revue dhistoire de leglise de france 1922 8Un illuminé du dix-huitième siècle : Martinès de Pasqually.

Auteur : Viatte Auguste

In : Revue d'histoire de l'Église de France, tome 8, n°41, 1922. pp. 441-454.

doi : https://doi.org/10.3406/rhef.1922.2251

https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1922_num_8_41_2251

L'auteur

Historien de la littérature et critique littéraire. - Professeur de littérature française, Hunter college, New York, États Unis (1925-1933). - Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Laval, Québec, Canada (1933-1949). - Professeur à l'Université de Nancy, Meurthe-et-Moselle (1949-1952). - Professeur à l'École polytechnique fédérale de Zurich, Suisse (1952-1962). - Docteur de l'Université de Fribourg, Suisse. - Docteur ès lettres (Sorbonne). - Membre de l'Académie des sciences d'outre-mer (1973) (Fiche de la Bibliothèque nationale de France)

Cet article de 1922  a été publié dans la Revue d'histoire de l'Église de France par Auguste Viatte (1901-1993), Docteur ès lettres (Sorbonne) en 1922. Il est disponible en téléchargement sur le site de Persée 
Auguste Viatte a notamment publié, en ce qui concerne les sujets de ce site, Les sources occultes du romantisme - Illuminisme, Théosophie - 1770-1820 (Paris, Champion, 1928, 2 vol.) et Victor Hugo et les illuminés de son temps (Montréal, 1942 - Slatkine Reprints Genève 2003).

Cet article est assez long. Nous avons inséré entre crochets des titres pour une lecture plus aisée. Nous avons également référencé les divers livres des auteurs cités puisqu'ils sont tous disponibles en téléchargement sur la BnF site Gallica, sur Google livres ou sur le site Archives.org.

[Introduction]

1888.Boehme BoutrouxThéosophes et spirites sont aujourd’hui de mode. Les idées de réincarnation et de hantise entrent dans le domaine courant. La littérature s’en empare, la science s’en préoccupe. Il a été nécessaire que le P. Mainage écrivît un gros livre pour réfuter la religion nouvelle. Et, par une propagande habile, les adhérents de celle-ci se présentent à la fois comme les héritiers du bouddhisme et des théosophes du xviiie siècle. Il faudrait choisir cependant ! Et si l’on opte pour ces derniers, il faudrait expliquer comment leur idéalisme exagéré a pu devenir le matérialisme déguisé des écoles psychiques actuelles. Qu’il y ait des uns aux autres une filiation réelle, cela paraît indiscutable ; mais que des uns aux autres la doctrine ait subi des transformations radicales, c’est ce qui semblerait évident si on les connaissait de plus près.1866.Franck SM

Malheureusement, on ne les connaît guère. En France, tout au plus cite-t-on Saint-Martin, et le plus souvent, sans le lire. On n’ignore pas l’existence de Svedenborg ; Boehme fut étudié par Boutroux (E. Boutroux, Le philosophe allemand Jacob Boehme, Paris, 1888.), mais qui s’en souvient ? Et bien d’autres noms importants ne sont même pas soupçonnés. Qui donc, en dehors de la secte, a écrit sur Martinès de Pasqually ? Le seul Ad. Franck, et encore son livre, qui date de 1862 (La philosophie mystique en France à la fin du xviiie siècle, Paris, 1862.), contient-il des appréciations fort erronées. Et pourtant Martinès de Pasqually joua un rôle considérable ; l'intérêt de son œuvre dépasse celui de nombre de ses contemporains.

[Vie de Martines de Pasqually, sa carrière maçonnique]

SM crocodileSa vie est encore fort obscure. On défigure jusqu’à [page 442] son nom. Ceux qui en parlent l’appellent « Martinez Pasqualis » ; or ni lui, ni son disciple Saint-Martin n’ont jamais adopté d’autre orthographe que celle dont je me suis servi. C’est un rien, mais caractéristique. Son origine aussi est discutée. On en fait « un Juif portugais, né à Grenoble, et converti par la kabbale ». Converti, riposte Franck, jamais de la vie ! Sa doctrine est toute talmudique ; « on n'a jamais cité un seul fait qui démontre cette prétendue conversion ; il n’a jamais prononcé ou écrit un seul mot qu’on puisse interpréter comme une profession de foi catholique (Ad. Franck, La philosophie mystique..., p. 11.). » Voilà une belle assurance, que les faits devaient démentir. L’acte de baptême du fils de Martinès fut publié en 1895 ; dans une autre circonstance mémorable, nous le verrons, le prétendu Juif avait dû justifier de son orthodoxie catholique. Mais le « mage » Papus, divulgateur de ces documents, va plus loin. Pour lui, l’origine de notre homme ne saurait être Israélite. D’abord, il n’est pas Portugais, puisqu’il signe « don » Martinès. D’autre part, il lui arriva de dire « notre religion » en parlant du catholicisme, ce que ne pouvait faire, paraît-il, qu’un catholique de naissance. Argument peu convaincant, on en conviendra. En réalité, rien, dans les écrits de Martinès ne prouve qu’il ait été Juif, mais rien ne vient non plus infirmer l’opinion traditionnelle. Un rapprochement s’impose, d’ailleurs. Dans son burlesque ouvrage du Crocodile (p.450), Saint-Martin met en scène un « respectable Israélite », Eléazar, qui, faisant l’étude des traditions chrétiennes, en vient « à suspecter grandement la croyance opiniâtre de sa nation, et à la croire dans un profond aveuglement » (Saint-Martin, Le Crocodile, Paris an VII, p. 88.). C’est un peu l’accent de Martinès. N’y a-t-il pas là, chez le Philosophe Inconnu, un ressouvenir de son ancien maître ?

1899.traite[Encadré] Note 5 de l'article1895.Papus Martines

Voici ce passage, que Papus ignore :

« Je vous ai appris le genre de cette prévarication avec la même certitude qu’il m’a été enseigné par un de mes fidèles amis, chéri de la Vérité et protégé par la Sagesse. » (Traité de la réintégration, Paris, 1899, p. 35).

Quant à la lettre, on la retrouve dans Papus, Martinès de Pasqually, Paris, 1895. La biographie que nous faisons est établie sur les ouvrages déjà cités de Papus et de Franck, ainsi que sur les notices publiées par « un chevalier de la Rose-croissante » [Voir ci-dessous] en tête des ouvrages de Martinès parus dans la Bibliothèque rosicrucienne. Les ouvrages généraux parus sur la franc-maçonnerie au xviiie siècle ne s’occupent que fort peu de Martinès ; de même, Matter, qui a consacré à Saint-Martin un livre fort intéressant, ignore presque tout de son maître.

1900.Bader notice martinesisme[Au sujet du Chevalier de la Rose-croissante]

La bibliothèque Chacornac publie en 1899 pour la première fois le Traité de la réintégration dans leurs premières propriétés, vertus et puissance spirituelles et divines, de Martines de Pasqually, Traité précédé d’Une Notice historique sur le Martinésisme et le Martiniste (p. i-ix) par « Un Chevalier de la Rose Croissante », pseudonyme d’Albéric Thomas (cf. « Qui est l’auteur de la notice sur le martinésisme et le martinisme ? » Bulletin n°17 (2007) Société Martines de Pasqually, p.25-31.)

Suite à des critiques et notamment de Papus, Albéric Thomas publie en introduction de l’ouvrage de Franz von Baader Les enseignements secrets de Martines de Pasqually, une « Nouvelle Notice historique sur le Martinésisme et le Martinisme » (p. i-cxcii).

 

Quoi qu’il en soit, toute la vie de celui-ci se déroule au milieu des sociétés secrètes. Le titre de Rose-Croix [sic pour Réau-Croix] qu’il donne aux plus élevés de ses dignitaires semble indiquer son affiliation primitive, à ces héritiers de la mystique [page 443] hétérodoxe du moyen âge. Mais de sa jeunesse nous savons peu de chose. En 1754, il fonde à Montpellier la Loge des Élus écossais. Dès cette époque, il est chef de secte ; une mission divine justifie son enseignement. II reconnaît avoir eu des initiateurs, mais n’en parle guère ; il les mentionne deux fois seulement, dans une lettre citée par Papus, et dans un passage du Traité de la Réintégration (voir encadré). En cette même qualité de prophète, il se présente six ans plus tard aux Loges de Saint-Jean réunies de Toulouse. Les frères lui demandent des références qu’il ne peut produire ; ils sollicitent des preuves tangibles de sa mission, il s’y essaie ; mais que faire devant un auditoire qui n’a pas la foi ? L’expérience échoue. On ne l’y reprendra plus, et désormais il enseignera à ses disciples que les opérations théurgiques n’aboutissent que moyennant des années de préparation. Cette précaution ne lui évite pas d’autres désagréments. Il avait installé son Rite, auquel il avait donné le nom hébraïque de Rite des Élus Coëns, à Paris, à Bordeaux, à Lyon ; malheureusement il se brouilla avec un de ses adeptes, un certain Bonnichon, qui s’empressa de le dénoncer à la justice bordelaise comme coupable « d’enseigner sous prétexte de Maçonnerie des doctrines contraires à la religion chrétienne ». Martinès riposte en accusant le dit Bonnichon de pratiquer « l’escroquerie sous prétexte de Maçonnerie ». Sans doute l’un et l’autre avaient-ils raison. Martinès, cité devant son curé, affirme son orthodoxie. Mais peu théologien, le curé [page 444] se laisse convaincre ; et Martinès, rentré chez lui avec les honneurs de la guerre, chasse honteusement le frère Bonnichon du rite des Élus Coëns.

Un peu plus tard, autre incident. Martinès endetté ne pouvait quitter Bordeaux. Les frères de Paris et de Lyon sollicitent l’honneur de sa visite. Il leur demande un peu d’argent, mais les frères font la sourde oreille. L’un d’eux, Willermoz, de Lyon, pousse la cruauté jusqu’à se plaindre de n’obtenir aucun des avantages mystiques promis. Le coup était rude. Heureusement Martinès s’acquitte, ce qui lui permet d’adopter une attitude très digne à l’égard de ses peu généreux disciples. Edifié sur leur compte, il leur adjoint de nouveaux adeptes qu’il croit plus fidèles, entre autres Saint-Martin. À cet effet, il se rend une dernière fois à Paris ; et peu après, il s’embarque pour Saint-Domingue, afin d’y recueillir une succession. La fièvre l’y mine assez vite ; et il meurt, en 1774, laissant un fils qui, pauvre enfant, avait été consacré grand-maître Élu Coën au lendemain de son baptême.

Mais sa carrière ne s’arrête pas là, si nous en croyons ses disciples. Il était mort « corporellement » depuis deux ans, lorsqu’une belle nuit, son sectateur, l’abbé Fournié [voir ci-dessous], fut réveillé par une main « qui lui frappa sur l’âme au travers de son corps ». Épouvanté, l'abbé regarde par la fenêtre. Il voit dans son jardin ses père et mère, décédés eux aussi depuis longtemps, qui conversent avec Martinès ; à leurs côtés se promenait un autre être « qui n’était pas de l’espèce des hommes ». Je vivrais cent ans, soupire le bon abbé, que je ne perdrais pas le souvenir de cette nuit effroyable ! Je le crois bien ! et c’était fort mal fait à Martinès de revenir ainsi, le troubler. Cette vision, d’ailleurs, paraît spontanée, et se distingue ainsi de celles dont se vantent les spirites modernes. Inutile d’insister sur les avatars de la secte après la mort de son fondateur. Elle ne tarda pas à se scinder, puis à se résorber en d’autres groupes. Je n’ai d’ailleurs esquissé cette biographie que pour faire connaître le [page 445] personnage ; et, si curieuse qu’elle soit sa vie nous intéresse moins que sa doctrine.

[Encadré : L’abbé Fournié (1738-1825)]

1801.Fournie« L’abbé Pierre Fournié (1738-1825) fut secrétaire de Martinès de Pasqually (1727-1774), fondateur de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers en France. Figure majeure du martinisme naissant, il se présente comme un homme simple, dénué de langage soutenu et de culture rudimentaire, à qui le surnaturel se manifeste naturellement, faisant fi des belles paroles. Personnage singulier, au destin singulier. Pour certains, il n’était qu’un médiocre vulgarisateur de la doctrine de Pasqually, un homme sans instruction, ignorant et presque illettré. Pour d’autres, il était un visionnaire, un mystique, un être illuminé. Il a écrit un seul ouvrage, publié en 1801 à Londres où il s’est réfugié lors de la Révolution et où il est décédé en 1825.

Élu coën, secrétaire de Martines de Pasqually, il assumera, après son décès (1774 à Saint-Domingue) l’éducation d’un de ses fils.1967.Revue.hre.religions

Il a écrit un seul ouvrage, publié en 1801 à Londres où il s’est réfugié lors de la Révolution et où il est décédé en 1825 : Ce que nous avons été, ce que nous sommes, et ce que nous deviendrons. Pierre Fournié est l’un des premiers acteurs du martinisme au XVIIIe siècle et une figure incontournable du mysticisme chrétien.

Pour en savoir plus

- Faivre Antoine. « Un martinésiste catholique » : l’abbé Pierre Fournié :

1er article. Revue de l’histoire des religions, tome 172, n°1, 1967. pp. 33-73.
2e article. Revue de l’histoire des religions, tome 172, n°2, 1967, pp. 131-172

- Robert Amadou, « L’Abbé Fournié ». Revue L’Initiation, n°4, 1966, pp.218-237.

 

1862.sm.correspondance.kirchbergerLongtemps, on ne sut rien de la pensée du maître que par celle de ses disciples. Dans sa correspondance avec Kirchberger, Saint-Martin y faisait allusion, mais il avouait n’en pas connaître la substance : « Je suis même tenté de croire, écrivait-il, que M. Pasqu... avait la clef active de tout ce que notre cher B[oehme] expose dans ses théories, mais qu’il ne nous croyait pas en état de porter ces hautes vérités. » (Correspondance de Saint-Martin, publiée par Schauer, Paris, 1862, p. 272.). On pouvait aussi rechercher les doctrines martinésistes dans celles de cet abbé Fournié qui paraît incapable d’avoir innové sciemment en quoi que ce soit. Enfin, Franck avait eu sous les yeux le manuscrit du Traité de la réintégration, de Martinès ; il en avait publié et commenté les premières pages, mais son commentaire est fort inexact. Heureusement, l’ouvrage fut intégralement publié en 1899 ; et, bien qu’inachevé, il suffit à nous donner une idée générale de l’enseignement de Martinès.

[L’enseignement de Martines]

1821.soirees2La première impression, lorsqu’on l’ouvre, c’est l’effarement. On se demande comment des gens sensés ont pu croire à des bourdes pareilles. On partage le scepticisme des frères de Toulouse et de Lyon devant cette sorcellerie puérile et parfaitement inefficace. On s’étonne de l’aplomb avec lequel Martinès vaticine, et parle des événements bibliques en témoin. Il ne nous fait pas grâce d’un détail sur Caïn, Abel, Hénoch, Noé, Moïse. Il ajoute au récit consacré force enjolivements et moult épisodes tout nouveaux, ingénieux parfois, puisés je ne sais où. Est-ce dans la kabbale ? Je pose la questions aux connaisseurs. Il narre, avec un sérieux imperturbable, la mort de Caïn ou l’enfance de Moïse. On dirait non pas un romancier, mais un historien qui relate un fait réel. C’est bien, d’ailleurs, ce qu’il prétendait être. Bizarre également, son vocabulaire. Pour [page 446] se donner des airs profonds, il modifie les noms ordinaires des choses ; Saint-Martin fera du reste encore bien pis. Au temps de sa jeunesse maçonnique, le comte de Maistre l’éprouva ; et il ne manqua pas de souligner ce travers avec sa verve coutumière : « Leur coutume invariable, dit-il, est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un homme pour eux est un « mineur », et sa naissance, « émancipation ». Le péché originel s’appelle le « crime primitif » ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l’univers s’appellent des « bénédictions », et les peines infligées aux coupables, des « pâtiments ». Souvent je les ai tenus moi-même en « pâtiment », lorsqu’il m’arrivait de leur soutenir que tout ce qu’ils disaient de vrai n’était que le catéchisme couvert de mots étranges. » (Soirées de Saint-Pétersbourg, 11e entretien.).

Toutes les expressions citées sont martinésistes. Parfois même l’auteur du Traité de la réintégration n’a pas assez d’un seul mot pour travestir une notion banale. Il use de longues paraphrases. Et son contentement redouble lorsqu’il peut appuyer ses déductions étranges par des étymologies non moins bizarres. C’est ainsi qu’il s'avise un beau jour de dériver le mot Chinois du mot Noéchite, par inversion ; et cet exemple doit suffire pour indiquer un genre de fantaisies où son imagination se complaît.

[Des Nombres]

1861.SM.nombresUne dernière bizarrerie enfin, c’est la superstition des Nombres. Tous les théosophes du xviiie siècle attachèrent une importance exceptionnelle aux combinaisons arithmétiques. La kabbale leur avait transmis ce penchant, qu’elle-même tenait des. philosophies antiques. Car la doctrine se réclame des grands noms de Platon et de Pythagore. De quoi s’agit-il donc ? On part de ce principe (que l’on ne prouve pas, et pour cause) : les nombres nous offrent le symbole de toutes les lois de la nature. À chaque principe est attaché un nombre qui le résume et le gouverne. Celui qui posséderait la science numérique n’ignorerait donc rien de l’univers. Il en serait [page 447] littéralement le maître puisqu’il saurait modifier les combinaisons qui le régissent ; et la théurgie se greffe par là sur la théosophie spéculative.

Cependant, à l’examen, les rapports numériques prétendus nous paraissent bien puérils. Passe pour Un : c’est l’Unité, c’est-à-dire la Divinité. Mais pourquoi Deux signifie-t-il la confusion ou le désordre ? C’est qu’il représente la séparation entre l’Unité primordiale et les êtres prévaricateurs. Trois symbolise les choses créées, car elles le furent par une triple action. Quant au nombre Cinq, total de deux et de trois, il n’en faut parler qu’avec une profonde horreur. Un nombre qui associe le désordre à la contingence ne peut être qu’infiniment odieux ; c’est le chiffre même de Satan, et Saint-Martin croira désigner le démon avec assez de clarté en l’appelant « le chef quinaire ». Pour abréger, voici la liste entière des nombres, telle qu’on la trouve dans le Traité de la réintégration :

NOMBRES

1. Unité, premier principe de tout être tant spirituel que temporel, appartenant au Créateur divin.
2. Nombre de confusion appartenant à la femme.
3. Nombre appartenant à la terre et à l’homme.
4. Quatriple essence divine.
5. Esprit démoniaque.
6. Opérations journalières.
7. Esprit saint appartenant aux esprits septénaires.
8. Esprit doublement fort appartenant au Christ.
9. Démoniaque appartenant à la matière.
10. Nombre divin.

Mais oyez la suite. Satan, cherchant à s’assimiler l’essence divine, voulut se rendre maître du dénaire ; et pour ce, il additionna les dix premiers nombres entiers :

10 + 2 + 3 +4 + 5 + 6 = 30
30 + 7 + 8 + 9 + 1 = 55.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant un double nombre quinaire à l’issue de cette prodigieuse combinaison ! Le récit de ces diaboliques exploits nous est raconté par Moïse, dans un long discours qu’il fait aux Hébreux. Mais où il est impossible de garder son [page 448] sérieux, c’est lorsqu’il conclut, imperturbable : « Frémis de crainte, Israël, en souvenir de ces horribles combinaisons ! » N’était l’air doctoral de Martinès, on croirait à une parodie.

Cependant, son œuvre ne contiendrait-elle pas des parties plus profondes, plus philosophiques ? Jamais des hommes comme le comte de Maistre ne se fussent souciés de pareilles visions si des considérations plus spécieuses ne les eussent rachetées. Et, de fait, en examinant attentivement la doctrine martinésiste. nous en pouvons tirer toute une philosophie, peu originale, c’est possible, intéressante néanmoins, puisqu’elle constitue une survivance, en plein xviiie siècle français, du néo-platonisme alexandrin.

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[Platonisme]

Dans les années qui précédèrent la Révolution, la renommée de Platon connut de nombreuses vicissitudes. La France le méprisa longtemps. Les Encyclopédistes, ces mystiques d’une raison abstraite et momifiée, faisaient fi du poète des Idées, qui choquait leur matérialisme. En Angleterre, ni Locke ni Hume sans doute ne favorisaient son prestige. Et pourtant, au même moment, Rousseau s’engouait de platonisme ; et en Allemagne, de nombreuses sociétés secrètes perpétuaient une tradition ininterrompue, qui va de l'auteur du Phédon à Schelling, par l’intermédiaire de la Gnose, de la kabbale et des Rose-Croix.

Nous avons dit que Martinès fut Rose-Croix [Réau-Croix] ; les doctrines de cette secte constituent le germe des siennes. Franck en fait un pur talmudiste (La philosophie mystique..., p. 11.) ; c’est à se demander s’il l’a lu. Je ne sache pas que le Talmud présuppose la divinité de Jésus-Christ. Or, ôtez cette croyance du système de Martinès, et peu de chose en restera. Sans doute celui-ci offre-t-il des ressemblances avec l’enseignement mystique des Juifs : quoi d’étonnant, si tous deux se rattachent à son origine platonicienne commune ! Admettons même qu’après sa conversion, le [page 449] fondateur des Élus Coëns ait conservé des traits de son ancienne croyance ; on concevrait qu’il les a considérablement modifiés pour les adapter à sa foi nouvelle. Au surplus, le lecteur jugera. Voici les pièces du procès : Une analyse détaillée du martinésisme permettra désormais d’en parler en toute connaissance de cause.

[La doctrine : Le martinésisme]

Martinès part du principe de l’émanation, qui lui est commun avec la Gnose et la kabbale. Loin de créer le monde ex nihilo, Dieu l’a tiré de sa propre essence. Son immensité s’accroît perpétuellement par la multiplication des êtres (Traité de la réintégration, p. 340.) ; et il est intéressant de confronter cette conception avec celle du Dieu « en devenir » cher à certains philosophes modernes. — Les premiers êtres émanés étaient supérieurs aux anges même. Mais, ayant prétendu s’approprier la puissance créatrice, ils furent châtiés, et, pour les empêcher de nuire, Dieu émana « le cercle matériel ». La matière n’est donc point un mal, comme dans l’ancien gnosticisme ; mais sans le mal, elle n’existerait pas, puisqu’elle constitue une espèce de prison. — Et l’homme fut institué pour ainsi dire le gardien de cette prison. Immortel et immatériel, « il avait les mêmes vertus et puissances que les premiers esprits ». Un demi-dieu, dominateur de la nature, jouissant d'un pouvoir presque infini : tel il était, tel il serait resté sans sa prévarication ; tel il faut le réintégrer par un travail assidu.

Mais l'homme a péché ; loin de veiller sur le démon, il se laissa séduire par lui. Comme Satan, il voulut usurper la puissance créatrice, et sa puissance lui fut retirée. « A peine eut-il accompli sa volonté criminelle que le Créateur, par sa toute-puissance, transmua aussitôt la forme glorieuse du premier homme en une forme de matière passive semblable à celle qui était provenue de son opération criminelle. » (Traité de la réintégration, p. 29-30). — On voit combien, sur ce point capital de la bonté de l’espèce humaine, les théosophes du xviiie siècle diffèrent des « philosophes », leurs contemporains. L’homme primitif n’est pour eux ni le [page 450] méchant sauvage de Hobbes, ni le bon sauvage de Rousseau. Nous avons bien affaire à la notion chrétienne de la chute, seule capable d’expliquer les contradictions de notre nature. « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux » : ce vers de Lamartine exprime sans nulle hyperbole, la pensée de Martinès et des siens. — Et cette pensée comporte aussi la notion du Tentateur, d’autant plus réel et plus agissant que certains hommes lui rendent un culte : c’est le satanisme, si commun au xviiie siècle, cette « cinquième science », dont Saint- Martin parle avec horreur, et que Caro raille d'une manière piteuse (Dans son Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin, Paris, 1852, p. 216.), faute de l’avoir comprise. On doit rendre à l’auteur de l’Homme de désir, comme à celui du Traité de la réintégration, cette justice qu’ils sont aussi éloignés que possible du satanisme et que le démon est, pour ainsi dire, leur ennemi personnel.

Cependant ces aspects sains de leur doctrine ne doivent pas nous dissimuler ce qu’elle comprend de chimériquement hétérodoxe. Pour eux, la matière est une conséquence du mal ; la femme aussi, chose plus inattendue. Peut-être y a-t-il là une réminiscence de l’androgyne de Platon, que l’on retrouve dans Saint-Martin de façon plus caractéristique ? (On le retrouve également dans Boehme, et, d’une manière générale, chez la plupart des illuminés.). En tout cas, on voit les dangers de ces croyances. On sait à quelles conséquences elles menèrent les hérétiques des premiers siècles. Manichéens et gnostiques en arrivèrent à condamner, comme coupables, la reproduction et le mariage ; et d'autre part ils autorisaient les défaillances de la chair, puisque la matière ne pouvait être que mauvaise et d’ailleurs étrangère à l’essence de l'homme. Martinès n’en parle jamais qu’en la qualifiant d' « apparente » ; il en ferait volontiers un pur symbole comme son disciple Saint-Martin ; le moyen, dès lors, de s’en préoccuper ? Ses adversaires discernèrent ce point faible et l’accusèrent d’immoralité. Lui-même, soucieux d’éviter [page 451] ce reproche, mit plusieurs fois les points sur les i, insistant sur le libre arbitre et la responsabilité de l’homme : « Lorsque l’homme succombe, il ne doit point rejeter sa chute sur sa forme corporelle de matière, mais il ne doit l’attribuer qu’à sa seule volonté » (Traité de la réintégration, p. 344.).

Du reste, notre volonté seule peut nous réintégrer dans nos droits primitifs. Dieu sans doute suscite des prophètes pour nous faciliter la voie : ce fut « Héli », au temps d’Adam, puis Enoch, Noé et Melchisédech. Plus tard, et pour étendre à tout le genre humain la rédemption de la race hébraïque, il envoya son Fils unique, Jésus-Christ, Dieu lui-même, qui nous rachète par sa mort. — Aucun passage de Martinès n’autorise d’autre interprétation ; et Franck a beau s’appuyer sur son vague témoignage de Fournié, il s’abuse ou nous abuse grossièrement lorsque, pour dénier sa conversion, il en fait un pur agnostique : « Chacun de nous, en marchant sur les traces de Jésus-Christ, peut s’élever au degré où il est parvenu. C’est pour avoir fait la volonté de Dieu que Jésus-Christ, revêtu de la nature humaine, est devenu le Fils de Dieu, Dieu lui-même. En imitant son exemple et en conformant notre volonté à la volonté divine, nous entrerons comme lui dans l’union éternelle de Dieu. » (Ad- Franck, La philosophie mystique... p. 15.).

Autant d’erreurs que de mots dans cette prétendue analyse. C’est du George Sand, c’est du Franck, c’est tout ce qu'on voudra, mais ce n’est pas du Martinès ! En réalité, si Martinès pèche contre l’orthodoxie en parlant du Christ, c’est d’une toute autre façon. Il est plutôt porté à laisser de côté l’humanité du Fils de Dieu, et à nous le montrer, par exemple, insensible aux douleurs matérielles : « Le corps du Christ ne souffrait aucune douleur dans les tourments qu’on exerçait sur lui... Le Christ était en contemplation avec l’esprit du Père et les heureux mortels qui l’ont imité étaient en contemplation avec l’esprit du Fils divin. » (Traité de la réintégration, p. 250). Les expressions [page 452] même de la phrase font ressortir la différence entre le Christ et ses imitateurs.

C’est d’ailleurs pour avoir méconnu la divinité de son Rédempteur qu’Israël a perdu le privilège de l’alliance divine. « II n’y a rien de plus indifférent et de plus rapineux que le cœur de l’Hébreu. Cela ne doit point vous surprendre, puisque le peuple ne posséda plus les lois divines et qu’il se contente du cérémonial d’une loi qui lui a été enlevée ignominieusement. » J’extrais ceci du Traité de la réintégration (Traité de la réintégration, p. 194.) et Martinès était si pénétré de cette vérité qu’il l’enseignait à peu près textuellement dans le Catéchisme des Élus de Zorobabel (Publié par Papus à la fin de son livre sur Martinès.). Décidément, le plaisir de le judaïser fait passer Franck sur bien des choses ! Ajoutons d’ailleurs que Martinès établit une distinction curieuse entre les Juifs, dont le nom signifie les Justes, et qui se trouvent dans toutes les races : et les Hébreux, nom qu'il voudrait consacrer seul à la descendance d’Héber, ancêtre d’Abraham.

Cependant, des trois opérations que le Christ devait accomplir, deux sont réalisées : la réconciliation d’Adam et la rédemption du genre humain par le sacrifice de la Croix. Reste la troisième, c’est-à-dire la réhabilitation de l’univers et la fin du monde temporel. Voyons comment Martinès l’envisage : « Alors, les esprits pervers reconnaîtront leur erreur et leurs abominations, en restant pour un temps immémorial à l’ombre de la mort et dans la privation divine et dans les plus terribles gémissements. Alors ils feront un travail plus pénible et plus considérable qu’ils ne le font pendant la durée des siècles temporels. » (Traité de la réintégration, p. 141.).

Plusieurs critiques ont prétendu que Martinès niait l’enfer. Papus écrit que d’après lui, « l’être pervers lui-même sera réintégré par l’amour » (Papus, Martinès de Pasqually, p. 115.). Ce n’est pas tout à fait l’impression que donne le passage que je cite. En [page 453] réalité, ces critiques ont été induits en erreur par une phrase de Saint-Martin, qui attribue à son ancien maître « des points que notre ami B[œhme] n’a pas connus ou n’a pas voulu montrer, tels que la « résipiscence » de l’être pervers, à laquelle le premier homme aurait été chargé de travailler. » (Saint-Martin, Correspondance avec Kirchberger, p. 272). Mais il ne s’agit ici que du premier homme ! et une étude un peu attentive de Saint- Martin aurait suffi à montrer que dans sa pensée, une chance unique de salut a en effet été offerte à l’ « être pervers » lors de la création d’Adam ; mais, loin d’en vouloir profiter, le démon n’a fait qu’entraîner l’homme dans sa propre ignominie : et désormais il est plus que douteux que Dieu lui pardonne jamais. — Cette doctrine diffère-t-elle de celle de Martinès ? Je ne le crois pas. Il dit bien quelque part, que les démons « sont condamnés par un décret de l’Eternel à ne pouvoir agir qu’en privation divine pendant toute une éternité temporelle » (Traité de la réintégration, p. 315.) : et là-dessus il faudrait savoir ce que veut dire cette expression d’ « éternité temporelle » ; mais, ailleurs, il affirme nettement : « Les malheureux mineurs, qui ne sont point réconciliés, deviendront la proie des esprits pervers, qui, par la jonction qu’ils feront avec eux, les feront demeurer dans leur réprobation pour un temps infini » (Traité de la réintégration, p. 60.). Il est vrai qu’ailleurs encore, il parle du temps « que tous les êtres spirituels se seront réconciliés » (Traité de la réintégration, p. 341.) ; et nous revoilà dans l’incertitude. Nous n’en sortirons pas, faute de connaître le sens exact qu’il attache à ces mots de « temporel », d’ « infini » et même de « spirituel » ; faute aussi de posséder tous les développements de sa pensée, puisque d’un ouvrage immense qui devait embrasser tous les siècles passés et futurs, il n’a pu écrire qu’un commentaire de la Genèse et de l’Exode.

[Conclusion]

Néanmoins nous en avons assez dit pour faire voir que sous des dehors excentriques, il cache une doctrine [page 454] curieuse. Il est, pour une part, à l’origine de certaines formes du platonisme romantique ; il constitue aussi, par l’intermédiaire surtout de Saint-Martin, une des sources de Joseph de Maistre ; et, ce qui est plus important et sur quoi j’ai particulièrement insisté, il forme un des anneaux qui rattachent le gnosticisme aux doctrines théosophiques d’aujourd'hui. Il existe ainsi toute une tradition secrète qui se perpétue d’âge en âge ; le xviiie siècle a connu quelques-uns de ses plus curieux représentants ; et le moins intéressant n’est pas ce Martinès, sur lequel je souhaiterais que cette étude ramenât l’attention des critiques.

Auguste Viatte.