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Index de l'article

1862 sainte beuve portraits litteraires

Portraits littéraires

Par C.-A. [Charles Augustin] Sainte-Beuve, de l’Académie française

Nouvelle édition revue et corrigée

Molière, Delille, Bernardin de Saint-Pierre, le Général Lafayette,
Fontanes, Joubert, Léonard, Aloïsius Bertrand, Le comte de Ségur,
Joseph de Maistre, Gabriel Naudé.

Paris.
Garnier frères, libraires éditeurs.
6, rue des Saints Pères et Palais Royal, 215
1862


Bernardin de Saint-Pierre. Extrait, pages 128-134

… On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la même manière qu'il entend Virgile, son poète favori, admirablement tant qu'il se tient aux couleurs, aux demi-teintes, à la mélodie et au sens moral ; le lacrymœ rerum est son triomphe ; mais il devient subtil, superstitieux et systématique quand il descend au menu détail et qu'il cherche, par exemple, dans le conjugis infusus gremio une convenance entre cette fusion (infusus) et le dieu des forges de Lemnos. Le bâton d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon dans la huitième églogue, lui paraît un symbole bien choisi de ses espérances. De même, en exagérant et subtilisant en mainte occasion au sujet des bienfaits et des prévenances de la nature, il lui arrive d'impatienter à bon droit celui qu'il vient de charmer ; à force d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus dans la première innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y ramener. Candide, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poème sur le Désastre de Lisbonne, vous apparaît au revers du feuillet en plus d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de la nature, est superficiel à l'article du mal. Il n'en tient pas compte, il ne l'explique en rien. Dans son vague déisme évangélique, il n'est pas plus chrétien que panthéiste en cela. Un contemporain de Bernardin de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant également contre les fausses sciences et leurs conclusions négatives, Saint-Martin, a bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant à remuer et, pour ainsi dire, à faire frémir avec grâce le voile de la nature, s'il lui est refusé de revêtir d'images transparentes, et accessibles à tous, les vérités qu'il médite, et s'il les ensevelit plutôt sous des clauses occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne me permets pas de juger), du moins avec une portée bien supérieure, [page 129] quelques-unes des douces persuasions propagées par Bernardin ; par exemple, que la nature, qui varie à chaque instant les formes des êtres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur. « La nature, dit Saint-Martin, est faite à regret. Elle semble occupée sans cesse à retirer à elle les êtres qu'elle a produits. Elle les retire même avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait naître. » Et ailleurs : « L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est à nous, hommes, à le consoler. » Saint-Martin croyait que l'homme, s'il pouvait consoler l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et, pour nous servir de sa belle locution, que la main de l'homme, s'il n'est pas infiniment prudent, gâte tout ce qu'il touche. Il avait quelquefois de ces manières de dire orientales comme Bernardin en a de si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus à la pensée : « L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit être traitée comme les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir des présents à leur offrir. » Ils furent tous les deux, Bernardin et Saint-Martin, un moment associés sur une liste (avec Berquin d'ailleurs, Sieyès et Condorcet), comme pouvant devenir précepteurs du fils de Louis XVI. A l'École normale, fondée en 95, Bernardin et Saint-Martin se retrouvèrent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme élève-auditeur. Bernardin ne fit qu'une séance d'ouverture, et ajourna ses leçons pour avoir le temps de les écrire (1. Les paroles de début, à cette séance d'ouverture : « Je suis père de famille et j'habite à la campagne, » furent couvertes d'applaudissements subits et provoquèrent un enthousiasme sentimental que le reste de la leçon justifia médiocrement.). Saint-Martin, dans sa discussion publique avec Garat, se montra bien supérieur en modération et en arguments à Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny, à l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallèle, indiquons d'admirables pages qui terminent le Ministère de l'Homme-Esprit (1803), et [page 130] dans lesquelles le profond spiritualiste et théosophe développe ses propres jugements critiques sur les illustres littérateurs de son temps ; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La Harpe et l'auteur du Génie du Christianisme. Il y est montré dans une essentielle discussion que « Milton a copié les amours d'Adam et d'Eve sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les couleurs; mais il n'avait trempé tout au plus qu'à moitié son pinceau dans la vérité. »

Le grand succès de vente des Études mit l'auteur à même d'acheter une petite maison rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité de son faubourg. C'est dans ce séjour qu'il travailla à perfectionner et à enrichir les éditions successives des Études. Le roman de Paul et Virginie parut pour la première fois en 1788 comme un simple volume de plus à la suite ; mais on en fit, aussitôt après, des éditions à part, sans nombre. Tous les enfants qui naissaient en ces années se baptisaient Paul et Virginie, comme précédemment on avait fait à l'envi pour les noms de Sophie et d'Emile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau, devenait le parrain souriant de toute une génération nouvelle. Sa Chaumière indienne, publiée en 1791, fut introduite également dans les Études, et, à partir de ce moment, son œuvre générale peut être considérée comme achevée ; car les Harmonies, qui ont de si belles pages, ne sont que les Études encore et toujours. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un de ces génies multiples et vigoureux qui se donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il ne nous parait ni moins doux ni moins beau pour cela. Les Études donc, en y comprenant Paul et Virginie et la Chaumière, nous le présentent tout entier.

Un ouvrage comme Paul et Virginie est un tel bonheur dans la vie d'un écrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier à personne. Jean-Jacques, le maître de Bernardin, et supérieur à son disciple par tant de qualités fécondes et fortes, [page 131] n'a jamais eu cette rencontre d'une œuvre si d'accord avec le talent de l'auteur que la volonté de celui-ci y disparait, et que le génie facile et partout présent s'y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du Saint-Géran, excellent littérateur, à l'affectation près, a fort bien jugé au fond, bien que d'un ton de sécheresse ingénieuse, ce chef-d'œuvre tout savoureux : « M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier : il rencontra un sujet constitué de telle sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses défauts, ni abuser de ses talents. Les parties faibles de cet écrivain, comme la politique, les sciences exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que la morale, la sensibilité et la magnificence des descriptions s'y continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre étroit d'où l'instruction sort sans rêveries, le pathétique sans puérilité, « et le coloris sans confusion. Le succès devait couronner un « livre qui est le résultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage... » M. Villemain, en rapprochant Paul et Virginie de Daphnis et Chloé (préface des romans grecs), M. de Chateaubriand (Génie du Christianisme), en comparant la pastorale moderne avec la Galatée de Théocrite, ont insisté sur la supériorité due aux sentiments de pudeur et de morale chrétienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l'art dans Paul et Virginie, c'est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur ; c'est cette succession d'aimables et douces pensées, vêtues chacune d'une seule image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied à la beauté. Chaque alinéa est bien coupé, en de justes moments, comme une respiration légèrement inégale qui finit par un son touchant ou dans une tiède haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas à un trait aiguisé, mais à quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise aux souvenirs grecs (la [page 132] coquille des fils de Léda ou une exhalaison de violettes) ; on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est décrite dans son détail et sa splendeur, mais avec sobriété encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours : qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en pénétrant sous le percé de la forêt, va éveiller les oiseaux déjà silencieux et leur fait croire à une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se mêlent à propos aux couleurs, signe de délicatesse et de sensibilité qu'on ne trouve guère, ce me semble, chez un poète moderne le plus prodigue d'éclat (2. Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant éteint les autres.). — Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Épire ; des fonds clairs comme ceux de Raphaël dans ses horizons d'Idumée ; la réminiscence classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariée adorablement à la plus vierge nature ; dès le début un entrelacement de conditions nobles et roturières, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, étranges même, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille appellations charmantes; sur chaque point une mesure, une discrétion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords ! En accords, en harmonies lointaines qui se répondent, Paul et Virginie est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, à la fin d'une scène joyeuse, Virginie à qui ces jeux de Paul (d'aller au-devant des lames sur les récifs et de se sauver devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes jusque sur la grève) font pousser des cris de peur ! Présage à peine touché, déjà pressenti ! A partir de ce moment, depuis ce cri perçant de Virginie pour un simple jeu, le calme est troublé ; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la première, et à laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre [page 133] délicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil ; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathétique et dans les larmes.

La manière dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde à merveille avec sa façon de sentir la nature ; et c'est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la même question. Chez lui rien d'ascétique à ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une antique chute. Saint- Martin, tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matière en est plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'homme. Bernardin se contente de dire délicieusement : « Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l'homme. »

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même : « Non, répondit Jean-Jacques, Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être. » Bernardin aurait pu faire la même réponse à qui lui aurait demandé s'il n'était pas le vieux colon de Paul et Virginie. Dans tout le discours du colon : « Je passe donc mes jours loin des hommes, etc., » il a tracé son portrait idéal et son rêve de fin de vie heureuse.

Mais, à part ce portrait un peu complaisant de lui-même, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre dans Paul et Virginie; ces êtres si vivants sont sortis tout entiers de la création du peintre. On y remarque quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontrés durant sa vie antérieure, mais c'est seulement dans les noms que la réminiscence, et pour ainsi dire l'écho, se fait sentir. Bernardin avait pu épouser en Russie mademoiselle de La Tour, nièce du général du Bosquet ; il avait pu, à Berlin, épouser mademoiselle Virginie Taubenheim : un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer ces deux noms sur la tête de sa plus chère créature. Trop pauvre, il avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable ! voilà qu'il leur a payé à elles deux, [page 134] dans cette seule offrande, la dot du génie. Le nom de Paul se trouve être aussi, non sans dessein, celui d'un bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il avait accompagné dans ses quêtes. Le bon vieux frère capucin est devenu l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicité d'enfant : ainsi va cette fée intérieure en ses métamorphoses. On ne saurait croire combien il sert, jusque dans les créations les plus idéales, de se donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimés, sur des branches légères. La colombe, touchant çà et là, y gagne en essor, et son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se repose, sans la copier.

bouton jaune   Bernardin de Saint-Pierre   


Joseph de Maistre, pages 421-429, 443-444 et 453-454

Trois écrivains du plus grand renom débutaient alors à peu près au même moment, chacun de son côté, sous l'impulsion excitante de la Révolution française, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage immense, comme pour y démêler l'oracle : on reconnaît madame de Staël, M. de Maistre, et M. de Chateaubriand.

Le plus jeune des trois, le seul même qui fût à son vrai début, M. de Chateaubriand, en ce fameux Essai sur les Révolutions, versant à flots le torrent de son imagination encore vierge et la plénitude de ses lectures, révélait déjà, sous une forme un peu sauvage, la richesse primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires ; d'admirables éclairs sillonnent à tout instant les sentiers qu'il complique à plaisir et qu'il entrecroise ; à travers ces rapprochements perpétuels avec l'antiquité, jaillissent des coups d'œil singulièrement justes sur les hommes du présent : lui-même, après tout, l'auteur de René comme des Études, l'éclaireur inquiet, éblouissant, le songeur infatigable, il est bien resté, jusque sous la majesté de l'âge, l'homme de ce premier écrit.

Madame de Staël, qui, à la rigueur, avait déjà débuté par ses Lettres sur Jean-Jacques, et qui devait accomplir un jour sa course généreuse par ses éloquentes et si sages Considérations, laissait échapper alors ses réflexions, ou plutôt ses émotions sur les choses présentes, dans son livre de l'Influence des Passions sur le Bonheur ; mais ce titre purement sentimental couvrait une foule de pensées vives et profondes, qui, même en politique, pénétraient bien avant.

M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais débuts antérieurs, éclatait pour la première fois par un écrit étonnant, que les années n'ont fait, à beaucoup d'égards, que [page 422] confirmer dans sa prophétique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce qu'il a tenté d'édifier depuis. Dès le premier mot, il indique le point de vue où il se place : comme Montesquieu, il commence par l'énoncé des rapports les plus élevés, mais c'est en les éclairant de la Providence : « Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir. » Ce sont les voies de la Providence dans la Révolution française que l'auteur se propose de sonder par ses conjectures et de dévoiler autant qu'il est permis. L'originalité de la tentative se marque d'elle-même. Le 18e siècle ne nous a pas accoutumés à ces regards d'en haut, perdus en France depuis Bossuet. Pour être juste toutefois, il convient de rappeler qu'un homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu, le Philosophe inconnu, Saint-Martin publiait, à la date de l'an III (1795), sa Lettre à un Ami, ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française, curieux opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement posé (1. Voir encadré). Que M. de Maistre ait lu [page 423] cette Lettre de Saint-Martin au moment même où elle fut publiée, on n'en saurait guère douter, parce qu'elle dut parvenir très vite à Lausanne, où se trouvait alors un petit noyau organisé de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de mourir précisément en ces années. Or, si l'on suppose M. de Maistre recevant, ainsi qu'il est très probable, la communication de cette brochure dans le temps où il écrivait son pamphlet de Claude Tétu, mûr comme il était sur la question et tout échauffé par le prélude, il lui suffit d'un éclair pour l'enflammer; il dut se dire à l'instant, dans sa conception rapide, que c'était le cas de refaire la brochure de Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur à demi inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une phraséologie béate qui tenait du jargon, mais avec franchise, netteté, autorité, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portât coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie de rire. Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue génial et même d'un certain ordre d'idées aux premières [page 424] pages, tout concourt à prêter à cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne dément (2. Voir encadré).

Note 1

Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue à celui de M. de Maistre, voici ce qu'après un préambule sur ses principes spiritualistes et sur la liberté morale, Saint-Martin disait à son ami : « Supposant donc... toutes ces bases établies et toutes ces vérités reconnues entre nous deux, je reviens, après cette légère excursion, me réunir à toi, te parler comme à un croyant, le faire, dans ton langage, ma profession de foi sur la Révolution française, et t'exposer pourquoi je pense que la Providence s'en mêle, soit directement, soit indirectement, et par conséquent pourquoi je ne doute pas que cette Révolution n'atteigne à son terme, puisqu'il ne convient pas que la Providence soit déçue et qu'elle recule.

« En considérant la Révolution française dès son origine, et au moment où a commencé son explosion, je ne trouve rien a quoi je puisse mieux la comparer qu'à une image abrégée du Jugement dernier, où les trompettes expriment les sons imposants qu'une voix supérieure leur fait prononcer, où toutes les puissances de la terre et des deux sont ébranlées, et où les justes elles méchants reçoivent dans un instant leur récompense ; car, indépendamment des crises par lesquelles la nature physique sembla prophétiser d'avance cette Révolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle a éclaté, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'État fuir rapidement, pressés par la seule terreur, et sans qu'il y eût d'autre force qu'une main invisible qui les poursuivît ? N'avons nous pas vu, dis-je, les opprimés reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous les droits que l'injustice avait usurpés sur eux ?

« Quand on la contemple, cette Révolution, dans son ensemble et dans la rapidité de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre caractère national, qui est si éloigné de concevoir, n et peut-être de pouvoir suivre de pareils plans, on est tenté de la comparer à une sorte de féerie et à une opération magique ; ce qui a fait dire à quelqu'un qu'il n'y aurait que la même main cachée qui a dirigé la Révolution qui pût en écrire l'histoire.

« Quand on la contemple dans ses détails, on voit que, quoiqu'elle frappe à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle frappe encore plus fortement sur le clergé... » Et il poursuit en s'attachant à exposer le mode de vengeance providentielle sur le clergé dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu différemment; mais peu importent ces variétés : la donnée providentielle est la même.

Note 2

Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits des Soirées de Saint-Pétersbourg, particulièrement dans le onzième Entretien. — Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke à Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de mysticisme, au livre des Considérations de De Maistre. Bolingbroke parle d'un écrit de Pope et du bien qui peut en résulter pour le genre humain : « J'ai pensé quelquefois, dit-il, que si les prédicateurs, les bourreaux, et les auteurs qui écrivent sur la morale, arrêtent ou même retardent un peu les progrès du vice, ils font tout ce dont la nature humaine est capable; une réformation réelle ne saurait être produite par des moyens ordinaires : elle en exige qui puissent servir à la fois de châtiments et de leçons; c'est par des calamités nationales qu'une corruption nationale doit se guérir. »

Les Considérations sur la France peuvent elles-mêmes être considérées sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette idée de gouvernement providentiel dont nous parlons, qui s'y dessine en deux ou trois grands chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec prédilection et raffinement, ne se produit ici que justifié par la grandeur même de la catastrophe : la voix de Dieu s'élance toute majestueuse du milieu des orages du Sinaï. En quoi la nation française est coupable ; en quoi les Ordres immolés ont mérité de l'être ; comment il y a solidarité au sein du même Ordre, comment la peine du coupable est réversible jusque sur l'innocent, et le mérite de celui-ci réversible à son tour sur la tête de l'autre ; quelle mystérieuse vertu fut de tout temps attachée au sacrifice et à l'effusion du sang humain sur la terre ; quelle effrayante dépense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, à ce point que « le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui va toujours en gagnant sous la faux divine : » — telles sont les hautes questions, tels les dogmes redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et à la façon dont il les soulève, nul, après l'avoir lu, même parmi les incrédules, ne sera tenté de railler. M. de Maistre, en ses Considérations [page 425] et ailleurs, est, de tous les écrivains religieux, celui peut-être qui nous oblige à nous représenter de la manière la plus concevable, la plus présente et la plus terrible, le Jugement dernier; il donne à penser là-dessus, même aux sceptiques blasés de nos jours, parce qu'il fait concevoir l'inévitable fin et le coup de filet du réseau universel, d'une manière ordonnée, toute spirituelle, tout appropriée aux intelligences sévères. Il nous met presque dans l'alternative ou de ne croire à aucune loi régulatrice, ou de croire avec lui.

En s'emportant dans ce vigoureux écrit à des assertions extrêmes, intempérantes, en ne voulant voir que le caractère purement satanique de la Révolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer à son égard un tel mot sans offense, une certaine mesure ; ses conjectures du moins observent encore, par rapport à ce qu'elles deviendront plus tard, une sorte de modestie que j'aime à relever : «... Il n'y a point, dit-il en un beau passage (3. Chap. III.), il n'y a point de châtiment qui ne purifie, il n'y a point de désordre que l'Amour éternel ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité (4. C'est son Suave mari magno… mais non point ici sans une véritable onction de christianisme). Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons ; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer ? et si nos conjectures sont plausibles, si elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idées universelles, si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il ? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes ; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies? »

Un second aspect des Considérations, c'est celui des événements positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliqués ; on n'en saurait assez admirer la sagacité et la portée [page 426] précise. Une foule de vues qui n'ont prévalu et n'ont été vérifiées que par la suite apparaissent là pour la première fois ; l'auteur, en ayant l'air de tirer à bout portant dans la mêlée, a prévenu et indiqué d'avance les visées de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont passé après lui dans l'étude de ces temps l'ont-ils pris, même ses adversaires politiques, en haute et singulière estime. M. de Maistre a très-bien vu le premier que, le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie (c'est-à-dire l'intégrité des États du roi futur) ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme (5. C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur très intéressé dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier roi futur (j'en demande bien pardon à M. de Maistre). — Voir les Mémoires de Napoléon, tome I, page 4.). Le discours idéal qu'il prête (chap. II) à un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons d'armes à sauver la France et le royaume quand même, est d'une éloquence politique qui parle d'elle-même à toutes les âmes : il conclut par ces paroles si souvent citées, et que M. Mignet inscrivait, il y a près de vingt ans, en tête de son histoire : « Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du Ciel. » — Le rôle, la fonction, la magistrature de la France entre toutes les nations d'Europe n'a été nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue universelle, esprit de prosélytisme, il y voit les deux instruments et comme les deux bras toujours en action pour remuer le monde.

Un troisième et remarquable aspect qui, dans les Considérations, se rattache au précédent, et qui prouve à quel point l'auteur avait bien vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et même de prédictions qui se sont trouvées justifiées. Sous la question, toute civile et politique en apparence [page 427] qu'elle était devenue, il découvre le caractère religieux, le sens théologique si vérifié par ce qui s'est produit à nos yeux depuis quarante ans, et lors de la grande réaction de 1800, et dans ce mouvement actuel, persistant et encore inépuisé des esprits. Il ne craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur : « Si la Providence efface, sans doute c'est pour écrire... Je suis si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère l'affaiblissement général des principes moraux, la divergence des opinions, l'ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l'immensité de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la vérité du christianisme. » S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une incomparable éloquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme tant combattu, il a du moins donné jour à la perspective sur le rajeunissement. Je sais bien qu'il l'interprétait pour son compte en un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent varier en idée la nuance.

En 1796, M. de Maistre prédisait sans marchander une Restauration et en dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la cérémonie. Le chapitre intitulé : Comment se fera la Contre-révolution si elle arrive? est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion dernière une suite d'extraits de Hume sur la fin du Long Parlement à l'agonie, la veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il s'arrête avant 1688, avant Guillaume et la Déclaration des droits ? On pourrait, dès cet écrit, noter chez M. de Maistre une tendance à prédire qui est devenue par la suite une forme extrême de sa pensée, un faible, je dirai presque un [page 428] tic dans un esprit si sérieux. A propos de la ville de Washington, qu'on avait décidé de bâtir exprès pour en faire le siège du Congrès : « On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve ; on a arrêté que la ville s'appellerait Washington ; la place de tous les édifices publics est marquée, et le plan de la Cité-reine circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement il n'y a rien là qui passe les bornes du pouvoir humain; on peut bien bâtir une ville. Néanmoins, il y a trop de délibération, trop d'humanité dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington, ou que le Congrès n'y résidera pas. » Beaucoup des prédictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des gageures.

De la part d'un esprit vif, hardi, résolu, cet entraînement s'explique à merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les événements religieux de 1800-1804, et les événements politiques de 1814, sur celui même qui les avait si pleinement conjecturés. A force d'avoir prédit juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit trop. On a relevé les prédictions de lui qui ont réussi ; on ferait une liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout à l'heure sur la ville de Washington, ainsi à la fin du Pape (6. Livre IV, chapitre XI) : « Souvent j'ai entretenu des hommes qui avaient vécu longtemps en Grèce et qui en avaient particulièrement étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d'accord sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque... Je ne demande qu'à me tromper ; mais aucun œil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, et s'il venait à cesser, qui sait ce qui arriverait ? » — Eh ! mon Dieu ! — ni plus ni moins, — le roi Othon.

Cette intrépidité d'assertions au futur amène dans le détail de singulières discordances qui font sourire, et qui, j'en suis [page 429] certain (mais voilà que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui de sang-froid, le feraient sourire lui-même. Prédisant dans ses Considérations les bienfaits de la future restauration royale, il s'écriait : « Pour rétablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus; il le voudra sans doute, mais, par la nature même des choses, il y sera forcé.... Les hommes estimables viendront d'eux-mêmes se placer aux postes où ils peuvent être utiles... » Voilà un idéal de 1814 et de 1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue à l'usage seulement des crédules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le permettre :

A mon gré le De Maistre est joli quelquefois.

Et dans la préface du Pape, datée de mai 1817, lorsqu'il s'écrie : « Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grands événements... » En effet, sur ce tableau des ordinations, il aurait trouvé, parmi les noms de la noblesse française qu'il y cherchait, celui de l'abbé-duc de Rohan. Fertile matière à de grands événements futurs ! — Mais n'anticipons pas.

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Extrait, pages 443-444

M. de Maistre fut conduit à son livre du Pape par sa force logique. Il était pénétré du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu les coups de foudre dans notre Révolution ; mais, au lieu de se borner à reconnaître et à constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque sorte ces coups, d'en sonder la loi mystérieuse et de remonter au dessein suprême. Son esprit positif et précis ne pouvait s'accommoder d'une vague idée et d'un à-peu-près de Providence, ne se manifestant que çà et là. Or, pour faire cette Providence complète et vigilante, et sans cesse unie à l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle permanent. Il n'était pas homme, fournie les mystiques, comme Saint-Martin et les autres, à [page 444] supposer je ne sais quelle petite Église secrète et quelle franc-maçonnerie à voix basse, dont le sacerdoce catholique n'eût été qu'un simulacre sans vertu, une ombre dégradée et épaissie. Quant aux protestants et aux chrétiens libres, disséminés, croyant à la Bible sans interprète, c'est-à-dire, selon lui, à l'écriture sans la parole et sans la vie, il ne s'y arrêtait même pas. Pour lui, le siège et l'instrument de la chose sacrée devait être manifeste et usuel, visible et accessible à toute la terre ; ce ne pouvait être que Rome ; et comme les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement, dogmatiquement, et de tout expliquer : tour de force dont il s'est acquitté moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement, moyennant surtout quelques entorses çà et là à l'exactitude et à l'impartialité historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres détracteurs en ont donné dans l'autre sens ; mais les entorses de De Maistre sont magnifiques et à la Michel-Ange. Les autres, les enragés et les malins, n'ont donné que des crocs-en-jambes.

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Extrait, pages 453-454

M. de Maistre n'était pas homme à y rester insensible, et il se serait maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable à Bacon, s'il n'avait aussi été impatienté de tout ce qu'on a débité de lieux-communs à son propos. C'est bien là l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le faiseur disert de préfaces et de programmes, à son cours des anciennes Écoles normales : il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent Saint-Martin, l'un des élèves, lequel, tout pacifique qu'il était, l'attaqua sur ses prétentions baconiennes avec chaleur et, qui [page 454] plus est, netteté, mais en rendant tout respect à Bacon (1). —. Beaucoup des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le répéter?) les éclats d'un homme d'esprit impatienté d'avoir entendu durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en mêlent : il va lui-mêrue au delà du but, comme pour faire payer l'arriéré de son ennui.

Notes

(1) Voir au tome III des Séances des Écoles normales (édit. de 1801), page 113; Saint-Martin y marque énergiquement combien personne ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile Bacon : « Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses à désirer, il est néanmoins pour moi, non seulement moins repoussant que Condillac, mais encore cent degrés au-dessus... Je suis bien sur que j'aurais été entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas été de Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gêne un peu. Après vous être établi son disciple, vous n'approchez de son école que sobrement et avec précaution. »

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