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1841 hre eglise t96Continuation de l’histoire de l’église de Bérault-Bercastel, depuis 1721 jusqu’en 1830

Par M. l’abbé [Louis Marie Joseph] comte de Robiano

Tome second, de la conspiration des illuminés en 1776 à la fin des persécutions du Ton-King et de la Cochinchine, vers 1800.

Librairie catholique de Perisse frères
Lyon, rue Mercière, 33.
Paris, rue Pot de Fer Saint Sulpice, 8
1841

 Livre quatre-vingt seizième : Illuminisme

 Depuis la conspiration des illuminés (1), en 1776, jusqu’à leur découverte, en 1784

Extrait, pages 1-5 Illuminisme

Jusqu’ici nous n'avons encore vu qu'un faible avant-coureur de la grande catastrophe qui bientôt va épouvanter le monde. A l'approche de cette effroyable révolution, et au moment où tout se prépare, se combine pour d'épouvantables malheurs, nous devons en rechercher l'origine, et dévoiler les causes qui précipitèrent sur nous de si terribles événements. Nous avons vu à l'œuvre les anglais déistes, et les philosophes français, le temps est venu de faire connaître ce que la haine de Dieu et des rois inspirait aux Illuminés d'Allemagne (2).

Un doute s'élève ici, ces détails seront-ils crus ? lorsque nous raconterons des faits aussi inouïs, des projets aussi destructeurs, [p.2] des plans aussi habilement combinés, et des vices aussi atroces, les choses et les hommes paraîtront-ils même possibles ?

On serait heureux de pouvoir nier les faits ; mais les coupables les ont confiés à de nombreuses correspondances par lesquelles on les a livrés à une effrayante publicité, et le Sage nous apprend d'ailleurs qu'il est des hommes si malheureusement nés, qu'on serait tenté de les prendre pour ces créatures dépravées, à qui un Dieu vengeur n'a laissé de génie que pour le mal. Du reste, frappés d'une espèce d'imbécillité pour le bien, partout ailleurs ils ont tout ce qu'il faut pour nuire, cette abondance, cette plénitude de conception, d'artifices, de ruses, de ressources qu'il faut pour dominer à l'école du mensonge, de la dépravation et de toute scélératesse. A côté des sophistes, ils les surpasseront dans l'art de prêter à l'erreur le langage de l'illusion ; aux passions, aux vices, le masque des vertus, et à l'impiété le manteau de la philosophie. Ils excellent à méditer les attentats, à préparer les révolutions, à réduire en art la ruine des autels et des empires : ils ne sont nuls que là où commence la science du vrai et de l'honnête. Quand le ciel irrité par les hommes permet qu'il vienne au monde un de ces êtres, il n'a qu'à lui livrer la terre ; ce fléau seul le vengera.

C'est avec tous ces traits, c'est sous ces auspices que, vers l'année 1748, naquit en Bavière Jean Weishaupt, déguisé dans les annales de sa secte sous le nom de Spartacus. Cet impie, d'abord professeur en droit à l'université d'Ingolstadt, puis proscrit de sa patrie, comme traître à son souverain et traître à l'univers, jouit plus tard paisiblement d'un asile sûr, nourri de pensions sur le trésor public et décoré du titre de conseiller honoraire à la cour du duc de Saxe-Gotha.

Son enfance est obscure, sa jeunesse ignorée ; dans sa vie domestique, un seul trait échappe aux ténèbres dont il s'environne et ce trait est celui de la dépravation la plus dénaturée (3).

Le Dieu qui humilie les sophistes n'avait pas besoin d'en [p.3] manifester davantage, pour montrer un prodige de scélératesse dans un homme que l'on verra sans cesse avoir dans la bouche le nom de la vertu, et sous ce nom sacré enrôler les légions qui fourniront et qui mettront en activité tous les bourreaux de Robespierre.

Mais c'est comme conspirateur qu'il importe de connaître Weishaupt. Pour savoir ce qu'il fut à l'école de la rébellion et de l'impiété, descendons dans l'antre des conjurés. Là, il semble n'avoir jamais connu les gradations du crime. Là, dès l'instant que l'œil de la justice le découvre, il paraît à la tête d'une conspiration, auprès de laquelle toutes celles des clubs de nos philosophes et de nos démagogues ne sont que les jeux d'enfants, novices encore dans l'art des révolutions. Du reste on ne sait, et il est difficile de constater, si Weishaupt eut un maître, ou s'il fut le père des dogmes monstrueux sur lesquels il fonda son école (4).

Quoi qu'il en soit, le sophiste Bavarois ne semble pas en [p.4] avoir eu besoin. Dans un siècle de toutes les erreurs, il fît naturellement ce qu'on devait attendre de ces hommes, que dans le choix des opinions politiques ou religieuses, un malheureux instinct décide toujours pour la plus détestable.

Il connut les sophistes du jour; et malgré toute leur démocratie, tous ces Erostrates philosophes lui parurent encore trop réservés sur les conséquences de leur égalité et de leur liberté. Il ne prit d'eux que leur haine pour l'ordre et le pur athéisme. Les uns le conduisaient à la nullité de toute loi politique et civile ; les autres à la nullité de toute loi religieuse : de ces deux systèmes il forma un monstrueux ensemble, dont le résultat fut le vœu le plus absolu, le plus frénétique pour l'abolition générale de toute religion et de tout gouvernement, sans exception, et de toute propriété. Il crut voir dans le lointain au moins la possibilité d'inspirer à tout le genre humain le même vœu. Il se flatta de le voir s'accomplir.

Avec les ressources d'un homme vulgaire, cet espoir pouvait n'être que celui du délire : avec une tête comme celle de Weishaupt, tout organisée pour les grands forfaits, il se trouva celui de la conviction. Le sophiste Bavarois sentait toute sa force ; il ne vit point de crimes impossibles; il ne pensa plus qu'à les combiner tous pour faire prévaloir ses complots. Le besoin de vivre, et la médiocrité de sa fortune, l'avaient forcé à consacrer les dernières années de son éducation à l'étude des lois : soit qu'il dissimulât dès lors les projets que nourrissait son cœur, soit qu'il n'eût pas encore conçu tous ses systèmes, il n'avait pas encore vingt-huit ans qu'il vint à bout de se faire nommer professeur à l'université d'Ingolstadt.

Il fallait se connaître capable d'une bien profonde dissimulation ; il fallait des ressources bien étranges pour fonder sur la fonction même d'interprète public des lois, le moyen de les anéantir toutes, et ce dans tout l'univers. Ce fut cependant au collège d'Ingolstadt, ce fut en affectant de remplir avec zèle ces mêmes fonctions, que Weishaupt se crut admirablement placé pour tramer et conduire, d'une main invisible, la révolution qu'il méditait. Il pesa l'influence que sa qualité de maître lui donnait sur ses élèves ; il se sentit la [p.5] force Je suppléer par des leçons secrètes à celles qu'il devait leur donner publiquement.

C'était peu de gagner à l'anarchie et à l'impiété les disciples qu'il avait sous la main ; Weishaupt, d'un pôle à l'autre, voyait le genre humain soumis aux dogmes religieux et à l'autorité des lois : son zèle émulateur pesa ce qu'avait fait la sagesse des saints pour étendre ou maintenir partout l'empire de la foi. Il existait encore des débris de cette Société, que l'imprudente politique des rois avait réduit le souverain pontife à sacrifier aux machinations d'un philosophisme tout ennemi des rois et des pontifes. Weishaupt sut apprécier ce que devaient les lois à des hommes remplissant naguère toute l'étendue des régions catholiques, dans les villes et les campagnes, les fonctions d'instituteurs de la jeunesse, d'orateurs, de directeurs chrétiens, et plusieurs même celles d'apôtres chez les nations idolâtres, chez les peuples barbares : Weishaupt sentit ce que doivent les empires à tous ces corps religieux, qui en prêchant aux peuples ce qu'ils doivent à Dieu, les lient par cela seul à leurs devoirs envers le prince et la société. Tout en détestant les services des enfants des Benoît, des François, des Ignace, il admirait les institutions de ces saints fondateurs ; il admirait surtout ces lois, ce régime des jésuites, qui, sous un même chef, faisait tendre partout au même but tant d'hommes dispersés dans l'univers ; il sentit qu'on pourrait imiter leurs moyens, en se proposant des vues diamétralement opposées (5). Il se dit à lui-même : « Ce qu'ont fait tous ces hommes pour les autels et les empires, pourquoi ne le ferais-je pas contre les empires et les autels ? Par l'attrait des mystères et par des légions d'adeptes sous mes lois, pourquoi ne détruirais-je pas dans les ténèbres ce qu'ils édifient en plein jour? Ce qu'a fait le Christ même pour Dieu et pour César, pourquoi ne le ferais-je pas contre Dieu et César, par mes disciples devenus mes apôtres? (6) »

Notes

1. L'abbé Barruel, dont nous résumons dans ce livre les trois derniers volumes de ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Hambourg, 1798, 5 vol. in-8°, donne, au tome 3 (préface), les sources où il puise, et leur autorité. Le lecteur les trouvera à la fin de ce volume.

2. Le nom d’Illuminé, qu'a choisi cette secte, la plus désastreuse dans ses principes, la plus vaste dans ses projets, la plus astucieuse et la plus scélérate dans ses moyens; ce nom d’illuminé est antique dans les annales des sophistes désorganisateurs. Il fut d'abord celui qu'affectèrent Manès et ses adeptes ; gloriantur manichœi se de cœlo illuminatos. Les premiers rose-croix qui parurent en Allemagne se disaient aussi illuminés. De nos jours, les martinistes et diverses autres sectes ont de même leurs prétentions à l'illuminisme. Il est des illuminés de l'athéisme et des illuminés de la théosophie. Ceux-ci sont plus spécialement les martinistes et les Swedenborgistes. Les illuminés dont je vais dévoiler la compilation sont ceux de l’athéisme.

3. Incestueux sophiste, c'est la veuve de son frère qu'il a séduite; père atroce, c'est pour l'infanticide qu'il sollicite le fer et le poison. Exécrable hypocrite, il presse, il conjure et l'art et l'amitié d'étouffer l'innocente victime, l'enfant dont la naissance trahirait les mœurs du père. Le scandale qu'il redoute n'est pas celui du crime; c'est, il le dit lui-même, et il l'écrit, c'est celui qui, rendant sa dépravation publique, le priverait de son autorité sur des élèves qu'il conduit aux forfaits sous le masque de la vertu.

4. II existe seulement une tradition que je rapporterai, d'après quelques-uns de ses adeptes mêmes. Suivant cette tradition, vers l'année 1771, un marchand Jullandois nommé Kolmer, près avoir séjourné quelque temps en Égypte, se mit à parcourir l'Europe en faisant des adeptes auxquels il prétendait communiquer les antiques mystères de Memphis. Des relations plus spéciales ont appris qu'il s'arrêta à Malte, où pour tous mystères il ne fit que semer dans la populace les principes désorganisateurs des anciens illuminés, de l'esclave Curbique. Ces principes déjà se répandaient, et toute l'île était menacée d'un bouleversement révolutionnaire, quand la sagesse des chevaliers réduisit le nouvel illuminé à chercher son salut dans la fuite. On lui donne pour disciple le fameux Cagliostro, et quelques-uns de ces adeptes distingues par leur illuminisme, dans le comté d'Avignon et à Lyon. On dit que dans ses courses vagabondes Cagliostro rencontra Weishaupt, et lui fit part de ses mystères. S'il suffisait pour ces confidences d'être impie et réservé sur le secret, jamais homme n'y avait eu plus de titres. Plus habile, et bien plus scélérat que Cagliostro, Weishaupt sut aussi tirer de ces confidences un bien autre parti.

Très certainement il eut des notions au moins informes sur les anciens illuminés, puisqu'il en adopte le nom, et qu'il renouvelle toute la partie la plus désorganisatrice de leur système. Ces notions s'accrurent sans doute par une étude de prédilection pour les mystères destructeurs du manichéisme, puisqu'on le voit recommander à ses adeptes l'étude de ces mêmes mystères, comme ayant une étroite connexion avec son école, et comme leur donnant un avant goût de ceux qu'il se dispose à leur révéler. Mais athée de cœur, et détestant toute théosophie, il se joua du double Dieu de cet ancien illuminisme, et ne prit de Manès, de l'esclave révolte contre tous les gouvernements, que l'universalité de l'anarchie.

5 Mirabeau, Monarchie pruss. tom. 5, article Religion, p. 97.

6. En prêtant à Weishaupt cette funeste émulation, les historiens ne seront pas réduits à de vaines conjectures. Ces vœux et ce langage sont consignés dans toute les confidences et dans les lois même qu'il donne à ses disciples, jusque dans les reproches qu'il leur fait, de ne pas imiter dans leur soumission celle des compagnons

Extrait, p.27

Telle est la nature des révolutions, qu'il faut, pour en connaitre et pour en dévoiler les causes, étudier bien des sectes et dévorer bien des systèmes : on ne sait pas assez à combien de factions anti-chrétiennes, impies, souterraines, le monde était en proie avant l'éruption de nos désastres. Les sages eux-mêmes méprisèrent quelque temps cette espèce nouvelle d'illuminés, se disant théosophes. Mais on les retrouve à Wilhelmsbad; le rôle qu'ils y jouent en concurrence avec Weishaupt, et plus encore celui qu'on les verra jouer dans la suite, réunis à Weishaupt, ont forcé d'étudier leur secte; il faut bien au moins que l'historien ait une idée précise de leurs systèmes.

Combien d'adeptes ces illuminés ne durent-ils pas trouver à Wilhelmsbad, dans les arrière-loges, toutes disposées à les accueillir ? Ce fut là en effet que les mystères de Swedenborg vinrent se mêler à tous ceux des anciens frères. Les nouveaux adeptes se donnèrent le nom d'illuminés ; malgré tout l'athéisme et le matérialisme de leur maître, ils parlaient comme lui de Dieu et des esprits ; ils affectaient d'en conserver le nom ; on imagina qu'ils croyaient à la chose, et on les appela illuminés théosophes.

Leur histoire se perd dans un dédale d’impiété et de charlatanisme, tout comme les écrits de leur maître. A l'époque où nous en sommes, il suffit de savoir que leur chef-lieu était à Avignon ; qu'ils avoient encore à Lyon une fameuse loge ; qu'ils se répandaient plus spécialement en Suède et faisaient des progrès en Allemagne. Leurs mystères dès-lors s'étaient mêlés à ceux des martinistes ; ou pour mieux dire, les mystères des martinistes n'étaient guère qu'une nouvelle forme donnée à ceux de Swedenborg ; aussi les connaissait-on également en France sous ces deux noms d'illuminés et de martinistes. En Allemagne ils commençaient à se désigner sous celui de philalèthes et de chevaliers bienfaisants. Sous tous les noms possibles, ils étaient parmi les modernes francs-maçons, ceux qui se rapprochaient le plus de Weishaupt.

Livre cent-deuxième 

Depuis le décret de déportation des prêtres du 21 avril 1793, jusqu’à la pacification des missions en Cochinchine, en 1794

Extrait, p.198

A l'arrivée des députés illuminés, le premier de ces grands officiers était le très sérénissime frère duc d'Orléans, premier prince du sang. Sa qualité de grand-maître, son impiété et ses vœux bien connus de tout sacrifier à la vengeance, disaient hautement aux députés de l'illuminisme tout ce qu'il était prêt à faire en leur faveur auprès de cette multitude de loges qui le reconnaissaient pour supérieur. En France seulement, et dès l'année 1787, le tableau de sa correspondance ne nous montre pas moins de deux cent quatre-vingt-deux villes, ayant chacune des loges régulières sous les ordres de ce grand-maître. Dans Paris, il en comptait dès-lors quatre-vingt-une; il en avait seize à Lyon, sept à Bordeaux, cinq à Nantes, six à Marseille, dix à Montpellier, dix à Toulouse, et presque dans chaque ville un nombre proportionné à leur population'.

Sous ce grand Orient, une loge était plus spécialement chargée de la correspondance étrangère ; c'était, à Paris, la loge des Amis-Réunis (note). Pour les réunir tous, on avait fait de la loge le mélange de tous les systèmes sophistiques, martinistes et maçonniques.

Note : Dans celle-ci se distinguait le fameux révolutionnaire Savalette de Lange. Cet adepte chargé de la garde du trésor royal, c'est-à-dire honoré de toute la confiance qu'aurait pu mériter le sujet le plus fidèle, était en même temps l'homme de tous les mystères, de toutes les loges et de tous les complots.

Années 1793-94 - Extrait, p.200 (orthographe moderne) - Années 1793-94 - Extrait

Des antres moins connus, mais plus redoutables encore, étaient ceux où les frères d'Avignon, élèves de Swedenborg et de Saint-Martin, mêlaient leurs mystères à ceux des anciens rose-croix, des maçons ordinaires et des maçons sophistes. Au dehors, sous le masque de charlatans ou de visionnaires, ces nouveaux adeptes ne parlaient que de leur puissance d'évoquer les esprits, d'interroger les morts, de les faire apparaitre, et d'opérer cent prodiges de cette espèce : mais dans le fond de leurs loges, ces nouveaux thaumaturges ourdissaient des complots presqu'entièrement semblables à ceux de Weishaupt, plus atroces seulement dans leurs formes.

Note : Il est constant que ces illuminés de Swedenborg, appelés martinistes en France, avaient leurs voyageurs, s'étaient donné des lois, avaient organisé leurs sociétés, s'étaient, comme Weishaupt , enfoncés dans les loges maçonniques, pour y chercher des hommes disposés à leurs mystères et aux nouveaux grades qu'ils avaient à leur communiquer.

A cette époque, les députés de l'illuminisme arrivèrent au château d'Ermenonville. On sait que le château d'Ermenonville, à dix lieues de Paris, était un repaire fameux de l'illuminisme martiniste. Là, auprès de la tombe de Rousseau et sous prétexte de ramener les hommes à l'âge de la nature, régnait la plus horrible dissolution de mœurs. Le fameux [p.201] Saint-Germain présidait à ces mystères ; il en était le dieu; et il avait aussi sa liste rouge, c'est-à-dire de proscription.

Ainsi se modelaient les adeptes de cette secte atroce, née des délires de Swedenborg, et transportée successivement d'Angleterre à Avignon et de Lyon à Paris. Dès l'année 1781, il s'était formé dans cette dernière ville, rue de la Sourdière, un club tout composé de cette espèce d'illuminés, au nombre [202] de cent vingt-cinq à cent trente. Leur chef était encore ce Savalette de Lange, si occupé de sa correspondance au comité des Amis-Réunis. Le fameux comte de Saint-Germain avait aussi ses rendez-vous dans cette même loge, et plus tard une députation spéciale y appela Cagliostro. Ses mystères n'avaient été jusqu'alors que ceux d'un charlatan ;c'est ici qu'ils devinrent ceux d'un conjuré.

Avec toutes ces loges que j'ai déjà nommées, il en était encore deux autres, dans Paris, d'autant plus remarquables qu'elles nous montrent comment les conjurés se distribuaient et se classaient en quelque sorte eux-mêmes, suivant l'espèce d'erreur ou d'intérêt qui les entraînait dans le complot. Celle de la Candeur se composait plus spécialement des maçons décorés dans le monde de tous les titres de la noblesse, mais conspirant en traîtres contre l'ordre même de la noblesse, et surtout contre la monarchie et la religion. Celle des neuf Sœurs avait pour protecteur le malheureux duc de la Rochefoucauld ; avec lui, était toute la liste des sophistes du jour: Brissot, Garat, le commandeur Dolomieu, Lacépède, Bailly, Camille Desmoulins, Cérutti , Fourcroy, Danton, Millin, Lalande, Bonne, Château-Randon, Chénier, Mercier, Gudin, Lamétherie, et ce marquis de la Salle qui, ne trouvant pas la loge du Contrat-Social assez philosophique, était venu se joindre à Condorcet; et ce Chamfort pour qui la révolution de la liberté et de l'égalité n'allait jamais assez vite. Parmi les abbés ou moines apostats, on y voyoit Noël, Baudeau, Pingré, Mulot. Ces deux derniers avec Lalande étaient de plus membres des comités secrets du grand Orient; dom Gerle vint les joindre avec Rabaud-Saint-Etienne et Péthion dès les premiers jours de la révolution ; Fauchet se hâta de passer à la Bouche-de-fer, avec Goupil de Préfeln et Bonneville. Quant à [203] Syeyes, de tous les frères les plus zélés de cette loge et des antres révolutionnaires il s'était composé à lui-même une nouvelle loge au Palais-Royal, appelée le club des Vingt-Deux : c'étaient les élus des élus.

Dans la loge de la Candeur, proclamant d'avance l'insurrection comme le plus saint des devoirs, Lafayette, disciple de Syeyes, rêvait la gloire de Washington ; les Lameth, surnommés les ingrats, n'y cherchaient qu'à punir la cour de ses bienfaits, comme le marquis de Montesquiou, Moreton de Chabrillant, et Custine, à la punir de ses mépris. Mais là étaient aussi les hommes plus spécialement dévoués à Philippe d'Orléans : son conseiller Laclos, son chancelier la Touche, Sillery, le plus vil de ses esclaves, et d’Aiguillon. Avec eux encore dans cette même loge étaient le marquis de Lusignan et le prince de Broglie. Guillotin, le seul frère non titré que l'on trouvât dans cette loge, en reconnut bientôt toute la puissance, lorsque cité au parlement pour un mémoire séditieux, il vit accourir en sa faveur des milliers d'adeptes, dont les menaces et les attroupements firent sentir aux magistrats qu'il n'était plus temps de sévir contre les fédérés maçonniques.

Tel était dans l'état des loges et des frères maçons les plus marquants dans Paris, à l'arrivée des députés de l'illuminisme germanique. C'est au comité des Amis-Réunis, que Mirabeau adressa ses frères arrivés d'Allemagne: Savalette et Bonneville avoient fait de ce comité le point central des adeptes les plus ardents pour la révolution et les plus avancés dans les mystères. Là se rendaient aux jours et aux heures convenus, et indifféremment de toutes les loges parisiennes, de celles même des provinces, tous ceux que la secte appelait dans ses derniers conseils. C'est là aussi qu'ils exposèrent l'objet et l'importance de leur mission : le code de Weishaupt fut mis sur le bureau ; des commissaires furent nommés pour en faire l'examen et le rapport.

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