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D1822 mouniere l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la révolution française

Par Jean Joseph Mounier [1758-1806 - http://books.google.fr/books?id=4mSW0PKioDwC

Dans leur avertissement, les éditeurs justifient une nouvelle édition, l’ancienne, éditée en Allemagne (1801), est épuisée et très recherchée. Dans cet avertissement, concernant notre sujet, ils ajoutent (p.V) :

« La partie de l'ouvrage qui est relative aux francs-maçons et aux illuminés est sans doute d'un intérêt moins vif et moins général. Le nombre des personnes qui recherchent avec avidité ce qui concerne ces objets, est limité. Pourtant cette partie renferme des documens historiques curieux. Les faits y sont constatés avec une grande exactitude ; et il en est, surtout en ce qui regarde les illuminés, qu'on chercherait vainement ailleurs, l'auteur les ayant recueillis dans la fréquentation de personnes, ou qui avaient appartenu à l'Ordre, ou qui avaient connu intimement ses principaux adeptes. D'ailleurs, il semble que tout ce qui touche les sociétés secrètes doit acquérir un nouvel intérêt depuis le bruit qu'on fait d'elles en Europe. Cette considération suffirait peut-être pour justifier le succès qu'on promet à cette publication.  »

Extrait, pages 139-140

A Lyon un nommé St. Martin (1) imagina en 1775 [140] ou 1776 de publier un écrit ayant pour titre Des erreurs et de la vérité, dans lequel à travers le style le plus énigmatique, on retrouve la doctrine si ancienne, si universellement répandue d’un bon et d’un mauvais principe, d’un ancien état de perfection de l’espèce humaine, de sa chute et de la possibilité d’un retour à cette perfection. L’obscurité volontaire des expressions, l’usage mystérieux des nombres à l’imitation de Pythagore et des Platoniciens, que d’attraits pour les petits esprits occupés sérieusement des niaiseries maçonniques ! Quelle gloire facile pour des hommes avides de célébrité, que de paraître savoir ce que les personnes les plus instruites n’entendent pas, que de se donner une apparence de profonde pénétration, et de pouvoir répéter orgueilleusement vous n'êtes pas fait pour entendre ! aussitôt un grand nombre de loges de francs-maçons d’adopter l’écrit de St. Martin comme une révélation, et les martinistes devinrent bien plus nombreux que ne l’avaient été les rosecroix [sic].

1. Louis-Claude, marquis de Saint-Martin, né en 1743, à Amboise, mort en 1803, à Aulnay, près Paris. Outre le livre dont parle notre auteur, Saint-Martin en a publié plusieurs autres dans le même genre, et peut-être un peu plus inintelligible. N. de l’éd.

Extrait, pages 155-161

Dans les Mémoires sur le jacobinisme, on s’efforce de démontrer que le fameux livre de Saint-Martin, Des erreurs et de la vérité, a pour but de renverser tous les gouvernements ; parce que, dit-on, cet ouvrage les représente comme le résultat des caprices des hommes, et non d’une association volontaire ; parce qu’on y soutient que dans l’âge d’or, il n’y avait d’autre autorité que celle du savoir et de la vertu, et que tout homme, en se perfectionnant, serait un véritable roi : mais il est évident que ces réflexions ont un sens mystique, que l’auteur n’a pas eu d’autre dessein que de montrer la supériorité naturelle des hommes vertueux et éclairés sur ceux qui ne le sont pas, et de faire sentir combien l’empire qu’on peut acquérir sur soi-même est plus digne de notre ambition, que l’empire le plus absolu sur les autres. D’ailleurs ce qu’on dit de l’âge d’or ne saurait s’appliquer à notre âge de fer. M. Barruel avoue que Saint-Martin recommande la soumission à l’autorité publique, telle qu’elle est établie pour éviter les autorités privées ; en effet voilà le véritable motif de l’obéissance qu’on doit aux magistrats. C’est pour [p.156] garantir les individus de l’abus de leurs forces mutuelles, qu’un gouvernement est indispensable.

M. Robison croit avoir remarqué, dans le même livre, le dessein de détruire tous les cultes, la crainte des peines futures et l’espoir des récompenses ; cependant il reconnaît qu’on y prouve une Providence divine, qu’on recommande l’amour et le respect que lui doivent tous les hommes. Il se plaint de ce qu’il renferme des déclamations contre les opinions superstitieuses, l’injustice et les vices des grands. Si cela était un crime, Massillon, Fléchier et Bossuet seraient coupables, et M. Robison le serait lui-même.

Au surplus dans le style énigmatique des ouvrages de Saint-Martin, on ne peut point trouver de sens qui dissipe toutes les obscurités, et par cela même on peut interpréter à sa fantaisie. Bode qui voyait partout des jésuites, comme M. Barruel voit partout des jacobins, a fait imprimer une explication du livre Des erreurs et de la vérité : toutes les allégories s’appliquent suivant lui à la doctrine de l’Église romaine, et il tâche de prouver que Saint-Martin a voulu servir les intérêts des jésuites et du pape.

La secte des francs-maçons martinistes avait son centre dans la loge de la bienfaisance de Lyon. Cette loge méritait le nom qu’elle avait choisi, par les secours abondants qu’elle donnait aux pauvres. M. Robison a dit que ses membres et leurs [p.157] correspondants étaient des impies et des rebelles. J’ai connu beaucoup de martinistes soit de Lyon, soit de différentes villes des provinces méridionales. Bien loin de paraître attachés aux opinions des philosophes modernes, ils faisaient profession de mépriser leurs principes. Leur imagination exaltée par l’obscurité des écrits de leur patriarche, les disposait à tous les genres de crédulité : quoique plusieurs fussent distingués par des talents et des connaissances, ils avaient l’esprit sans cesse occupé de revenants et de prodiges. Ils ne se bornaient point à suivre les préceptes de la religion dominante ; mais ils se livraient aux pratiques de dévotion en usage dans la classe la moins instruite. En général leurs mœurs étaient très régulières. On remarquait un grand changement dans la conduite de ceux qui, avant d’adopter les opinions des martinistes, avaient vécu dans la dissipation et la recherche des plaisirs. M. Barruel soutient que les francs-maçons de cette secte sont idéalistes, c’est-à-dire qu’ils n’admettent pas l’existence des corps. Cet absurde système ne fut jamais approuvé que par de pieux enthousiastes ; mais il le leur attribue pour pouvoir les accuser de croire qu’on ne se rend jamais criminel par les sens, et d’approuver la prostitution. Je n’hésite pas de déclarer solennellement que cette assertion est une calomnie, dont la fausseté m’est démontrée par les preuves les plus certaines. Il nomme parmi les martinistes révolutionnaires, [p.158] Milanès [sic] de Lyon, membre de la première Assemblée (1), et Prunelle de Lierre de Grenoble, membre de la convention (2). Le premier dont les intentions étaient pures, avait en 1789 des opinions peut-être exagérées sous quelques rapports, quoique très différentes de celles des insensés qui voulaient rompre tous les liens de l’ordre civil. Il n’était ni conspirateur, ni ambitieux, ni capable de nuire à ceux qui ne partageaient pas ses sentiments. Il ne voulait attaquer ni les propriétés, ni la sûreté publique et individuelle; et la preuve la plus évidente de la bonté de son cœur et de son amour pour la justice, la preuve que le martinisme n’instruisait point à bouleverser les États, c’est qu’il périt avec tant d’autres victimes, dans la noble et glorieuse résistance des braves Lyonnais contre la plus affreuse tyrannie. [p.159]

Prunelle de Lierre était généralement estimé dans sa ville avant la révolution. Il était religieux et de mœurs austères. Il a plusieurs fois voté dans la Convention contre les principes de la justice. Dieu seul peut savoir s’il a été égaré par de faux systèmes, ou s’il a volontairement contribué à des crimes : mais ce n’est ni la franc-maçonnerie, ni la doctrine de Saint-Martin, qui ont créé ses erreurs et ses fautes. Le nombre des francs-maçons martinistes qui se sont opposés aux progrès de l’anarchie, surpasse de beaucoup le nombre de ceux qui les ont favorisés. En 1789 le vénérable d’une loge martiniste de Dauphiné, apprenant que des brigands s’étaient réunis à des cultivateurs trompés par de faux ordres du roi, pour piller et pour incendier les maisons des nobles dans les campagnes, fit, dans l’emploi civil dont il était revêtu, tous les efforts possibles pour mettre un terme à ces ravages. Il tâchait de communiquer aux autres son zèle pour le maintien du droit de propriété. Il ne se borna point à contribuer aux ordres sévères qui furent donnés contre les incendiaires et les voleurs ; il conduisît lui-même la force armée, combattit avec elle, et montra toujours autant d’intrépidité dans ses actions que de pureté dans ses principes.

J’ai été le témoin de l’anxiété qu’éprouvait un autre martiniste, appelé par l’estime générale à l’une des magistratures établies par la constitution de 1791. Il savait que cette constitution était vicieuse, et ne [p.160] voulait pas promettre de contribuer à la maintenir. Il savait en même temps qu’il était de la plus grande importance de ne pas laisser tomber l’autorité dans les mains des hommes avides et cruels. Cependant le respect religieux qu’il avait pour le serment ne lui permit point d’interpréter celui qu’on lui demandait, et il le refusa. J’ai connu des martinistes amis d’une sage liberté, qui désiraient de voir substituer des lois fixes au pouvoir arbitraire, mais qui voulaient des améliorations successives sans troubles et sans violences. J’en ai connu qui recommandaient l’obéissance passive, faisaient des vœux pour que le roi pût acquérir une autorité absolue, et s’efforçaient de défendre les privilèges attachés à des emplois vénaux ou au titre de noble. Je ne nomme ni les derniers ni les précédents, pour ne pas rallumer des haines trop mal éteintes.

Quel triomphe pour M. Barruel, s’il avait pu deviner qu’Amar, ce membre du Comité de salut public de la Convention, auquel on confiait le soin de prononcer les discours de mort contre ses collègues destinés au supplice, était franc-maçon très zélé, et l’un des martinistes les plus enthousiastes ! Je dois cependant avertir ceux qui voudraient trouver, dans cette circonstance, un argument contre la franc-maçonnerie, qu’Amar est resté spectateur des événements jusqu’au triomphe de l’anarchie, et qu’il n’a point eu jusqu’à cette époque d’autre système politique, que celui des prérogatives de sa charge de [p.161] trésorier de France. Il suivait avec beaucoup d’assiduité les pratiques de l’Église romaine. Si sa dévotion n’était qu’une hypocrisie, elle avait du moins un but très étranger aux affaires publiques ; il se faisait gloire de sa piété devant ceux même qui en avaient le moins (3).

Notes

1. Milanès (J.-J.), ancien avocat du roi à Lyon, député du tiers-état de cette ville aux États généraux, servit dans l’artillerie lyonnaise, lors du siège de 1793, et fut condamné à mort, le 12 nivôse an II (1er janvier 1794), par la Commission révolutionnaire, après la reddition de la ville. (N. de l’éd.)

2. Prunelle de Lierre, natif de Latour du Pin, fut nommé député suppléant de l’Isère à la première Législature, où il ne prit point séance, ensuite à la Convention nationale, où il vota le bannissement de Louis XVI ; se prononçant d’ailleurs, dans un sens favorable au sort de ce prince. (N. de l’éd.)

3. On raconte, dans la Galerie historique des contemporains (Bruxelles, 1817-1820, 8 vol. in-8°), qu’avant la révolution, Amar aurait été accusé par un abbé Élie, chanoine de la cathédrale de Grenoble, d’avoir voulu le contraindre, en le menaçant de la mort, à donner l’absolution à une de ses cousines, dont Amar avait fait sa maîtresse. Amar est mort à Paris en 1817. (N. de l’éd.)

Extrait, pages 162-163

… M. Barruel ne fonde sa conjecture que sur un propos répété par M. de Giliers (1), d’après le malheureux et respectable Virieu (2), membre de l’Assemblée nationale. Cet honnête homme, en revenant du congrès, a dû dire [163] qu’il existait une conspiration à laquelle la religion et l’autorité résisteraient difficilement. On assure qu’il fut, depuis ce temps, ennemi des mystères maçonniques. Je ne révoque point en doute la confiance que l’on doit à M. de Giliers : mais, avec les intentions les plus pures, on peut facilement se tromper sur le sens d’une phrase entendue dans une conversation. Virieu peut avoir parlé des opinions de quelques membres du congrès comme dangereuses, sans croire qu’il ait pris part aux délibérations d’une assemblée de conjurés. Il n’a jamais cessé d’aimer les martinistes.

1. Giliers (le chevalier de), capitaine de cavalerie, émigra au commencement de la révolution, et se retira à Londres. On a de lui un Essai sur les causes de la perfection de la sculpture antique. Londres, 1798, in-8°. M. de Giliers rentra en France après le 18 brumaire. (N. de l’éd.)

(2) Virieu (le comte de), député de la noblesse du Dauphiné aux États généraux de 1789, y suivit à peu près la même ligne que M. Mounier. Ayant pris les armes à Lyon, lors de l’insurrection de ctte ville, en 1793, il périt sur l'échafaud après le siège. (N. de l'éd.)

Extrait, p.164

Le congrès de Wilhelmsbad n’avait eu d’autre objet que de comparer les divers systèmes sur l’origine des sociétés de francs-maçons, sur les différentes doctrines qu’on professait dans les loges, pour leur trouver s’il était possible un but de quelque utilité, pour leur donner un régime uniforme, les mêmes cérémonies et les mêmes opinions. Cette entreprise, qu’on a depuis renouvelée plusieurs fois, ne répondit pas à l’espérance de ceux qui l’avaient provoquée. La plupart des francs-maçons raisonnables attachant peu d’importance aux travaux de leur ordre, les enthousiastes furent ceux qui se présentèrent en plus grand nombre. Les Swedenborgiens, les Martinistes, les Rosecroix eurent la principale influence ; ils disputèrent, ne s’entendirent pas, et se séparèrent mécontents les uns des autres.

Extrait, p.165

On a cité comme francs-maçons révolutionnaires, Bailly qui ne voulait rien changer dans les formes du gouvernement, et Barnave qui n’a jamais été membre d’aucune loge. M. Robison a été tellement induit en erreur, qu’il représente d’Éprémesnil comme un Martyr de l’égalité, tandis que ce magistrat éloquent et courageux, dont je n’accuse point les intentions, a toujours soutenu les intérêts des parlements et de la noblesse. Il place au nombre des martinistes M. Maury, maintenant cardinal (1), quoique ce dernier se soit constamment opposé aux maximes de l’anarchie ainsi qu’à l’établissement d’une constitution libre, et qu’il ait défendu, avec beaucoup de fermeté et de talent, une doctrine trop favorable à la superstition et au pouvoir arbitraire.

1. Nommé depuis Archevêque de Paris, et mort à Rome en 1816. (N. de l’éd.)

Prunelle de Lierre, extrait, pages 217-218

M. Barruel nomme un autre Français qu'il prétend illuminé ; c'est Prunelle de Lierre, ce zélé martiniste dont j'ai parlé précédemment, qui n'a pas eu la moindre influence sur la révolution de France, et qui n'a paru que dans la troisième assemblée. Il faisait, dit M. Barruel, les fonctions d’insinuateur. Il avait voulu corrompre Camille Jordan ; et n'ayant pu parvenir à le faire entrer dans la conspiration, il avait tâché de le perdre par des calomnies. Si ces faits étaient réellement attestés par Camille Jordan, il ne me serait plus possible de nier que la société des illuminés n'ait eu des correspondants en France ; car ce qu'affirmerait ce [p.218] bon et vertueux jeune homme (1), je le croirais comme si je l'avais éprouvé moi-même ; mais on a mal compris ou mal interprété son témoignage. Je sais de lui-même que Prunelle de Lierre, dont les opinions étaient trop favorables à l'anarchie , a voulu lui faire adopter ses principes ; que n'ayant pu le persuader, il n'avait point déguisé son mécontentement, et que, pour se venger de lui, il avait dit à ses amis qu'il le croyait un homme dangereux ; mais Prunelle de Lierre ne lui a jamais parlé des illuminés, il n'en a pas même prononcé le nom , et il n'a point fait de questions par écrit, comme le prétend M. Barruel.

1. M. Mounier connut Camille Jordan, pour la première fois, en 1793, à Londres, où celui-ci s'était réfugié, après le siége de Lyon. Il le revit à Weimar, après la proscription du 18 fructidor. Là se forma entre ces deux hommes de bien une amitié qui ne fut jamais altérée. Camille Jordan était né en 1771, par conséquent il avait à peu près trente et un ans, à l’époque où M. Mounier l'appelait bon et vertueux jeune homme. (N. de l’éd.)

Des illuminés d’Allemagne. Extrait, page 169

On a donné par dérision la qualité d’illuminés à tous les charlatans mystiques de ce siècle, à tous ceux qui s’occupent d’alchimie, de magie et de cabale, de revenants, de relations avec des esprits intermédiaires, tels que les Saint-Germain, les Cagliostro, les Swedenborg, les Rosecroix et les Martinistes : mais il a existé une autre espèce d’illuminés en Allemagne ; il s’était formé une association dont les membres s’étaient eux-mêmes donné ce titre. Elle était inconnue au reste de l'Europe.

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