1926 - Le mysticisme révolutionnaire - Robespierre et la « Mère de Dieu »
G. Lenotre (1855-1935), pseudonyme de Louis Léon Théodore Gosselin.
1926 - Revue des deux mondes, Janvier 1926, pages 188-189
Extraits
(Pour faciliter la lecture, nous avons mis des paragraphes.)
Depuis plusieurs années une réaction se produisait contre la sécheresse des théories philosophiques. On a renoncé aux vieilles croyances, mais le vide fait horreur et l’on cherche à les remplacer. C’est ainsi que la doctrine des quakers a groupé, après la guerre d'Amérique, un assez grand nombre d’adeptes. Brissot est revenu quaker de son voyage aux États-Unis, et l’on a vu, au début de 1791, une délégation de la secte se présenter à l’Assemblée nationale, afin de solliciter l’autorisation pour les quakers français de pratiquer leur religion telle qu’ils l’entendront, de garder en toute occasion leurs chapeaux sur la tête, et d’être dispensés de faire la guerre.
D’autres se tournent vers le magnétisme : Bergasse, esprit distingué et pénétrant, s’est accointé d’une servante « qui devine à la fois le mal et le remède » beaucoup croient aux prédictions : dom Gerle, ancien Père chartreux, prédicateur renommé, ex-prieur de l’abbaye du Val-Dieu et de l’abbaye de Port-Sainte-Marie, député du clergé aux États généraux, devient le dévot soumis d’une prophétesse, Suzette Labrousse, dont il a louangé les étonnants mérites à la tribune de l’Assemblée constituante et [page 189] qui, habillée en mendiante, part pour Rome, afin de « convertir le Pape ».
En ce printemps de l’an II (1794), se promène tranquillement dans Paris, indifférent à ce qui se passe, et sous la sauvegarde d’un protecteur anonyme, Saint-Martin, le philosophe inconnu ; bien que le sens de ses écrits soit impénétrable aux profanes, bien qu’il y assure « avoir changé sept fois de peau en nourrice » [Mon portrait historique et philosophique (1789-1803, publié par R. Amadou, Julliard, 1961, § 16. L’auteur de cet article a trouvé cette référence dans Œuvres Posthumes de Mr de St. Martin, Tours, Le Tourny, 1807, § 16] et qu’il croie fermement que « la sagesse divine se sert d’agents pour faire entendre son Verbe dans notre intérieur » [La correspondance inédite de L.-C. de Saint-Martin avec Kirchberger…, E. Dentu, 1862. Lettre IV de Saint-Martin, Paris le 12 juillet 1792, p. 14], ses livres sont parsemés de « points si lumineux, de remarques si profondes, produisant l’effet de perles sur un fond sombre et obscur », qu’ils lui ont attiré un grand nombre d’enthousiastes disciples.
Admirateur de Rousseau, il est pénétré de l’Émile et du Contrat social ; il a pour lui toutes les femmes auxquelles il reconnaît une disposition particulière aux communications avec les esprits de la région astrale. Il vit à Petit-Bourg, chez la duchesse de Bourbon dont il est l’oracle, et qui recueille toutes les somnambules et tous les sorciers en disponibilité, tous les chercheurs de pierre philosophale en quête de subsides. C’est chez la mystique Altesse que Saint-Martin formule pour la première fois son « ternaire sacré » Liberté, Égalité, Fraternité [Voir l’encadré ci-dessous], qui deviendra le programme de la Révolution et dont se pâment toutes les belles oisives, princesses, duchesses ou marquises auxquelles il sera fatal.
EncadréSaint-Martin n’a jamais employé cette devise républicaine, et n’a donc pas pu l’inventer. Comme l’explique Dominique Clairembault sur son site (« Liberté, Égalité, Fraternité » par Jules Boucher, 14 juillet 2019) c’est Louis Blanc qui le premier a commis cette erreur, reprise ici par G. Lenôtre. Voir l’étude de Robert Amadou « Liberté, Égalité, Fraternité ». La devise républicaine et la Franc-Maçonnerie, Renaissance Traditionnelle, n° 17-18, janvier-avril 1974, n° 19-20, juillet-octobre 1974, et n° 21-22, janvier-avril 1975. |
Au nombre de ces dévoyées est la marquise de Lacroix, dont les aptitudes théurgiques sont très remarquées et se développent « jusqu'à la mettre assez habituellement dans un état qui tient le milieu entre la vision et l’extase » [Jacques Matter, Saint-Martin, le philosophe inconnu…, Didier, 1862, p.60, ] ; elle a « des manifestations sensibles » et entre à volonté en conversation suivie avec « les puissances spirituelles ». Or, cette marquise de Lacroix comptait, en 1792, parmi « les dévotes de Robespierre », et elle poussait l’exaltation jusqu’à se désabonner, par une lettre des plus acerbes, à un journal qui avait critiqué la politique de l’Incorruptible.
Il y a du Swedenborg dans la doctrine de Saint-Martin ; celui-ci, du reste, a été intimement lié, à Strasbourg, avec Silferhiehn [sic pour Silverichm], neveu du fameux théosophe suédois qui « voyait les anges, leur parlait et décrivait de sang-froid leur logement, leur écriture, leurs habitudes », et contemplait de ses yeux « les merveilles du ciel et de l'enfer » [Début du titre du livre d’Emmanuel Swedenborg (1688-1772) Du Ciel (et de ses merveilles) et de l’Enfer, d’après ce qui a été entendu et vu, publié en 1758 en latin et traduit en français par Le Boys des Guays et publié chez Fischbacher en 1899].