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1875 LarousseGrand dictionnaire universel du XIXe siècle
Français, historique, géographique, mythologique, bibliographique,
Littérature, artistique, scientifique, etc.
par M. Pierre Larousse (1817-1875)

Tome quatorzième
S-TESTA
Paris
Administration du Grand dictionnaire Universel
19, rue Montparnasse
1875

Article Saint-Martin, p. 77-78

SAINT-MARTIN (Louis-Claude DE), dit le Philosophe inconnu, écrivain et philosophe français de l'école dite illuminée, né à Amboise en 1743, mort près de Paris en 1803. Issu d'une famille noble et ayant perdu sa mère au berceau, il dut à la tendresse d'une belle-mère une éducation tout à fait appropriée à ses dispositions naturelles, « C'est à elle, dit-il dans le Portrait historique, que je dois peut-être tout mon bonheur, puisque c'est elle qui m'a donné les premiers éléments de cette éducation douée, attentive et pieuse qui m'a fait aimer de Dieu et des hommes. » Après avoir passé après d'elle une enfance méditative, on le plaça au collège de Pontlevoy, où un des premiers livres qui lui tombèrent dans les mains fut l'Art de se connaître soi-même, par Abbadie. Le caractère mystique de cet ouvrage lui plut et eut sur lui une grande influence. A l'âge de vingt-deux ans, il avait terminé ses études de droit. On le destinait au barreau; mais ses instincts répugnaient à la chicane. Sur ces entrefaites, le duc de Choiseul, ami de sa famille, le fit entrer comme officier au régiment de Foix, alors en garnison à Bordeaux (1765). Ce fut là qu'il se lia avec le juif Martinez Pasqualis et qu'il fut initié aux mystères de la secte des illuminés.

Ce Martinez Pasqualis était un juif converti au christianisme il venait du Portugal, mais était d'origine orientale. C'était un de ces hommes extraordinaires qu'on rencontre dans tous les siècles, et même au XVIIIe siècle, qui marchent à l'encontre des idées communes. Il professait une doctrine secrète Les connaissances surnaturelles, dit Joseph de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, en parlant de l'école de Pasqualis, sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances. Ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l’homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères.

Saint-Martin fut longtemps à se dégager des impressions acquises dans ce milieu. Cependant, après avoir successivement suivi son régiment à Lorient et à Longwy, il donna sa démission en 1771. Il rêvait de créer une école à l'exemple de Pasqualis; pour cela, il était nécessaire qu'il fût indépendant. Il revint à Paris en 1774, puis se rendit à Lyon, où Pasqualis avait fondé un petit cénacle d'où sa doctrine rayonnait au dehors. C'est là que Saint-Martin connut le comte d'Hauterive et pénétra dans les loges maçonniques, qui étaient à cette époque des foyers ardents de mysticisme.

Un moment Saint-Martin fut séduit par Mesmer; mais il fut bientôt désillusionné. L'illuminisme de Pasqualis avait réussi à s'implanter dans plusieurs grandes villes de France, notamment à Paris. Mais Saint-Martin ne voulut point participer aux opérations des grands profès et des philalèthes : il craignait sans doute d'aliéner sa liberté. Il commençait d'ailleurs à penser par lui-même. Son premier ouvrage est de 1775 et a pour titre Des erreurs et de la vérité. C'est une réfutation du matérialisme contemporain. Saint-Martin se sert contre ceux qu'il attaque du principe gnostique des émanations. Le maréchal de Richelieu connaissait et estimait Saint-Martin. Il parla de son œuvre à Voltaire. Voltaire répondit sur l'énoncé du titre « Le livre que vous avez lu tout entier, je ne le connais pas; mais s'il est bon, il doit contenir cinquante volumes in-folio sur la première partie et une demi-page sur la seconde.. Il le lut ensuite, le trouva mauvais et s'en exprima assez crûment dans une lettre à d'Alembert.

Saint-Martin avait le goût du monde et de la réputation, chose qui n'est pas commune chez les vrais mystique. La douceur de son caractère, son extrême politesse et ses qualités extérieures le faisaient rechercher de la société. Il était reçu dans les maisons les plus aristocratiques.

Deux fois dans le cours de l'année 1778, il faillit s'engager dans les liens du mariage, malgré son ardent amour de la liberté. Mais la compagnie des femmes le séduisait. C'est en effet parmi elles que su philosophie avait le plus de chance d'être appréciée. Plusieurs dames de la haute aristocratie du temps, la marquise de Lusignan, la marquise de Chabanais, la marquise de Lacroix, Mme de Noailles, femme du maréchal de ce nom, l'engagèrent à publier sa doctrine sous une forme systématique. Saint-Martin, pour se conformer à leurs désirs, se décida à publier celle de ses œuvres qu'il considérait comme la plus importante, le Tableau naturel des rapports qui existant entre Dieu, l'homme et l'univers (1782). Il publia ensuite l'Homme de désir, puis l'Ecce homo et le Nouvel homme.

En 1786, il alla en Angleterre, pour se rendre l'année suivante en Italie, à la suite du prince Galitzin, avec lequel il s'était lié récemment. Il passa quelques mois à Rome, où on lui fit bon accueil. En 1788, il alla se fixer pour quelque temps à Strasbourg, dans l'intention d'y étudier les écrits de Jacques Bœhme, à l'intelligence desquels plusieurs personnes s'offraient de l'initier. L'une d'elles, Mme Bœklin, conçut pour lui une vive amitié. Après avoir passe trois années près de cette dame, il la quitta pour aller voir son père, qui venait de tomber malade.

Il était trop occupé de ses pensées intérieures pour s'intéresser aux événements politiques du moment. Ils passèrent au-dessus de sa tête sans l'effleurer. A Amboise, où son père avait terminé par la mort sa longue maladie (1793), Saint-Martin entretenait une correspondance suivie avec le baron Kirchberger de Liebisdorf, de Berne, avec Mme Bœklin et avec Divonne. Il fut contraint de renoncer à écrire à ces deux dernières personnes pour ne pas se rendre suspect Il continua, du reste, à vivre à Amboise, où il s'occupait à traduire Bœhme. Ses anciens amis des loges maçonniques, dont plusieurs étaient arrivés au pouvoir et siégeaient à la Convention, le protégèrent dans ces temps difficiles contre les orages de la Révolution. En 1794, on le chargea même de donner le catalogue des manuscrits et des livres trouvés dans les maisons religieuses supprimées, et bientôt son district le proposa pour candidat à l'Ecole normale, en qualité d'élève professeur. Il accepta ces fonctions malgré son âge avancé. « Quand il ne s'agit, dit-il à ce sujet, ni de juger les humains ni de les tuer, les fonctions ne me répugnent point. » Il cessait pour la première fois d'être, comme il disait, le « Robinson Crusoé de la spiritualité. » Il vint s'établir à Paris, rue de Tournon. L'Ecole normale fut ouverte en 1795. Dès le premier jour, Saint-Martin se brouilla avec son collègue Garat, dont l'idéologie sensualiste lui inspirait une véritable indignation. Garat répondit comme de juste à ses plaintes; mais la fermeture presque immédiate de l'Ecole normale (9 mai 1795) empécha la querelle de s'envenimer.

Saint-Martin venait de publier ses Considérations sur la Révolution française. « Pour mener, dit-il, la Révolution, cette grande crise de la société, à ses fins véritables, il faut en faire une régénération de l'humanité en son état primitif ». Il part de là pour tracer le plan d'une sorte de théocratie nouvelle à établir sur les ruines de tous les gouvernements.

En 1797, Saint-Martin mit au jour un poème allégorique intitulé le Crocodile, dans lequel il avait intercalé un excellent mémoire sur la question mise au concours par l'institut : De l'influence des signes sur la formation des idées.

Sa dernière production, le Ministère de l'Homme esprit, est de 1802. Les idées théosophiques de l'auteur s'éclipsèrent au bruit du triomphe obtenu cette année-là par le Génie du christianisme. Saint-Martin ne fut pas ému de l'insuccès du livre « Il est, dit-il, trop loin des idées humaines pour que j'aie compté sur son succès. J'ai senti souvent en l'écrivant que je faisais là comme si j'allais jouer sur mon violon des valses et des contredanses dans le cimetière de Montmartre, où j'aurais beau faire aller mon archet, les cadavres qui sont là n'entendraient aucun de mes sons et ne danseraient point. »

Il avait néanmoins une grande idée de sa valeur philosophique. » Descartes, dit-il, a rendu un service signalé aux sciences naturelles en appliquant l'algèbre à la géométrie matérielle. Je ne sais si j'aurai rendu un aussi grand service à la pensée en appliquant l'homme, comme je l'ai fait dans mes écrits, à cette espèce de géométrie vive et divine qui embrasse tout et dont je regarde l'homme esprit comme étant la véritable algèbre et l'universel instrument analytique. Ce serait pour moi une satisfaction que je n'oserais pas espérer quand même je me permettrais de la désirer.

Les relations de Saint-Martin avec les femmes distinguées de son temps ne cessèrent qu'avec sa vie. On compte au nombre de ses dernières amitiés de ce genre celle de Mme d'Albany et celle de Mme de Krudener. Il mourut d'apoplexie à Aunay, chez son ami Lenoir-Laroche. Il avait eu quelque temps auparavant une entrevue avec Chateaubriand, qui n'avait pas été si favorablement impressionné par Saint-Martin que ce dernier l'avait été par l'auteur du Génie du christianisme. « J'aurais beaucoup gagné, dit-il de Chateaubriand, à le voir plus tôt. C'est le seul homme de lettres honnête avec lequel je me suis trouvé en présence depuis que j'existe ». Chateaubriand l'appelle de son côté un « philosophe du ciel, avec des paroles d'oracle et des façons d'archange ». « Depuis six mortelles heures, dit-il, j'écoutais et ne découvrais rien. A minuit, l'homme des visions se lève tout à coup je crus que l'esprit descendait; mais M. de Saint-Martin déclara qu'il était épuisé; il prit son chapeau et s'en alla ».

La philosophie de Saint-Martin, comme tout ce qui tient au mysticisme, est à peu près inintelligible. « Il y a, dit M. Caro qui l'a étudiée avec soin, des pages, et en grand nombre, où nous n'avons pas compris un mot. Est-ce notre faute ? est-ce celle de l'écrivain ? nous est venu souvent un singulier doute : Saint-Martin s'est-il toujours bien compris lui-même ? Dans ces pages étranges, une sorte de vertige vous prend. On entre dans un monde nouveau où les mots n'ont plus de sens, ni les phrases de liaison et de suite entre elles. Les formes de la syntaxe sont respectées; les propositions sont régulièrement construites ; mais la pensée reste indéchiffrable sous ce mélange de mots qui se suivent sans éveiller une seule idée. Ces pages sont comme un rêve éveillé ou comme un jeu d'enfant dans lequel on s'amuserait à parier pendant un certain temps sans rien dire, associant des phrases sans y mettre aucun sens, frappant l'air de sons vains et vides, et s'ingéniant à ne pas penser. »

Ces derniers mots sont peut-être la clef du mystère. Il est possible que Saint-Martin fût un somnambule d'une espèce particulière et qu'en écrivant, il rêvât à autre chose qu'à ce qu'il écrivait. C'est une hypothèse d'un de ses détracteurs; mais elle vaudrait la peine d'être examinée. Au surplus, Saint-Martin, à part sa situation morale, qui n'était pas une situation normale, avait les idées de l'école cartésienne sur l'homme, l'univers et Dieu.

Voici le programme qu'il trace lui-même d'une bonne éducation théosophique: « Il y a une ligne et un ordre d'instruction dont ne doit jamais s'écarter celui qui essaye de diriger l'intelligence de ses semblables distinction de deux substances dans l'homme; notre pensée, miroir divin ; existence de l'être supérieur prouvée par ce miroir quand il est net et pur; notre privation prouvant une justice; cette justice prouvant une altération libre et volontaire; l'amour suprême se réveillant ; lois de régénérations données dans les diverses alliances (religions); terme de retour, vie spirituelle, lumière, parole, union, entrée dans le lieu de repos, telle doit être la marche de l'enseignement si le maître ne veut pas tromper les disciples, les égarer ou les retarder. Expliquer les choses par l'homme, et non l'homme par les choses, doit être le but de la science. Or, la vraie science, c'est la vie, et l'analyse n'a pas de prise sur la vie. La vraie science, au contraire, est celle qui part du principe, qui n'observe qu'à la lumière d'une synthèse antérieure et dans une liaison constante avec la source de feu. Oui, la synthèse est la seule clef qui ouvre complètement les sciences, soit divines, soit [78] naturelles, parce qu'elle est la seule qui nous porte au centre de chaque chose et qui nous aide à en mesurer les rayons ».

Gence, un des adeptes du mysticisme prêché par Saint-Martin, résume à un autre point de vue la doctrine du célèbre théosophe. « Les ouvrages de Saint-Martin, dit Gence, ont pour but non-seulement d'expliquer la nature par l'homme, mais de ramener toutes nos connaissances au principe dont l'esprit humain peut devenir le centre. La nature actuelle, déchue et divisée d'avec elle-même et d'avec l'homme, conserve néanmoins dans ses lois, comme l'homme dans plusieurs de ses facultés, une tendance à rentrer dans l'unité originelle. Par ce double rapport, la nature se met en harmonie avec l'homme, de même que l'homme se coordonne à son principe. Selon Saint-Martin, l'homme pris pour sujet ne conçoit ni n'aperçoit pas simplement l'objet abstrait de sa pensée; il le reçoit, mais d'une autre source que celle des impressions sensibles. De plus, l’homme qui se recueille et qui fait abnégation, par sa volonté, de toutes les choses extérieures, opère et obtient la connaissance intime du principe même de la pensée ou de la parole, c'est-a-dire de son prototype ou du Verbe, dont il est originairement l'image ou 1e type. L'Etre divin se révèle ainsi à l'esprit de l'homme, et en même temps se manifestent les connaissances qui sont en rapport avec nous-mêmes et avec la nature des choses. »

Nous avons déjà indiqué les titres des principaux ouvrages de Saint-Martin. On a publié à Tours en 1807, sous le nom d'Œuvres posthumes (2 vol. in-8o), un choix de pensées, puis un journal intitulé Portrait, et enfin divers fragments littéraires et philosophiques, des poésies, des méditations, qui font de ce recueil l'œuvre la plus intéressante de Saint-Martin. On a encore de lui un Traité des nombres (Paris, in-40) sa

Correspondance avec Kirchberger (Paris, 1862, 1 vol. in-8°). Les ouvrages qu'il a traduits de Bœhme sont l'Aurore naissance (Paris, 1800, 2 vol. in-8°); les Trois principes de l'essence divine (Paris, 1802, 2 vol. in-8°); Quarante questions sur l'âme (Paris, 1807, 1 vol. in-8°) De la triple vie de l'homme (Paris, 1807, 1 vol. in-8°). On possède encore de Saint-Martin divers manuscrits sur quelques points de philosophie transcendante ou sur les sciences occultes.

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