et mélancolique épopée où le dogme de la déchéance et de la réhabilitation [page 37] mettait son empreinte. Nous eûmes ainsi de tout temps notre part, comme une contrée favorite, dans la production des fruits d'une délicate ou étrange saveur du mysticisme.

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1861 62 memoires academie lyonCe même article est reproduit (pages 4-10 et 29-31) dans les

Mémoires de l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon

Classe des lettres
Tome dixième
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1861-1862

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