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Calendrier perpetuel 1868- Duchassaing - La religion rationnelle 

   => Du mysticisme

- Auteurs et livres - Variétés littéraires
 
   Par Louis Ratisbonne

   => Le Philosophe inconnu.
        Commentaire de l'ouvrage de Ad. Franck

1868 - Duchassaing - La religion rationnelle - Du mysticisme

1868 la religionLa religion rationnelle
Par E. Duchassaing
Paris. Michel Lévy frères, libraires éditeurs, rue Vivienne, 2 bis, et boulevard des Italiens, 15
A la librairie nouvelle
1868

Du mysticisme. Extrait, pages 274-275

Au dix-septième siècle, on peut citer en Allemagne Van Helmont '(Jean-Baptiste) et Comenius (Jean-Amos).

En Angleterre, le célèbre Cudworth, auquel on doit la théorie du médiateur plastique, Henri More et Jean Pordage qui eut pour disciple la fameuse Jane Leade, fondatrice de la société des philadelphes.

En France, les philosophes les plus célèbres qui inclinèrent vers le mysticisme furent Pascal, Fénelon et même Malebranche, quoique ce dernier, au lieu de soumettre la raison à la foi, ait seulement cherché à les concilier. Nous ne devons pas oublier non plus Pierre Poiret, dont les nombreux ouvrages eurent pour but de réunir et d'expliquer les opinions de tous les mystiques anciens et nouveaux.

Au dix-huitième siècle, on peut citer, en [275] France, Martinez Pasqualis, maître du célèbre Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu, dont les ouvrages mystiques sont répandus dans toute l'Europe.

Chez les nations étrangères, nous citerons d'abord Swedenborg, né à Stockholm, qui fonda en Angleterre une secte connue sous le nom de nouvelle Eglise de Jérusalem, laquelle se répandit bientôt en Amérique et dans les Indes. Puis Bœhme (Jacob) et Baader, les penseurs les plus profonds et les dialecticiens les plus habiles de l'Allemagne. Nous dirons même qu'on peut regarder comme mystiques ou au moins comme des idéalistes bien exagérés la plupart des philosophes qui appartiennent à la nouvelle école dont Kant, Fichte, Schelling, Hegel sont les véritables fondateurs, et qui est aujourd'hui représentée dans toute l'Europe par des hommes d'un talent éminent.

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1868 Auteurs et livres - Variétés littéraires - Par Louis Ratisbonne

1868 Ratisbonne

Auteurs et livres
Variétés littéraires
Par Louis Ratisbonne
Paris. Amyot, éditeur, 8, rue de la Paix
MDCCCLXVIII
Article : Le Philosophe inconnu

 Le Philosophe inconnu (1) - Pages 179-189

(1) La Philosophie mystique en France à la fin du XVIIIe siècle. Saint-Martin et son maître Martinez Pasqualis, par M. Ad. Franck.

La philosophie mystique et le XVIIIe siècle, au premier abord, voilà deux noms qui semblent jurer l'un avec l'autre; l'esprit s'étonne de leur accouplement. Rien de plus réel cependant et rien de moins fortuit que cette rencontre du mysticisme et du siècle de Voltaire. Un peu de réflexion fait cesser la surprise de les trouver réunis. Le matérialisme lui-même, s'il ne donne pas la main au mysticisme, l'appelle sans le vouloir, et cette fleur du divin amour qui a des racines surnaturelles dans l'âme humaine, qui est de tous les temps, de toutes les races, qui fleurit [page 180] sous toutes les latitudes, semble s'épanouir justement plus vivace dans quelques cœurs aux époques de révolution où tout est nié et mis en question. La société tremble sur ses bases ; l'église est déserte, les temples croulent; il n'y a plus de sanctuaires. Elle ouvre alors, la fleur miraculeuse, son calice solitaire; l'âme éperdue, qui a soif d'espérance, d'amour, de certitude, s'y réfugie comme dans un abri et s'enivre de parfums sacrés.

Mais qu'est-ce au juste que le mysticisme ? Quel est son rôle dans l'histoire de la religion et de la philosophie ? « On peut dire, écrit avec une spirituelle justesse M. Franck, que la religion est au mysticisme ce que l'amour réglé par le mariage est à l'amour libre et passionné. » Le mariage sans doute suppose l'amour (il devrait le supposer du moins), mais il lui impose des rites, des règles et des devoirs. De la même manière, la religion enferme l'amour divin dans un cercle, de dogmes, de traditions, de discipline. Le mysticisme, lui, brise cet étau, comme il secoue tout ce qui gêne son brûlant essor vers l'objet divin de son amour. Ainsi qu'il touche à la religion, il confine à la philosophie. Il est à elle ce que la passion est à la raison. « Il faut à la philosophie, dit M. Franck, des faits réfléchis par toutes les consciences, des [page 181] raisonnements à l'abri de toute objection. » Le mysticisme n'est pas si exigeant. Les accidents les plus personnels, jusqu'à ses visions, ses hallucinations, il les accueille comme des preuves. Mais si le mysticisme se distingue fort, on le voit, de la vraie philosophie, c'est-à-dire de celle qui ne s'appuie que sur l'évidence ou la force de la démonstration, ne soyez pas pour lui trop dédaigneux, ô vous qui philosophez ! Combien de philosophes sont des mystiques sans le savoir ! Et que M. Franck me pardonne, car mon instinct et mon désir me maintiennent moi-même dans cette école spiritualiste dont il est un des maîtres. Qui dira, par exemple, ce qu'il entre de sentiment préconçu, de foi préalable, d'évidence personnelle, de belle folie mystique, en un mot, dans les arguments démonstratifs d'un spiritualiste convaincu?

On ne peut reprocher à M. Franck d'avoir montré trop de dédain pour ce voyant qui a nom Saint-Martin et qui signait ses ouvrages : le Philosophe inconnu. Il s'est plutôt exposé au reproche contraire. Dans un volume qui a pour titre principal La Philosophie mystique à la fin du XVIIIe siècle, on s'étonnera peut-être de ne rencontrer qu'une étude particulière sur ce penseur et quelques recherches nouvelles sur son maître, plus obscur, [page 182] Martinez Pasqualis. Pour justifier le titre de l'ouvrage, ce n'est pas assez peut-être de rappeler d'un mot Mesmer, Cagliostro, Lavater, Swedenborg, Jacob Bœhm, qui exerça sur Saint-Martin une si grande influence, et les autres chefs de sectes mystiques à la fin du siècle dernier. La plupart de ces illuminés, il est vrai, n'étaient pas nés Français, mais leur action s'est exercée en France ; plusieurs sans doute étaient des théurgiens, des mystagogues plutôt que des philosophes mystiques dans le sens élevé du mot, mais Saint-Martin lui-même a versé dans le merveilleux grossier où tombent plus ou moins presque tous les mystiques. Lui aussi était maçon dans les sciences occultes, encore qu'il tînt ces secrètes opérations pour du spiritualisme de l'ordre inférieur. Quoi qu'il en soit, et cette observation faite, à prendre en elle-même cette monographie de Saint-Martin, rien d'aussi précis, d'aussi clair, d'aussi décisif n'avait encore été écrit sur ce théosophe singulier et sur ses doctrines. Une belle et très philosophique étude de M. Caro, un travail d'exégèse à un point de vue trop catholique de M. Moreau, un ouvrage savant et touffu, mais aussi un peu confus, du regrettable M. Matter, avaient précédé les recherches de M. Franck. Sans influer sur son libre jugement, ces études antérieures lui ont été [page 183] sans doute de quelque profit ; mais c'est à Saint- Martin lui-même que M. Franck demande le secret de Saint-Martin. C'est à ses ouvrages si peu connus, à quelques manuscrits inédits, et surtout à sa curieuse correspondance avec Kirchberger, publiée pour la première fois en 1862 par MM. Schauer et Chuquet, que le travail de notre savant collaborateur emprunte un véritable et original intérêt.

Saint-Martin était né à Amboise, en Touraine, d'une famille noble, mais pauvre. Dès le collège, à Pont-Levoy, il faisait ses délices de l'ouvrage d'Abadie, l'Art de se connaître soi-même. A ce choix singulier de la part d'un enfant, se révélait la vocation du futur « Robinson de la spiritualité, » comme il s'est un jour appelé lui-même. Aussi il quitta bientôt la magistrature, où son père l'avait contraint d'entrer, et où, si assidu qu'il fût à l'audience, « il n'avait jamais pu savoir qui gagnait ou perdait le procès, » et il abandonna de même le métier des armes qui n'était pas fait pour sa délicate organisation. Dieu, disait-il, ne lui avait donné un corps « qu'en projet. » Ce fut par des officiers du régiment de Foix, dont il fit quelque temps partie, qu'il fut affilié à la secte maçonnique dont Martinez de Pasqualis était le chef reconnu. Il assista, dans cette loge mystérieuse, à des opérations [page 184] théurgiques qui l'étonnèrent un peu. «Et quoi! s'écriait-il, faut-il tout cela pour connaître Dieu ?» C'est à partir de ce moment que cette âme tendre et pieusement exaltée, à qui il fallait Dieu, entra définitivement dans les voies de la « spiritualité, » livré pour toujours à la méditation, à la spéculation philosophique et religieuse, seule carrière qui pût lui convenir. Si c'était une carrière, au sens positif du mot, il ne s'en inquiétait pas. « C'est un grand tort aux yeux des hommes, dit-il finement quelque part, que d'être un tableau sans cadre, tant ils sont habitués à voir des cadres sans tableaux. » La vie de Saint-Martin fut simple et sans grand accident extérieur. Elle traversa cependant les orages de la Révolution et les jours néfastes de la Terreur. Mais, au milieu même des plus terribles bouleversements, il vécut, avec une naïveté inexprimable, cantonné dans sa pensée, dont les fluctuations, les ardeurs, les visions sont tout le drame. Et s'il eut le bonheur d'échapper, en ces jours d'épouvante, aux dangers dont il était menacé, il s'en crut préservé par une faveur spéciale de la Providence qui avait des vues sur lui et avec qui il était en commerce familier : naïveté orgueilleuse assez commune aux mystiques, à ces humbles et innocents amoureux de Dieu. On peut noter pourtant quelque trace publique [page 185] de l'existence de Saint-Martin. Il fut porté par l'Assemblée nationale sur la liste des noms parmi lesquels on devait choisir le gouverneur du Dauphin, en compagnie de Sieyès, de Condorcet, de Bernardin de Saint-Pierre, ce qui indique qu'il jouissait alors d'une assez belle célébrité. Plus tard, en 1794, il se souvint de cet honneur pour lequel il avait été proposé, un jour qu'il montait la garde devant la prison du Temple où le malheureux enfant royal avait reçu définitivement pour gouverneur l'infâme Simon. Une fois dans sa vie, Saint-Martin accepta une fonction, et donna pour un jour un « cadre » au « tableau. » Membre de l'Ecole normale, fondée par la Constitution de l'an III, il y combattit publiquement la philosophie à la mode dans la personne de Garat, et put se vanter, dans ce combat dont le succès fut pour lui, d'avoir, nouveau David, frappé Goliath au front. Malgré ce succès, l'influence de Saint-Martin fut médiocre sur ses contemporains. Ce qu'il put en avoir vient de lui-même, de sa personne et de ses entretiens plutôt que de ses livres indigestes et obscurs, remplis de ce jargon particulier que chaque mystique invente pour son usage, et dont il faut trouver la clef. On lisait peu, et sans trop les comprendre, son Ministère de l'Homme-Esprit, et son livre : l'Homme de Dieu et le Crocodile, [page 186], poème épico-magique en prose et en vers, satire allégorique et froide dirigée contre la philosophie du temps. Mais la singularité de ses opinions, son esprit élevé et la douceur charmante de son caractère le firent rechercher de quelques personnages considérables par leur rang, dans l'intimité desquels il vécut, tels que le duc d'Orléans, le maréchal de Richelieu, la duchesse de Bourbon, un monde qui ne lui ressemblait guère, mais qui était curieux de lui par contraste, et où il se plaisait volontiers, peut-être par un esprit semblable de curiosité, « J'abhorre l'esprit du monde, disait- il, mais j'aime le monde et la société. » C'est dans ce cercle choisi qu'il exerçait son action. Les femmes surtout l'attiraient : elles font moins d'objections aux mystiques. Il était devenu un peu le directeur spirituel de plusieurs que son esprit et son cœur avaient captivées, puisque de son « projet de corps » il ne faut point parler. L'esquisse devait en être pourtant assez réussie, et on peut croire que ses yeux « doublés d'âme, » comme disait sa meilleure amie, madame de Bœckel [sic pour Bœcklin], ajoutaient quelque empire à sa philosophie. Lui ne s'engageait jamais trop avant, et son cœur tendre, mais « né sujet du royaume évangélique, » demeura toujours assez tranquille au milieu des feux terrestres qu'il avait allumés. « Quand [page 187] j'ai aimé, disait-il, plus que Dieu, quelque chose qui n'était pas Dieu, je suis devenu souffrant et malheureux ; quand je suis revenu à aimer Dieu plus que toute autre chose, je me suis senti renaître, et le bonheur n'a pas tardé à revenir en moi. » M. Franck s'est pris d'une véritable sympathie pour cette aimable et douce figure de Saint-Martin. Il en a tracé sans mièvrerie, avec délicatesse, un portrait des plus intéressants dont il a rehaussé et perfectionné la ressemblance par des citations caractéristiques, empruntées, comme nous l'avons dit, à Saint-Martin lui-même, à ses ouvrages et à sa correspondance. Dans la seconde partie plus sévère de cette étude savante, il a analysé et ramené à quelques points clairs la doctrine enfouie dans les écrits obscurs du philosophe illuminé. En le commentant, il le juge. Sa saine discussion avec Garat sur la formation de la parole et la nature de la pensée, où Saint-Martin se montre éloigné des idées de de Bonald presque autant que de celles de Condillac, ses considérations sur la Révolution française, les explications providentielles qu'il en donne et d'où sont sorties, M. Franck le prouve, les sombres théories de de Maistre, son système général de l'émanation, de la chute, de la réintégration, qu'il avait reçu de Martinez, le kabbaliste portugais, sont, dans l'ouvrage [page 188] qui nous occupe, l'objet de chapitres de l'intérêt philosophique le plus élevé. Ramener la nature et l'homme à leur principe, qui est Dieu, tel est le point capital de la philosophie de Saint-Martin, que M. Franck a parfaitement fait ressortir en montrant les dangers de cette doctrine si haute en apparence. Il a très bien expliqué le christianisme libre de Saint-Martin, christianisme dont le catholicisme n'était que le « séminaire » pour cet indépendant. Je ne suivrai pas M. Franck dans les discussions auxquelles il se livre sur tous ces points, et qui ont mieux trouvé leur place dans le Journal des Savants, où elles ont paru d'abord, qu'elles n'offriraient d'attrait à cette place. Mais je louerai l'auteur de n'avoir lui-même discuté de Saint-Martin que ce qui valait la peine d'être discuté, et d'avoir su si bien, dans ce mélange singulier de métaphysique et de rêverie, séparer l'or pur de l'alliage, en arrachant à la nuit quelques traits de beauté originale. La solide fermeté de son jugement a préservé l'auteur du danger de s'enivrer de l'objet de son étude, de devenir sa proie et de lui passer ses folies. S'il a mesuré trop large la part de Saint-Martin parmi les illuminés du XVIIIe siècle, il l'a bien jugé en lui-même. Il a achevé de faire connaître, sans se méprendre sur sa valeur totale, ce qui méritait d'être connu de [page 189] ce philosophe singulier qui n'a pas de rang dans la philosophie, âme tendre, moraliste élevé et pur, penseur souvent profond, souvent puéril et halluciné, dont Voltaire s'était moqué peut-être un peu vite, mais dont, en bonne justice, les écrits obscurs mériteront toujours, à bien des égards, cette signature modeste qu'il s'était donnée : le Philosophe inconnu.

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