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Jean-Esprit Bonnet - Essai sur l'art de rendre les révolutions utiles

[Abbé] Jean.-Esprit Bonnet,, Essai sur l'art de rendre les révolutions utiles. Paris, Maradan, An X, - 1801 - Tome premier

Chapitre XXV - Les Illuminés. Pages 47-53Bonnet essaisurlart 1801

Cette secte a eu une origine commune avec celle des martinistes ; mais elle n'a plus rien de commun avec celle qui continue de porter ce nom, sous les auspices de la plus lubrique dépravation. Les illuminés pourraient être regardés comme une réforme de celle-ci.

Il nous a toujours paru que cette secte était le [48] refuge des amants malheureux, et qui ont l'imagination malade. En effet, elle est tout extase; elle va chercher l'objet de son amour dans le ciel, quoique celui-ci soit encore sur la terre, jouissant peut-être même à la manière des martinistes.

C'est de toutes les sectes de la religion de J. C. La seule qui ait appelé le secours de Mahomet. Dans leurs extases, ils voyagent dans des ciels plus ou moins élevés, où ils se trouvent plus ou moins étroitement unis avec l'objet de leur amour, dans des boudoirs ornés de glaces, de perles et de diamants, et sur les sophas les plus voluptueux.

Il paraît même que leurs jouissances précélestes sont aussi dirigées par les différents goûts qui les attachaient à l'objet cruel, puisque quelquefois la faveur du ciel ne leur laisse que la jouissance de quelques parties du corps de cet objet. Celui qui, avant d'être abandonné, s'extasiait devant le pied de sa maîtresse le trouve de préférence dans les réduits amoureux célestes, lorsque la faveur qu'il reçoit est partielle. Il en est ainsi de tous les goûts pour les différentes parties du corps, qu'on nous dispense de retirer du mystère.

On voit bien jusqu'ici comment cette secte a trouvé place chez les sots : mais on demandera comment elle a pu être utile à la révolution.

Ce paradis, comme on voit, musulmanique est une addition que cette secte exaltée a faite à [49] ce que la religion de Jésus-Christ nous promet mystérieusement dans l'autre vie. Mais du reste elle observe, il est vrai d'une manière un peu hétérodoxe, tout ce qu'enseigne cette religion. Elle reconnaît les livres sacrés de l'ancien et du nouveau testament; et elle a pris l'Apocalypse, le plus inintelligible et le plus mystérieux de tous les livres saints, pour base de toutes les rêveries qui la distinguent.

Un d'entr'eux, réputé leur apôtre, et presque leur chef, a fait imprimer près de soixante volumes in-quarto, petit caractère, en explication de ce livre du nouveau testament. On voit par là que le fait de cette secte doit être une imagination indomptée, et que cet apôtre à dû terriblement s'identifier avec la galerie des êtres terrestres, célestes et aquatiques, qui composent ce livre. Pour lire ces explications, il faut sans doute participer de cette identification: et c'est en vain que les prédicateurs d’illumination fatiguent les oreilles de leur auditoire par des paraphrases, non sur l'Apocalypse, mais sur les soixante volumes qui l'expliquent.

Les illuminés ne seraient pas hétérodoxes s'ils n'avaient pas, à l'aide de leur imagination, fait quelque changement en opposition à l'église romaine. Leur hérésie consiste à regarder le pape comme un antéchrist, et comme enseignant une [50] fausse doctrine, par la mauvaise interprétation que lui et ses adhérents donnent au saint livre de l'évangile. Le vrai pape et vicaire de Jésus-Christ vit, selon eux, en Afrique, d'où il viendra en Europe porter une seconde rédemption, lorsqu'il sera arrivé au jour de lumière qui fera triompher son caractère; et voici comment ils ont servi la révolution.

La liberté de tout dire ayant été promulguée, dans le temps même que le comité ecclésiastique livrait ses assauts à l'église romaine, messieurs les illuminés, connus ou non connus pour tels, parlèrent hautement de leur doctrine : mais toujours avec cette même exaltation qui les distingue lorsqu'ils parlent de leurs dogmes. Jamais la religion de Jésus-Christ apostolique et romaine n'a été déchirée comme elle le fut par les illuminés.

C'est à eux que l'on doit l'idée que Mirabeau était un apôtre distingué de la nouvelle rédemption. Ils apprirent par cœur presque tout le fameux discours qu'il prononça sur la religion, après que la division de la France fut décrétée en 85 départements, et en tout autant de diocèses. Dans ce discours, il disait qu'il irait planter la croix, ce signe sublime de la religion de Jésus-Christ, sur la cime de tous les départements. Ce que disait alors Mirabeau n'était ni pour servir le comité ecclésiastique, ni pour plaire aux illuminés; il le [51] disait, parce qu'il était convaincu de l'efficacité de cette religion dans un grand empire, et de sa salutaire influence sur la politique des gouvernements, toujours trop faible lorsqu'ils ne gouvernent les peuples que par la morale contenue dans les livres simplement humains ; et bien certainement, si sa carrière politique n'eût pas été tranchée, au moment où le roi était décidé à employer ses talents, jamais ni la destruction ni l'avilissement de la religion ne fussent entrés dans ses moyens de consolider la révolution.

Cependant les illuminés eux-mêmes remédiaient au mal qu'ils faisaient par leur exaltation et leur déraison, lorsqu'on les laissait parler sans les interrompre; mais ce remède opérait seulement sur ceux qui n'étaient pas des sots comme eux : et ceux-ci sont partout le plus grand nombre, sans parler de la facilité des Français à tout croire.

Les illuminés n'employaient jamais que le langage de la religion. Tous leurs discours révolutionnaires étaient empreints de leur bigotisme; ils avaient des mœurs au moins sévères en apparence: nous avons dit qu'ils étaient presque tous des amants malheureux, entêtés à aimer la cruelle exclusivement. De sorte qu'ils ne doivent jamais être confondus avec les martinistes. Ceux-ci, s ils ont servi la révolution, ne l'ont pu faire que dans la dépravation [52] du cœur, comme les sans-culottes servaient la dépravation de l'esprit.

Les bonnes mœurs en apparence leur persuadèrent à eux-mêmes qu'ils étaient plus parfaits que les autres hommes. On a quelque fondement de leur croire cette idée d'eux-mêmes, puisque les régents d'illumination ne manquaient jamais de dire à leurs élèves que, s'ils voulaient suivre leurs leçons, ils seraient bientôt aussi parfaits qu'eux, etc. etc.

Cette conviction en fit entrer un grand nombre dans le club des jacobins, afin, disaient-ils, que le choix pour les emplois tombe sur nous, et que, par notre présence, nous éloignons les perfides, qui, sans doute en opposition avec eux, devaient être les amis de l'ordre. Ils avaient surtout l'ambition d'occuper les premiers postes militaires.

On croira facilement qu'avec une exaltation si désordonnée, les illuminés ont donné dans toutes les sectes extravagantes ; ils furent admis aux mystères de Cagliostro. Il n'y avait peut-être qu'eux en France de vraiment mesmériens parce que rien ne pouvait mieux servir leur imagination détraquée, que le fluide magnétique : on eût dit qu'il avait été inventé par eux, tant il était adaptable à leur folie, et tant ils l'employèrent.

Tous les élans de leur fameuse prophétesse [53] étaient dus à la crise magnétique qu'ils excitaient sur ses fibres sensibles ; par divers moyens elle en est restée folle ; elle n'était pas encore guérie de son trouble de cerveau, lorsque les Français la firent sortir de la correction inquisitoriale de Rome.

On a vu plus d'un illuminé exciter la crise magnétique à de jolies femmes, en les entretenant de leurs visions et de leurs extases, et communiquant la vertu du fluide par des contacts immédiats, selon le mode perfectionné de Delon.

Nous avons dit ailleurs que c'était la secte des illuminés qui avait sacré les intrus: c'est encore un service signalé qu'elle a rendu à la révolution.

Nous ne pouvons pas cependant laisser croire que tous les illuminés aient donné dans la révolution ; car Déprémenil, qui bien évidemment était dérévolutionnaire à cause de sa qualité de conseiller de la chambre des enquêtes, n'était pas révolutionnaire : cependant il joignait à tant d'autres fausses idées celles des illuminés.

Chapitre XXVII – Francs-Maçons - Pages 56-58

Il y a des hommes qui ne sont pas sans talents, et qui s'entêtent à vouloir attribuer la révolution de France à la franc-maçonnerie. On ne peut les excuser qu'en disant que, s'ils sont observateurs, ils n'ont que la science moyenne des observations; s'ils sont atteints de l'esprit de parti, c'est de la manière la plus profonde, et la plus aveugle.

La franc- maçonnerie est une société dont le but était la charité fraternelle. Elle se soutenait, sans donner nul ombrage aux gouvernements, par son amalgame avec la partie relâchée de la doctrine d Épicure. Sa longue existence est due à une chère délicate, et à d'autres plaisirs rien moins que révolutionnaires.

Mais les francs-maçons avaient des signes convenus entre eux, des loges disposées pour les assemblées, et une correspondance que le gouvernement, en France, n'interceptait jamais, parce qu'elle n'était pas dans un esprit porté au trouble et au désordre. Cependant c'est par ces trois moyens, que les francs-maçons ont servi la révolution. On avait besoin d'une voie prompte pour faire circuler les nouvelles opinions qui naissaient- [57] journellement; leur mode de correspondance fut tout prêt : on voulait que les chefs de la propagande se parlassent un langage inconnu, au moins à la foule; les signes maçonniques servirent jusqu'à un certain point : il fallait avoir des lieux pour la prédication, et pour la dispersion de la doctrine; les loges furent des écoles propices. Tout cela est vrai, a pu exister et a existé en effet matériellement, puisqu'une fois que ces trois moyens furent à la disposition des révolutionnaires, les loges perdirent les frères aussi indistinctement et passivement, qu'elles recevaient les non frères, qui étaient révolutionnaires, indistinctement et activement. Donc le fait de la maçonnerie n'était pas la cause du fait révolutionnaire. C'était un moyen qui fut pour un temps, il est vrai, de quelque utilité, mais qui fut abandonné lorsque les sociétés populaires, s’agrandissant, convertirent les églises en salles révolutionnaires. Depuis lors, on n'a plus entendu parler des francs-maçons.

Il est si vrai que c'est une erreur de leur attribuer la révolution, que les loges qui existaient dans les pays contre-révolutionnaires continuent leur exercice, sans qu'on les soupçonne de révolution. L'institut a été si peu offensé par la nouvelle doctrine, que si, à la faveur des signes, un frère contre-révolutionnaire rencontre un frère révolutionnaire, toute abstraction faite d'opinions [58] politiques, le but de la maçonnerie est rempli.

Il serait peut-être possible de prouver que la maçonnerie en soi, si elle était entrée activement dans la révolution comme cause, ou l'eût empêchée, ou lui eût donné une autre forme, parce qu'il est bien sûr que, dans cette société, il y avait plus de frères qui se sont trouvés dans l'opposition, que de ceux qui sont devenus révolutionnaires.

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