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1860 revue instruction publicRevue de l'instruction publique de la littérature et des sciences en France et dans les pays étrangers
Recueil hebdomadaire politique
20e année n°8 – 24 mai 1860
Éditeur  Hachette, 1860

Bibliographie – Analyses et comptes-rendus – Littérature - Maistre : Quatre chapitres inédits sur la Russie – pages 116-118

Quatre Chapitres Inédits Sur La Russie, par le comte Joseph De Maistre, publiés par son fils le comte Rodolphe De Maistre. In-8° Paris, Vaton 1859.1860 revue instruction public biblio

Décidément tout conspire à dégager le vrai Joseph de Maistre des nuages d'encens dont l'avait entouré l'idolâtrie naïve de la génération précédente. Chaque document nouveau vérifie l'opinion exprimée depuis longtemps par cette Revue, à savoir que le prétendu théologien de l'école ultramontaine ne fut, au fond, qu'un homme d'affaires et de chancellerie, un diplomate, un politique, si l'on veut; que les connaissances les plus indispensables au vrai théologien comme au philosophe lui faisaient complètement défaut, ainsi que la puissance de penser et que tout son génie consista à être, comme écrivain, le plagiaire, très étourdi et très éloquent de Saint-Martin l'illuminé.

Dernièrement nous citions une intéressante publication de M. de Chanlelauze à l'appui de notre thèse. Voici encore un opuscule récent qui la confirme : opuscule qui est bien authentiquement du grand Joseph, opuscule que sa famille ne répudie point, qui est publié par elle, où nous trouvons une partie de son âme. Les données qu'il renferme méritent donc d'être recueillies avec soin.

I.

Un mot d'abord sur les faits déjà significatifs qui donnèrent naissance à cet écrit.

Esprit comme nous en avons vu plusieurs de notre temps, positif et chimérique à la fois, ouvert à toutes les formules vides en matière de théorie, et très habile dans la vie pratique à toutes les finesses, pour ne pas dire, à toutes les manœuvres qui frisent les extrêmes limites du permis, causeur intrépide parce qu'il avait beaucoup lu au hasard et très peu médité, aussi aimable comme homme que tranchant et affirmatif comme écrivain, Joseph de Maistre, vers le commencement de ce siècle, servait à Saint Pétersbourg les intérêts de l'active maison de Savoie. Il se lia intimement avec un gentilhomme très influent et très intelligent de la cour de Russie, le comte R..., le même probablement qu'il fit figurer plus tard dans les Soirées sous le nom de sénateur. Bientôt les deux amis devinrent inséparables; ils aimaient à deviser, ensemble sur toutes ces questions sérieuses ou légères qui emportent les longues heures de la nuit aux quatre coins de l'horizon intellectuel. Le comte dut être frappé du vif esprit du diplomate mystique ; il le pria de résumer par écrit celles de ses idées qui lui avaient paru le plus lumineuses; et c'est ce résumé, pieusement conservé par la famille de Maistre pendant un demi-siècle, que nous avons aujourd'hui sous les yeux.

Quel est donc le sujet général des Quatre chapitres inédits ? La question a son importance, car elle nous dévoile le jugement d'un ami éclairé de Joseph de Maistre sur ses aptitudes et, pour ainsi dire, sur sa vocation intellectuelle. Le comte de R..., veut recueillir les meilleures pensées de l'étincelant ambassadeur. Sur quoi l'interroge-t-il ? Lui demande-t-il son opinion sur quelque point capital de philosophie ? nullement. Lui demande-t-il une profession de foi religieuse, des éclaircissements théologiques ? Point. Le sonde-t-il sur des problèmes d'histoire, sur les généralités les plus sublimes de la science ? Encore moins. Il lui demande ce qu'il pense en matière de politique, et qu'on le remarque bien, en matière de politique courante, de politique spéciale à la Russie et à la Russie du dix-neuvième siècle. Il est donc avéré que le comte de R..., estimait surtout en Joseph de Maistre, non pas le métaphysicien, l'apôtre d'une doctrine religieuse, mais l'homme d'affaires. A ses yeux ce n'était ni un penseur, ni un prophète, c'était une sorte de préfet intelligent. Il paraît que de Maistre fut très-flatté de cette appréciation et évidemment il nourrit l'espoir que son opuscule serait soumis au Czar schismatique de toutes les Russies. C'était quelque chose en effet pour un ambassadeur chargé de capter par tous les moyens la confiance d'Alexandre que de devenir indirectement le conseiller intime de ce prince. Aussi, voyez comme il se fait souple à lui plaire ! Comme il met la main sur son cœur en protestant « de son vif attachement....à son auguste et aimable personne ! » comme il se déclare « attaché par le respect et la reconnaissance à la sûreté, au bonheur, à la gloire de sa majesté impériale. » Encore une fois, n'oubliez pas qu'Alexandre était le chef armé d'une Eglise opposée par essence a l'Eglise romaine; que celle-ci a toujours soupçonné, combattu, ruiné l'influence russe, même lorsqu'elle croyait devoir pactiser avec elle pour quelque intérêt politique ; que pour tout cœur, je ne dis pas, ultramontain, mais simplement chrétien, c'est une grande pitié de voir le panslavisme, le pied sur la nationalité polonaise, menacer toutes les libertés, toutes les philosophies, tous les cultes de l'Occident. Que si l'intérêt religieux avait été la première préoccupation de Joseph de Maistre, si lui-même avait été cet esprit absolu, théorique, doctrinal à l'excès que l'on nous représente sans cesse rêvant je ne sais quelle restauration apocalyptique de la théocratie romaine, aurait-il ainsi décerné à l'ennemi naturel du catholicisme, des éloges si tendres, un enthousiasme si aveugle ? aurait-il demandé d'une manière indirecte de faire partie d'une sorte de ministère anonyme destiné à éclairer, à aider, à soutenir le rival de Rome? aurait-il surtout parlé, comme il le fait, sans le moindre blâme, de cette loi russe qui interdit aux prêtres catholiques de propager leur foi religieuse en autorisant les prêtres grecs à opérer des conversions plus ou moins volontaires ?

Tout cela est fort naturel et même fort habile de la part d'un agent diplomatique qui était obligé d'intriguer beaucoup pour l’ambition de son maître. Tout cela serait inconcevable de la part d'un penseur perdu dans les abîmes de la foi et dans la contemplation de la grande monarchie sacrée de Grégoire VII et d'Innocent IV.

Mais poursuivons. Quelles sont les mesures que propose l'auteur des Quatre chapitres ? Ont-elles en tout ou en partie ce caractère hardi, original, fécond que l'on trouve dans tous les systèmes politiques, même les plus inadmissibles, des véritables méditatifs ? En aucune manière. Ce sont tout simplement des mesures répressives, comme tous les ultraconservateurs de tous les temps en demandent à tous les gouvernements dans tous les pays. Elles n'ont qu'un but, de faire la part la plus petite possible à la liberté civile, à la liberté religieuse, à la liberté d'apprendre. De Maistre lui-même a pris soin de les résumer sous un certain nombre d'articles dont nous citons les principaux :

I. « Restreindre l'affranchissement loin de le favoriser par aucune loi.

II. « Ne jamais récompenser l'affranchissement, comme une action moralement bonne et politiquement utile de la part des nobles.

III. « N'accorder jamais les distinctions de la noblesse au commerce. [page 117]

IV. « Restreindre de même la science de plusieurs manières, savoir : 1° en ne la déclarant nécessaire en général à aucun emploi civil ou militaire , 2° en supprimant tout enseignement public des connaissances qui peuvent être livrées au goût de chaque particulier, comme l'histoire, la géographie, la métaphysique, la morale, la politique, le commerce; 3° en ne favorisant d'aucune manière la propagation des sciences vers les dernières classes du peuple, et en gênant même, sans le montrer, toute entreprise de ce genre.

V. « Favoriser la bonne harmonie et le rapprochement des deux religions grecque et latine, Qui, Dans Le Fond, n'en Sont Qu'une....ne prêchant l'une et l'autre que foi et soumission; l'Etat n'a rien à craindre d'elles. »

Sauf peut-être cette dernière maxime qui répugnerait fort à une conscience catholique, tout le reste de ce programme n'offre rien qui n'ait été admis, signé, répété, désiré et même pratiqué partout et toujours par le parti qui comptait de Maistre dans ses rangs. Ce n'est point une utopie audacieuse, un plan original, un projet de publiciste philosophe, c'est l'air d'une politique très connue.

Toutefois hâtons-nous de dire que de Maistre, à ce petit credo politique des plus vulgaires et des moins ultra-catholiques, ajoute deux ou trois petits articles très fins, très délicatement libellés, et qui n'expriment pas seulement la pensée assez brutale du gentilhomme réactionnaire, de l'ami de Mallet-Dupan, de l'ultra-conservateur, mais laissent peser les secrètes vues du diplomate savoyard.

Le panslavisme russe, dont l'Autriche gêne, de par les lois mêmes de la géographie, absorbante et périlleuse expansion, a toujours tendu une main lointaine, mais puissante à la maison de Savoie. Alexandre était des mieux disposés à l'égard de Victor Amédée. Cependant de graves événements politiques, des pressions étrangères, des proscriptions forcées, de nobles et volontaires exils avaient réuni autour de son trône une intelligente et fière élite d'Allemands, et principalement de Saxons et de Prussiens. Animés de larges sentiments de libéralisme, tout rayonnants des gloires de la littérature germanique alors à son zénith, favorisés par Mme de Krüdner et par quelques illuminés, ayant d'ailleurs un secret appui dans le cœur chevaleresque du jeune souverain, ils se jetaient dans une direction politique plutôt allemande que piémontaise, et ils agissaient dans le même sens sur la noblesse russe qui se laissait entraîner au double ascendant de leur héroïsme et de leur génie.

Les trois dernières maximes de Joseph de Maistre avaient pour but indirect de les discréditer dans l'esprit du czar.

L'une était de « veiller sans relâche sur l'enseignement protestant » et de « le tenir à sa place » avec une silencieuse prudence. La seconde « de donner autant qu'il sera possible des Maîtres Russes aux Russes ». La troisième est ainsi conçue: « Soumettre à l'inspection la plus rigoureuse les étrangers surtout Allemands et protestants qui arrivent dans ce pays pour y enseigner la jeunesse dans quelque genre que ce soit ».

Surtout les Allemands ! Voilà le grand secret lâché. Décidément, Victor-Amédée était bien servi par son agent !

Que conclure de là ? Il faut en conclure évidemment que la thèse soutenue par cette Revue comme par le Journal des Débats de l'importance diplomatique de Joseph de Maistre est d'accord avec tous les documents;

Il faut en conclure que si Joseph de Maistre se laissait aller parfois à des rêveries théocratiques sans conséquence, sa préoccupation sérieuse n'était point de ressusciter roide et violent apôtre du passé, la grande monarchie pontificale du treizième siècle, mais de servir, fonctionnaire dévoué, souple, habile, un petit roi ambitieux de manger feuille à feuille les meilleures bribes de la haute Italie;

Il faut en conclure que dans les quatre chapitres on retrouve la même main qui écrivait:

« Si le comte de Markkoff retourne à Paris, les espérances que nous y aurons doivent absolument se pendre aux jupons de cette femme (une actrice qui était devenue, quoique mariée, la concubine du diplomate russe). En cela il n'y a rien contre les règles. Il faut offrir à chaque chancellerie l'appât qui lui convient ; si l'on a besoin d'un corbeau, quel mal y a-t-il à lui présenter une charogne ? » (Lettre à H. Gabet, 28 septembre 1803.)

Et presque à la même date:

« Je voudrais de plus que mon secrétaire fût danseur, dessinateur, comédien, surtout bon musicien, c'est-à-dire qu'il me faudrait, au milieu de la société la plus futile et la plus immorale de l'univers, un homme dont je me servirais auprès des femmes pour savoir le secret des maris. » (19 août 1803.)

Quoi donc.? en citant ces lignes authentiques, avons-nous le moindre dessein de récriminer contre le prétendu défenseur de la morale chrétienne, ou même simplement de diminuer son prestige ? A Dieu ne plaise! l'histoire est grande : les bons chargés d'affaires, les Metternich, grands ou petits, y ont leur place comme les Descartes, comme les penseurs illustres. Quand nous voyons l'auteur du Pape accointer de belles dames russes avec de galants Turinois, pour faire sortir de ce contact un arrondissement de la taille du Piémont, nous nous sentons médiocrement édifiés ; mais nous ne sommes pas étonnés : nous nous souvenons qu'il était diplomate, et diplomate de cour, agissant comme tous ses confrères. Après tout, lorsqu'un homme suit les us et coutumes de son métier, et d'un métier réputé honnête, on a le droit de censurer la tolérance du public pour le métier, il serait puéril de trop se scandaliser de l'homme. Nous ne demandons qu'une chose, c'est qu'on sache bien quel était le métier de Joseph de Maistre, c’est qu'on cesse de prendre un agent rusé et aimable de Victor-Amédée pour un prophète inspiré de l'Eglise, c'est qu’on ne transforme plus en représentant autorisé du principe religieux le représentant salarié des ambitions savoyardes.

II.

Les Quatre chapitres en renferment un très curieux et surtout très significatif au point de vue philosophique. Il est intitulé : L'illuminisme ; et il atteste d'une façon péremptoire la seconde partie de notre thèse sur de Maistre, c'est-à-dire, le caractère profondément martiniste, ou, ce qui revient au même involontairement, et radicalement antichrétien de ses théories.

Note 1 
Il est vrai que le martinisme a été fondé non par Saint-Martin, mais par Martinez. Toutefois les disciples de ces deux illuminés se sont tellement mêlés, et ils avaient des idées si intimement semblables, quoique peut-être les théories de Saint-Martin eussent une teinte beaucoup plus leibnitzienne, que l'on peut les confondre sans faire tort à l'exactitude historique. Ceci posé, il est bon de remarquer que c'est principalement à Saint-Martin que de Maistre a fait ses nombreux emprunts. On pourrait même se demander s'il avait lu avec soin Martinez et s'il le connaissait autrement que par la conversation de ses disciples ou par quelques écrits de seconde main.

Au premier abord, il semble qu'il y ait un abîme entre le martinisme (1. Voir l'encadré) et l’ultramontanisme absolu du fougueux écrivain. Le martinisme nie énergiquement, quoique d'une façon peu explicite, la légitimité de la hiérarchie religieuse, du moins, de la hiérarchie actuelle ; de Maistre, au contraire, l'affirme avec tant d'insistance qu'il semble la préférer à la religion elle-même et qu'il lui confère un pouvoir universel. Toutefois, à le bien prendre, cette différence est beaucoup moins profonde qu'on ne serait porté à le croire. En soi, l’autorité n'est qu'un moyen par rapport à ce que l'on met sous sa garde; et de Maistre, nous le verrons bientôt, lui confiait les mêmes principes, les mêmes formules que Saint-Martin. Bien plus, l'idée même d'autorité, telle que la comprend l'auteur du Pape, n'est point étrangère, tant s'en faut, au philosophe inconnu; elle émerge de l'ensemble même de sa doctrine, comme de toute doctrine mystique. Suivant Saint-Martin, le vrai initié, celui qui a reçu dans son extase l'inspiration d'en haut, qui est imprégné des effluves saintes de la parole universelle, devient une sorte de Dieu, sous forme humaine : à lui, toute puissance au ciel et sur la terre ; à lui le souverain et universel commandement ; il est à la fois, le vrai prêtre, le vrai roi, le vrai guérisseur; sa volonté est efficace par elle-même et en dehors d'elle-même; et tout est soumis, sans effort, au simple désir de ce magicien merveilleux, les vertus angéliques, les puissances humaines, les forces de la nature. Telle est la théorie mille fois développée par les martinistes ; telle est la théorie que nous avons vue pratiquée de nos jours par toutes les écoles mystiques, les unes humblement soumises à la paternité intelligente de M. Enfantin, les autres grossièrement dociles à la paternité ridicule du Mapa, sans compter M. Jean Journet et une multitude d'autres dieux plus ou moins spirituels.

Il y a des rapports si intimes entre l'idée de l’autorité qu’on trouve dans Joseph de Maistre et celle des illuminés de toute espèce que les disciples dévoyés de Saint-Simon, à l'heure où ils voulurent s'ériger en grands prêtres, ne trouvèrent rien de mieux à faire que de reprendre à leur compte les arguments du Pape et de proclamer philosophe hors ligne le diplomate étourdi qui avait écrit ce livre par manière de passe-temps. Aussi bien, celui-ci s'était borné lui-même à appliquer au souverain-pontife et aux prêtres les idées bizarres que Saint-Martin se fait de l'initié ou de ce qu'il appelait l'homme de désir.

Sans doute le diplomate savoyard était trop fin politique pour se dissimuler que cette application entrait médiocrement dans les vues du théosophe ; mais il la croyait légitime, et il s'imaginait, en se séparant de lui sur ce point unique, qu'il n'y avait pas d'autre différence que celle-là entre le dogmatisme martiniste et la dogmatique chrétienne.

Ainsi, accepter toutes les fantaisies du philosophe inconnu, accepter également son [118] idée fantastique de l'autorité, mais incarner cette idée dans le sacerdoce existant, au lieu de l'incarner dans un sacerdoce futur, en d'autres termes ajuster, tant bien que mal, le mysticisme des martinistes à la politique conservatrice, tel est le but visible de Joseph de Maistre dans ses ouvrages théoriques; et c'est ce but qui explique, avec l'économie entière de son système, le chapitre particulier qui nous occupe.

Politiquement, ce chapitre est une flèche adroite contre l’influence allemande en Russie; philosophiquement, il est l'apologie absurde du martinisme sans la réserve d'une seule restriction, sauf celle que nous connaissons déjà. Le fin diplomate, le téméraire théoricien, se demande si le czar doit tolérer dans son empire les sectaires de l'illuminisme, et il répond en les divisant en trois catégories:

1° Les illuminés d'Angleterre, c'est-à-dire les adeptes « de la franc-maçonnerie simple, institution, dit-il, qui n'a rien de mauvais en soi, et qui ne saurait alarmer ni la religion ni l’État (2. Que doit dire M. Veuillot en petit comité de ce bref d'innocence accordé par de Maistre aux francs-maçons ?); »

2° Les illuminés d’Allemagne.... « classe très-mauvaise (à la bonne heure, cher diplomate savoyard), très dangereuse, très active,... qui compte une foule innombrable de Scélérats, et sur laquelle on ne saurait trop appeler l'attention du gouvernement. Au fond il importe peu qu'elle existe sous une forme ou sous une autre, en sociétés distinctes, organisées en corporation régulière ou par une vaste et infernale communauté de systèmes, de vues et de moyens ; il suffit qu'elle reste et qu'elle ait déclaré une guerre à mort à tout ce que nous avons cru et respecté jusqu'à présent; »

3° Les martinistes et piétistes, qu'il distingue très soigneusement, au point de vue politique comme au point de vue religieux, des sectaires féroces qui corrompent, suivant lui, les populations germaniques, et à propos de cette espèce d'illuminés, il remarque avec un soin caractéristique qu'ils ne donnent jamais dans les excès de la révolution.

Le but de l'écrivain n'étant pas de traiter ici une question doctrinale, il se borne à esquisser les théories martinistes, telles qu'il les entend, par quelques traits ; mais ces traits accusent sa pensée, comme toujours, avec une vigueur extraordinaire de burin, et mettent en pleine lumière deux vérités intéressantes.

L'une, c'est que Joseph de Maistre, si mal renseigné d'ordinaire sur toutes les écoles philosophiques, avait au contraire pratiqué avec un soin extrême les hommes et les livres de l'école martiniste.

L'autre, c'est que ces livres et ces hommes lui étaient profondément sympathiques.

Du reste ces deux propositions se lient rigoureusement, car on ne comprendrait pas qu'un homme aussi nul en matière de science et de métaphysique que l'auteur de Bacon, ait pu résister à la fréquentation assidue des martinistes ; on ne comprendrait pas davantage qu'un agent diplomatique, très affairé, qui n'a lu évidemment que des extraits indigestes de Platon, de saint Augustin et de Descartes, qui, pour toute théologie a mis le nez dans le père Petau, et pour toute érudition croit aveuglément en Mallet Dupan, un homme qui n'a jamais pu arriver à comprendre le Novum organum, et qui n'a pas même essayé de déchiffrer la Critique de la raison pure ; un amateur, en un mot, se fût donné la peine de lire les nombreux écrits du théosophe Saint-Martin, de conférer avec ses adeptes, de se renseigner sur leurs cérémonies, sur leur conduite, sur leurs symboles, d'entrer dans le détail de leurs loges, de leurs rites, de leurs grades, de leurs relations, s'il n'avait pas cru apercevoir au milieu de tout cela un rayon des pures doctrines, c'est-à-dire de doctrines capables de soutenir le trône et l'autel, surtout le trône de Victor Amédée.

On ne sera donc pas étonné si l'on trouve dans le chapitre en question la phrase suivante, qui est péremptoire:

« Le même système (il s'agit du martinisme) s'oppose à l’incrédulité générale qui menace tous les pays, car enfin il est chrétien dans toutes tes racines ».

C’est le cas de dire, on en conviendra: Habemus confitentem reum.

Sans doute, comme nous l'avons déjà remarqué, de Maistre reproche bien à la secte « une antipathie.... contre l'ordre sacerdotal et contre toute hiérarchie. Tous, ajoute-t-il, avec un sentiment amer de blâme, tous regardent les prêtres comme des officiers au moins inutiles qui ont oublié le mot d'ordre.» Mais il ajoute aussitôt que si cette opinion est périlleuse dans les pays catholiques, elle n'empêche pas la doctrine de Martinez et de Saint-Martin de produire ailleurs des fruits excellents. C'est pour lui une philosophie religieuse légitime et complète, moins le seul dogme de la hiérarchie ecclésiastique.

Il engage donc « sa majesté impériale, » qui peut-être daignera jeter un regard sur son Mémoire, à ne rien craindre du martinisme. Aux Allemands, aux philosophes, à la vaillante jeunesse que l'enseignement viril de Kant et de Fichte avait trempée de vertus, toutes les rigueurs « de son auguste et aimable personne. » Les martinistes sont excellents, et leurs doctrines doivent être encouragées, surtout dans les pays qui ne sont pas encore catholiques, parce qu'elles disposent au catholicisme.

Telle est la conclusion générale du long chapitre intitulé : L'illuminisme, et l'on peut voir maintenant, si nous étions autorisé à la déclarer à la fois politique et philosophique, mais surtout politique.

Au point de vue de la politique, et pour mieux dire de la diplomatie savoyarde, elle est profondément habile, intelligente, prise dans le vif des questions, elle tournait l'esprit d'Alexandre et de ses conseillers intimes contre les influences germaniques, essentiellement défavorables à la maison de Savoie.

Au point de vue philosophique, elle atteste une puérilité et une ignorance absolues, car s'il y a une chose manifeste pour quiconque est tant soit peu théologien, c'est que le martinisme, sauf quelques formules vagues et un perpétuel plagiat des paroles bibliques, est l'antithèse rigoureuse du christianisme. Mais de Maistre qui n'avait jamais étudié le christianisme et qui était incapable d'analyser ses propres idées, de Maistre qui ne pouvait ni ne voulait aller au fond des doctrines et qui disait que « tout homme est tenu de n'envisager les diverses opinions qui se présentent à lui que sous leurs rapports politiques, » de Maistre n'était pas homme à s'apercevoir d'une pareille opposition, et c'est ainsi qu'il fut poussé par les circonstances les plus frivoles à prendre à son compte les théories les plus extravagantes et du même coup les moins orthodoxes de la physique et de la métaphysique martinistes.

Or, les lecteurs de la génération précédente ne connaissaient guère ni cette métaphysique ni cette physique; en voyant de Maistre les développer ou plutôt les imposer avec sa superbe dogmatique, ils ne pouvaient manquer de dire: « Quelle originalité! Tout cela est bien un peu bizarre; mais il n'y a que lui pour avoir ces inventions extraordinaires et ces indicibles audaces de doctrines !» — Il n'y a que lui, en effet, sauf ceux qu'il copie presque littéralement, parce qu'il voit en eux par un mirage singulier de parfaits orthodoxes. Jamais l'homme n'a été et probablement ne sera un plagiaire d'idées au même degré que l'auteur des Soirées et du Pape. Saint-Martin veut qu'il n'y ait que trois éléments chimiques; de Maistre déclare aussi (sans dire à quelle forme il emprunte son opinion) qu'il y en a trois, ni plus ni moins. Saint-Martin soutient également que le même nombre est celui des maladies essentielles ; de Maistre pose aussi, comme s'il l'inventait par un coup de génie, cette triste trinité. Et ainsi pour le système de Newton, pour la forme de la terre, pour les propriétés mystérieuses de la nuit, pour l'influence cabalistique de la parole, pour tout le reste en un mot. Ce n'est point un disciple intelligent qui reproduit les lignes générales d'un grand système dont il s'est épris après une forte méditation, c'est un écolier étourdi, éloquent et vide de pensée qui répète, sans en comprendre ni la portée ni le caractère, les verba magistri et qui les répète jusque dans leurs plus petits détails et dans les plus bizarres.

Quand ou pense qu'aux yeux de toute une génération un pareil amateur a pu passer pour un esprit de premier ordre et que ses adversaires eux-mêmes, incarnant eu lui une profonde et vivante doctrine, l'appelaient un Prophète du passé, on reste d'abord confondu. Puis on se dit que la génération actuelle serait bien aveugle d'accepter sans choisir tout ce qui lui a été légué par ses aînées en matière de réputations et de doctrines. Et c'est peut-être sur les questions religieuses ou du moins sur leurs préliminaires philosophiques qu'il y a le plus à revenir. De tous les côtés, il y a des idées fausses ou confuses, érigées à l'état d'axiomes indiscutables; dans tous les camps on s'est mis à l'attache de chefs d'école qui affirmaient beaucoup plus qu'ils ne savaient. Depuis l'ouverture de ce siècle une multitude d'esprits ont été jetés subitement et sans préparation dans les problèmes de théodicée qui demandent les études les plus fortes ; nous sommes loin de regarder comme funeste un pareil fait qui prouve l'énergie des besoins intellectuels que suscitent la révolution française et le libre examen; nous aimons mieux des âmes qui vivent, marchent et s'agitent au sein même de l'erreur et d'une demi-science imparfaite que des consciences engourdies qui sommeillent dans des formules, ces formules dussent-elles contenir d'incomparables vérités. Seulement, il faut bien convenir que si cette invasion des problèmes religieux par une foule mal préparée doit conduire à de nobles et heureux résultats, elle a eu, elle a encore des inconvénients passagers. Cette foule ne pouvait évidemment choisir ses chefs et ses docteurs avec une connaissance suffisante de leur valeur réelle. [page 119] Elle se rattachait donc au premier venu qui parlait avec audace et éloquence. Comment s'étonner qu'un Joseph de Maistre ait été pris au sérieux comme théologien, quand nous voyons le P. Ventura pris au sérieux comme philosophe et Donoso Cortès comme publiciste ? Une époque qui a pu acclamer de pareils écrivains comme des autorités en matière de foi et de science est une époque jugée ; et si elle fut excusable pour bien des motifs, nous ne le serions point, nous qui devons profiter de ses expériences, de rester patiemment dans le cadre étroit de ses vieilles et équivoques théories.

Frédéric Morin.

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