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1849 CantuHistoire universelle

Par César Cantu (1804-1895)

Soigneusement remaniée par l’auteur, et traduite sous ses yeux, par Eugène Aroux, ancien député, et Piersilvestro Léopardi

Tome dix-neuvième

Paris, chez Firmin Didot frères, éditeurs, imprimeurs de l’Institut de France, rue Jacob, 56.

1849 - Chapitre XXXVII. Philosophie – Sciences sociales - Utopies.

Chapitre XXXVII. Philosophie – Sciences sociales - Utopies

Tome 19ème - Chapitre XXXVII. Philosophie – Sciences sociales - Utopies.

Extrait page 348-352

[p.348] …

En France, la révolution naquit lorsque le sensualisme y dominait, et les philosophes français qu'elle fit surgir continuèrent à le soutenir, comme l'apogée de la science. Volney, qui déduisit de l'étude des ruines le néant des religions, tira de celle des volontés un catéchisme dont les règles sont la conservation de l'individu et la jouissance. Destutt de Tracy [1754-1836], tirant les dernières conséquences que Condillac avait éludées comme prêtre, réduit l'idéologie à la pensée, et celle-ci à la sensibilité, qui est la cause et la forme de toutes les facultés de l'âme, le criterium de l'esprit dans l'état de santé, enfin la règle du bien et du mal. Il faudrait, disait-il, extraire de Cabanis et de moi un petit catéchisme populaire, et le répandre à profusion. Cabanis s'exprimait ainsi : Il n'est pas besoin de prouver que la sensibilité physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes. Personne n'en doute plns parmi les gens instruits.

De Cabanis dérive l'école des physiologistes, qui ont converti le principe de l'activité passive de Condillac en un principe purement [p.349] physique, en faisant découler les idées et les habitudes de la sensibilité exercée au moyen des nerfs ; en expliquant les faits mélangés d'intelligence et d'organisme, à l'aide de la simple économie animale, et en réduisant la pensée à une opération intercrâniale. Cabanis avait dit, non pour faire une comparaison, mais avec un sérieux théorétique [1], que le cerveau est un organe spécialement destiné à produire la pensée, comme le ventricule et les intestins à déterminer la digestion ; les impressions sont les aliments du cerveau, et elles cheminent vers cet organe comme les aliments vers l'estomac : la nourriture, en tombant dans l'estomac, l'excite à la sécrétion ; de même les impressions, en arrivant au cerveau, le font entrer en activité : les aliments tombent dans l'estomac avec leurs qualités propres et en sortent avec des qualités nouvelles, de même les impressions arrivent au cerveau absolues, incohérentes; mais le cerveau, lorsqu'il est entré en action, réagit sur elles, et les renvoie transformées en idées. D'où il conclut, avec certitude, que le cerveau digère les impressions, et fait organiquement la sécrétion de la pensée.

Cette théorie fut appuyée avec beaucoup de savoir par Lamarck, qui supposa que l'homme est le dernier anneau d'un développement d'organisation progressif, et par Broussais, qui, voulant établir le matérialisme sur la physiologie, supposa, à l'aide de théories déduites par Bichat, que les tissus sont composés de fibres : lorsque celles-ci se contractent, il en résulte l'excitation; si cette dernière est excessive, elle produit l'irritation. L'anatomie démentait cette fibre contractile du système nerveux ; il n'en voulut pas moins expliquer par elle les actes intellectuels. Une excitation de la pulpe cérébrale produit les perceptions ; mais, non content de cela, il déduit de la même origine le jugement, la comparaison, la volonté. Lorsqu'il parle de ces facultés, les mots d'âme, d'intelligence et d'esprit lui échappent à chaque instant. Or, que fait-il ? Il y ajoute quelques points, comme un temps d'arrêt ou une correction, et il y joint une périphrase, qui révèle plutôt le désir que la possibilité d'échapper à une contradiction perpétuelle (2). Il dit qu'après avoir vu par la chirurgie que le pus, accumulé à la surface du cerveau, [p.350] détruit nos facultés, et qu'elles réapparaissent lorsqu'il est évacué, il n'a pu les concevoir que comme des actions du cerveau. Il déclamait avec fureur contre les nouveaux professeurs de métaphysique, les déclarant en état d'irritation cérébrale, et soutenant qu'il n'appartient qu'aux médecins d'examiner ce qui est à apprécier dans la causalité des phénomènes intellectuels. On peut ajouter encore ici les sectateurs de Gall (3). Ainsi la science devenait un instrument d'impiété, soit en construisant avec Lamarck l'histoire naturelle sans Dieu, ni homme social ou religieux, ce qui était un pur épicuréisme ; soit en établissant le panthéisme avec Oken, et en supposant que le monde est un grand animal.

Déjà, au milieu des saturnales de la révolution, c’est-à-dire dès 1795, Saint-Martin, le philosophe inconnu, avait jeté le gant aux doctrines matérialistes alors dominantes. De Bonald, en premier, enseigna que le langage est nécessaire pour inventer le langage ; avant Royer-Collard, il ébranla le trône de Condillac, en proclamant qu’on ne peut connaître les choses suprasensibles que par une illumination d’en haut; il rappela la philosophie à l’étude de l’homme, formé à l’image de Dieu, pur et innocent, et qui peut redevenir tel par la prière. Il soutint que les inégalités sociales sont le résultat de la chute originelle, et accepta la révolution avec le religieux effroi qu’inspire aux âmes concentrées la vue de la justice divine. De Maistre appelle Saint-Martin « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes. » Les formules gnostiques dont s’enveloppait ce théosophe le firent considérer comme un visionnaire. En effet, il admettait dans le christianisme des doctrines exotériques ; et il se crut sérieusement un voyant, un inspiré, dépositaire de vérités qui n’avaient point été communiquées à d’autres.

De Maistre explique le gouvernement temporel de la Providence, l’existence du mal, l’origine des idées et du langage, en un mot les problèmes fondamentaux de la philosophie, en supposant une révélation primitive de la parole et, avec elle, des idées, obscurcie ensuite par la chute de l’homme. Il compare sans cesse les dogmes de la révélation avec les acquisitions de la simple raison naturelle, et réduit la science à la foi (4).

Bonald rapporte à la théorie du langage jusqu'aux questions qui paraissent p.[351] le moins lui appartenir. Les idées entrent dans l'esprit au moyen de la parole : l'homme n'est donc que tradition et autorité, « intelligence servie par des organes. » L'homme pense sa propre parole ; il ne pourrait donc

penser sans elle (5) : Dieu seul pourrait la lui avoir donnée ; et Dieu ne saurait avoir voulu que l'homme demeurât quelque temps dans l'état brutal d'un être muet. En la lui révélant, il lui révéla aussi les idées qu'elle exprimait; la société fut établie au moyen du double secours d'une règle de conduite et d'une règle de croyance, première et indispensable révélation qui constitua le pouvoir religieux et le pouvoir politique.

La première vérité révélée par la parole fut, Tout a une cause, puis, Entre la cause et l’effet il y a nécessairement un terme moyen; axiomes d'une fécondité immense. Il rencontre partout la Trinité, et il invoque dans les gouvernements l'unité de constitution, l'uniformité d'administration, l'union entre les hommes. Cette unité équivaut pour lui à la monarchie absolue, où Dieu, le prêtre et le fidèle constituent les trois personnes de la société religieuse; le père, la mère et le fils, celles de la société domestique ; le roi, le noble et le peuple, celles de la société politique. La loi est aussi pour lui l'expression de la volonté générale ; mais la volonté générale est celle de Dieu, manifestée par la religion, attendu que tout pouvoir politique vient de Dieu, représenté par le pouvoir religieux. La première condition du pouvoir, c'est d'être inamovible ; le plus complet est celui des papes, vicaires de Dieu, et il serait à désirer que leur suprématie fut généralement reconnue. Le dogme impie et insensé de la souveraineté populaire a été cause de la révolution.

On a beaucoup loué ce mot de Bonald, que la littérature est l'expression de la société.

Ballanche déduit, de l'autorité et de l'origine supérieure du langage, le perfectionnement graduel de l'esprit humain. L'homme a reçu par la parole et par les organes la foi et la vérité, et il est devenu l'instituteur de ses enfants, qui eux-mêmes ont instruit leur descendance. La tradition primitive répandue dans plusieurs traditions spéciales a eu trois manifestations, orale, écrite, imprimée ; religion d'abord, puis raison, et enfin science. L'homme en dehors [p.352] de la société est seulement en puissance d'être; par la société, il devient perfectible ; et, à l'aide du raisonnement et de l'intelligence, il doit vaincre les forces de la nature, dans une initiation durant laquelle il lui faut mériter par la foi et par le travail. Se repose-t-il ? il est vaincu.

Le péché et l'expiation sont donc les clefs de l'histoire de l'humanité hommes, familles, peuples, vont de la décadence à la régénération par des initiations successives. Les initiateurs sont les patriciens, qui conservent les dernières paroles d'une tradition expirante. Les plébéiens n'ont pas d'existence propre; mais ils arrivent par des épreuves multiples à posséder la conscience [6], puis la vie civile, enfin la vie politique, d'où résulte l'égalité, dans laquelle disparaît le patricien. La plèbe est le symbole de l'humanité, qui se forme d'elle-même.

C'est là ce que Ballanche expose dans sa Palingénésie sociale. Il retrace dans l'Orphée les siècles antéhistoriques, et les cinq premiers siècles de Rome dans la Formule générale appliquée à l'histoire du peuple romain. Dans la Cité des expiations, il esquisse l'avenir, lorsque, après l'abolition de la peine de mort, les criminels seront réunis dans une ville, pour y être corrigés par des expiations graduelles. Il saute donc à pieds joints l'histoire positive pour s'abandonner à une lamentation continuelle, comme on est porté à le faire dans un monde où « il n'y a de réel que les larmes. »

Bonald avait annihilé le sensualisme ; de Maistre avait appliqué la doctrine à l'ordre théologique, et cherché à mettre les foudres de Grégoire VII dans les mains de ses paisibles successeurs, tâche aussi peu réalisable que de faire endosser l'armure de Charlemagne au dernier empereur d'Allemagne ; Lamennais combat la religion individuelle, et se plaint de ce que la philosophie n'admet d'autre certitude que l'évidence, tandis que la théologie n'accepte d'autre évidence que celle de l'autorité. Il voudrait les concilier toutes deux, en prouvant à la philosophie l'évidence de l'autorité, qui ne résulte pas de la raison privée, mais du sens commun du genre humain. Or, comme le genre humain a toujours cru les dogmes consacrés par l'Église catholique, celui qui ne prétend pas donner sa propre raison comme supérieure à celle de toute l'humanité doit avoir foi en cette Église.

Il abolissait donc la raison individuelle au nom de la [p.353] raison générale, et établissait l'autorité pour règle des jugements.

Notes

[1] Qui procède d’un point de vue théorique. La théorétique vise la théorie et non la pratique. Synonyme de théorique…

(2) Pour Platon aussi, la parole et la pensée sont une même chose; sauf que la pensée est une parole en dedans de l'âme, et qui n'est pas proférée par des sons : [texte grec non reproduit].

(3) Voy. page 318

(4) Voy. tome XVIII, page 278.

(5) Par exemple : « Les objets sont perçus par notre intelligence.... je veux dire que nous percevons les objets. »

[6] Il est des raisonnements qui attirent l’admiration du lecteur. Je suis pourtant curieux de rencontrer un « plébéien » qui par souffrances et épreuves accumulées atteindrait à la conscience. Suis-je atteint de pourriture neuronale en marchant vers une liberté de penser qui me permette de constater l’énormité des prétentions humaines ! orgueil et royauté ! justifier la richesse par Dieu ! justifier la misère des hommes par des leçons de vie qu’il lui faudrait apprendre, savoir, retenir, appliquer !

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