Index de l'article

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Madame Jeanne Guyon

Ce dossier concernant Jeanne Marie Bouvières de la Mothe-Guyon comprend :

  1. La biographie de Madame Guyon proposée par Auguste Desplaces, dans La Revue de Paris, 1840.
  2. Une bibliographie des ouvrages de Mme Guyon
  3. Le premier article (n° 9 du 9 avril 1865) de La Vérité, journal du Spiritisme, signé « A.P. » (André Pezzani).
  4. L’article Le Quiétisme du Dictionnaire des sciences philosophiques, pages 326-331, par H. Bouchitté, recteur de l’Académie d’Eure et Loir, pour mieux comprendre les accusations de quiétisme portées contre Mme Guyon, cause de sa condamnation et de celle de Fénelon
  5. Saint-Martin et Madame Guyon : Louis-Claude de Saint-Martin connaissait-il Mme Guyon ? A-t-il lu ses ouvrages ? En parle-t-il dans ses livres, et si oui, quel était son avis ?

Biographie de Madame Guyon

Extrait de la  Revue de Paris - Nouvelle série, Année 1840. Tome quatorzième. Paris, au Bureau de la Revue de Paris., 1840.

Article de M. Auguste Desplaces : Madame Guyon,  pages 270-279

Revue de Paris 1840 Tome XIV

Introduction

Le dogme catholique a, parmi ses croyants les plus sincères, ceux qui l'admettent sans controverse, deux tendances opposées, mais également dangereuses, à combattre. L'une, familière aux temps de tiédeur religieuse et de foi sans élans, amène le commun des esprits à faire consister tout le culte en quelques pratiques extérieures de dévotion ; l'autre, plus fervente, moins vulgaire, mais parfois aussi fatale au dogme, arrive par ses curieuses investigations et ses hardiesses à subtiliser le symbole religieux que la première tendance indiquée matérialise. Chose étrange cependant ! Ces deux tendances si diverses se produisent presque toujours simultanément, au point que la manifestation de l'une est souvent le signe précurseur de l'autre. Ainsi, quand à la fin du XVIe siècle, la piété, dans quelques couvents de l'Europe catholique, eut dégénéré en une sorte de culte machinal, la réaction ne se fit pas longtemps attendre. Tandis que beaucoup qui dévidaient les grains du rosaire, qui observaient les jeunes, qui achetaient des indulgences ou allaient en pèlerinages, négligeant des observances d'une plus haute moralité, croyaient ainsi, de bonne foi sans doute, accomplir tous les devoirs du chrétien, arriva cinquante ans plus tard, au plein milieu de cette léthargie, l'Espagnol Molinos qui, sans s'arrêter à l'accomplissement secondaire de ces pratiques, se jeta de primesaut dans toutes les rêveries, et, d'après Rome, dans tous les écarts de la spiritualité, en exaltant les pures délices, la quiétude d'une âme qui, ravie d'amour pour son Dieu, va se noyer en lui. L'auteur du Guide spirituel fut condamné ; mais tout en respectant l'anathème qui le frappa, l'historien se demande pourquoi les jésuites, si ardents à provoquer cette condamnation, [271] n'eurent pas le même zèle à en solliciter une seconde contre tous ceux qui, par des actes purement extérieurs, altéraient si fort l'essence du catholicisme.

Mais ce n'est pas de Molinos qu'il s'agit à cette heure, et sans remonter à l'Espagne du XVIIe siècle, on pourrait, en France, sous Louis XIV, trouver l'antagonisme des deux tendances signalées, et se hasarder à dire que Port-Royal a bien pu par son rigorisme effaroucher quelques âmes rêveuses, et leur inspirer le goût des prédications de Saint-Cyr. Et à ce compte encore (mais je touche au paradoxe), entre les deux prélats que Mme Guyon mit aux mains, l'austère dogmatisme de Bossuet servirait de contrepoids aux tendresses mystiques de Fénelon.

Le quiétisme, ce débat religieux si actif en son temps, est de nos jours oublié comme tant d'autres, et il est peut-être inutile de rappeler cette vieille querelle. Mais ici on ne vise certes pas à traiter à fond la question du quiétisme. On veut simplement, en esquissant la vie d'une femme qui fut l'émule, d'autres diraient la contrefaçon, de sainte Thérèse ou de sainte Catherine de Gènes, offrir au lecteur qui a quelque goût de spiritualité une étude d'un certain intérêt historique. Une femme, en effet, qui, sur un point de théologie, émeut Versailles, Paris et la province, qui vise à l'apostolat et en subit la persécution à la Bastille, qui a des prosélytes comme Mme de Maintenon et l'archevêque de Cambrai, et des adversaires comme les évêques de Chartres et de Meaux ; cette femme, quoique à distance, peut, il semble, espérer de nous quelque intérêt.

Madame Guyon

Jeanne-Marie Bouvière de La Mothe naquit, en avril 1648, à Riom en Auvergne, d'une famille originaire de Montargis. Elle eut une enfance malingre et une jeunesse que se disputèrent des alternatives de coquetterie et de dévotion. Ce fut un premier trait de ressemblance avec sainte Thérèse. C'était une fort jolie personne avant que la petite vérole ne l'eût défigurée, et ce malheur lui arriva plusieurs mois avant qu'elle ne connût le compagnon de ses voyages, le P. La Combe, ainsi qu'elle le note soigneusement elle-même, afin, j'imagine, de réfuter quelques bruits calomnieux sur sa moralité. Son père l'engagea dans un mariage dont elle eut, s'il faut l'en croire, beaucoup à souffrir ; elle épousa M. de Guyon, conseiller au parlement. Le digne magistrat, qui la trouvait souvent en contemplation dans sa chambre ou au jardin, n'avait qu'un goût fort modéré pour ces extases, et se moquait volontiers de la visionnaire qu'il ne fatigua pas longtemps, au reste, de ses railleries. Il la laissa veuve fort jeune avec trois petits enfants. Elle put dès lors se livrer sans obstacle à toutes ses mystiques spéculations et aux desseins qui la préoccupaient déjà.

Jeanne Marie Bouvières de la Mothe-Guyon

Sa passion de spiritualité se réveilla plus vive que jamais, et un religieux à qui elle se plaignait un jour de ses difficultés à faire oraison, lui répondit sans la connaître : « C'est que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. » Ce mot fut, à ses yeux, un trait de lumière; l'ardeur inoccupée de son âme rencontra un aliment : elle se voua sans réserve à ce culte intérieur, à ce divin amour dont elle parle avec ivresse : « J'éprouvais, dit-elle en un passage que [272] je cite pour montrer qu'elle ne manquait pas de ce véritable esprit que lui refuse Voltaire, j'éprouvais ces paroles de l'épouse des cantiques : “Votre nom est comme une huile répandue, c'est pourquoi les jeunes filles vous ont aimée” [Cant. I, v. 2] ; car je sentais dans mon âme une onction qui, comme un baume salutaire, guérit en un moment toutes mes plaies, et qui se répandait même si fort sur mes sens, que je ne pouvais presque ouvrir la bouche ni les yeux. Je ne dormis point de toute cette nuit, parce que votre amour, ô mon Dieu, était non seulement pour moi comme une huile délicieuse, mais encore comme un feu dévorant qui allumait dans mon âme un tel incendie qu'il semblait devoir tout dévorer en un instant. Je fus tout à coup si changée, que je n'étais plus reconnaissable ni à moi-même, ni aux autres; je ne trouvais plus ni ces défauts, ni ces répugnances ; tout me paraissait consumé comme une paille dans un grand feu. » [Tome I, pages 79-80].

Genève

Mais ces délices qu'elle trouvait dans l'amour de son Dieu, il ne lui suffisait pas de les connaître seule, elle se crut destinée à en répandre le goût, et sa pensée dominante était une fondation religieuse. C'était à Genève qu'elle songeait, comme y devant réaliser son pieux dessein. Encouragée à cette œuvre par des religieuses, par M. Bertot, son directeur, et par le P. La Combe avec qui elle était en commerce de lettres, Mme Guyon communiqua son projet à l'évêque de Genève qui se trouvait alors à Paris. L'évêque accueillit favorablement ses intentions, et lui permit de se fixer à Gex où des nouvelles catholiques allaient s'établir. Mme Guyon partit donc pour la Savoie et se rendit à Gex en 1681. L'évêque de Genève, qui résidait à Annecy, fut la visiter en son couvent, l'honora des marques de son estime, et lui donna le P. La Combe pour confesseur. Mais ces bonnes relations ne furent pas de longue durée ; la désunion se glissa parmi les religieuses ; de petites factions se formèrent contre la fondatrice que, d'un autre côté, l'évêque pressait de se faire supérieure à Gex et de donner toute sa fortune à cette maison. La jeune apôtre, qui brûlait de commencer sa mission et qui croyait aux desseins de Dieu sur elle, se garda bien d'écouter ces conseils ; et même, comme les intrigues du couvent dégénéraient contre elle en vexations, elle quitta Gex pour se retirer aux Ursulines de Tonon où elle écrivit (1683) son livre des Torrents. Elle fit là une grave maladie dont elle réchappait à peine quand, sur l'engagement d'un ermite, elle se retira dans une petite maison au bord du lac. Soit inconstance d'humeur, soit qu'elle en fût chassée par les persécutions dont elle dit avoir été l'objet, toujours est-il qu'elle abandonna cette nouvelle demeure pour aller joindre, à Turin, une de ses amies, la marquise de Prunai. Mais Paris était le but où elle tendait, et, songeant à s'en rapprocher, elle quitta Turin pour Grenoble où commencèrent plus ouvertement ses prédications. A peine arrivée dans cette ville où sa réputation la devançait, elle se vit entourée d'un nombreux auditoire : « Je me sentis tout à coup, dit-elle, revêtue d'un état apostolique, et je discernais l'état des âmes des personnes qui me parlaient, et cela avec tant de facilité qu'elles en étaient étonnées, et se disaient les unes aux autres [273] que je leur donnais ce dont elles avaient besoin. » [Tome II, page 187]. Ses conférences mystiques, où abondaient les femmes, les religieux, les enfants même, n'absorbaient pourtant pas tout son temps; elle occupait ses loisirs à composer son petit traité célèbre sur le Moyen court et facile de faire oraison, le Livre des Juges, et ses interprétations du Cantique des Cantiques.

Paris

Elle revint enfin à Paris en 1686, après une absence de cinq années dont elle employa les derniers temps à voyager de Marseille à Gênes, et de Turin à Verceil où elle écrivit ses explications sur l'Apocalypse. Mme Guyon, à son retour, trouva un petit cénacle de fidèles déjà familiarisés à sa doctrine ou avides de la connaître. Les salons du Marais et de l'île Saint-Louis s'ouvrirent à ses conférences qui, parfois aussi, se tenaient à la campagne, chez Mme la duchesse de Chevreuse où se réunissaient plusieurs personnes auxquelles Mme Guyon enseignait, pour parler son langage, les voies de l'intérieur. Mais les orages qui avaient tourmenté la voyageuse en Savoie, recommencèrent bientôt à Paris, sur l'instigation de son propre cousin, le P. de La Mothe, qu'elle accuse d'avoir monté la cabale dont elle fut victime. Le P. La Combe, qu'elle associait à sa mission, était un prédicateur entraînant qui obtint dans la chaire, à Paris, des succès dont furent jaloux les religieux de son ordre, et en particulier le P. de La Mothe. On enveloppa donc les deux prédicants dans de communes calomnies ; on inventa des lettres, on raconta des anecdotes, on agit tant et si bien que l'effet de tout ce manège fut l'emprisonnement à la Bastille pour La Combe, et une lettre de cachet contre Mme Guyon, qu'on enferma comme hérétique au couvent de la Visitation (1688). La, on lui fit subir plusieurs interrogatoires sur divers points contestés de ses ouvrages ; mais tout en trouvant peu de chose à blâmer en sa doctrine, l'official faisait traîner l'instruction en longueur, et Mme Guyon ne voyait point de terme à sa captivité. Cependant ses amis se remuaient au dehors pour hâter sa délivrance. Une de ses parentes, religieuse à Saint-Cyr, Mme de la Maison-Fort, se jeta aux pieds de Mme de Maintenon, la conjurant de venir en aide à celle qu'elle nommait une victime persécutée par des méchants. Mme de Miramion vint intercéder aussi, et l'archevêque de Paris, qu'on accusait de n'opprimer ainsi Mme Guyon que pour la contraindre à donner en mariage sa fille et sa belle dot au marquis de Harlai-Chanvalon, son neveu, fut enfin obligé de lâcher sa recluse.

Madame de Maintenon et Fénelon

Le premier emploi que Mme Guyon fit de sa liberté, fut d'aller à Saint-Cyr saluer sa libératrice. Elle plut à Mme de Maintenon et s'en concilia les bonnes grâces, au point d'être rapidement admise en son intimité. Elle lia aussi connaissance à cette époque avec l'abbé de Fénelon, homme de relations séduisantes, et alors précepteur des enfants de France. Ce fut là l'heureux temps de Mme Guyon, le beau moment de sa petite gloire. Elle comptait de nobles noms parmi les membres de son cénacle. Mme de Morstein, les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, la princesse d'Harcourt, la duchesse de Charost, la duchesse de Béthune que Saint-Simon, dans ses mémoires, désigne comme la [274] grande âme du petit troupeau, telles étaient les principales. On tenait d'ordinaire les conférences à l'hôtel de Chevreuse, et Mme Guyon y développait ses mystiques théories sur l'oraison de silence, sur l'état de foi nue et sur l'état d'enfance.

Un jour cependant, au plus pathétique endroit du discours, la duchesse de Guiche, étonnée de ce langage obscur, jeta un grand éclat de rire. Mme Guyon, ainsi moqueusement interrompue, somma la jeune femme d'expliquer le sujet de sa distraction. « Mon Dieu! madame, dit la belle duchesse en rougissant, je pensais qu'il peut bien se faire que votre esprit se dérange, et le nôtre aussi.» Je laisse à imaginer le scandale.

Toutes ces réunions à Paris avaient lieu dans le plus attirant mystère. Parfois cependant, à l'époque des voyages de Louis XIV à Marly, où le duc de Bourgogne n'allait point encore, ni son précepteur par conséquent, on accourait en cachette à Versailles. Fière, et à juste titre, d'un disciple tel que Fénelon, qu'elle appelait son enfant spirituel, l'adroite sectaire se gardait bien de compromettre par d'étranges sorties ses idées auprès de l'illustre abbé, que la pente rêveuse et quasi romanesque de son esprit entraînait naturellement vers elle. Ce n'était pas devant lui qu'elle se posait en visionnaire ou en prophète, ni qu'elle se comparait à la femme de l'Apocalypse, ni qu'elle se faisait délacer comme suffoquant de grâce intérieure. Aussi Fénelon, qui l'entendait traiter gravement de graves sujets, séduit par les teintes un peu nuageuses dont cette femme idéalisait certaines questions théologiques, avait-il pour elle une sympathie fort vive. D'ailleurs, comme l'observe spirituellement Voltaire, il était sous ce rapport ce qu'on est en amour, et pardonnait les défauts pour ne s'attacher qu'à la conformité des sentiments qui l'avaient charmé. Quoi qu'il en fût, les conférences de Versailles avaient une vogue mystérieuse qui leur donnait un grand charme. L'Échelle et Dupuy, gentilshommes de la chambre de M. de Bourgogne, y étaient admis, et la comtesse de Guichem, fille aînée du duc de Noailles, s'esquivait de la cour le plus souvent qu'elle pouvait pour accourir ù cette manne.

Saint-Cyr

Mais Saint-Cyr était encore le foyer de prédications le plus actif. Là, les progrès dans les voies de spiritualité étaient d'autant plus rapides, que la solitude y disposait mieux les imaginations. L'exemple de Mme de Maintenon ne contribuait pas peu d'ailleurs à soumettre les cœurs les plus rebelles, à stimuler les plus apathiques On n'y parlait qu'avec un respectueux enthousiasme de la nouvelle Priscille ; sa parole y était accueillie avec transport et crue avec soumission. La vie de plusieurs religieuses s'en améliora, et Mme de Maintenon dut s'applaudir, dans l'intérêt moral de la maison, d'en avoir ouvert l'entrée à une femme dont l'enseignement y produisait ces merveilleux effets.

Cependant Godet Des Marais, évêque de Chartres, diocésain et directeur de Saint-Cyr, n'y voyait pas sans jalousie l'influence de Mme Guyon et ses cures religieuses. Il songea à la perdre dans l'estime de sa protectrice, et voici quelles furent ses manœuvres. Il fit admettre dans le troupeau choisi deux dames, [275] complices de ses desseins, qu'il chargea de surveiller l'apôtre et de noter les points les plus exaltés de sa doctrine. Les nouvelles élues, femmes rusées, j'imagine, feignirent une ferveur si enthousiaste, que toute la petite église, se réjouissait, sans soupçonner que la trahison siégeât au cénacle. Mme Guyon elle-même, charmée de ses nouvelles conquêtes, qui semblaient abonder en plein dans ses idées, s'ouvrit à elles sans réserve, et quand M. de Chartres eut enregistré, sous la dictée de ces dames, un assez bon nombre de propositions qu'il jugeait hérétiques, il éclata.

Ce fut un coup de foudre. Mais avant d'aller plus loin, c'est le moment de donner une idée concise et dégagée de tous développements subtils, des opinions d'une femme qui aurait pu résumer ainsi sa pensée et inscrire comme devise sur sa bannière : « Aimer Dieu pour lui-même et toutes choses en lui. »

La doctrine professée par Mme Guyon

Qu'on n'aille pas toutefois s'imaginer que toutes les spéculations consignées dans ses livres soient le produit de son cerveau, le rêve de sa fantaisie. Ces idées, dont elle poussa trop loin les conséquences apparemment, puisqu'on les jugea entachées de quiétisme, ces idées, dis-je, sont pour la plupart émises et consacrées par les pères de l'antiquité, tels que saint Ignace, saint Basile, saint Ambroise, saint Augustin ; plus tard, par saint Bonaventure, Grenade, Rodrigues, Silvius, le cardinal Bona, Gerson et autres; puis, enfin, par sainte Thérèse. Mme Guyon ne fit tout au plus que les ériger en théories, et donner un corps à ces maximes isolées. Aussi, en débarrassant la pensée de l'apôtre de Saint-Cyr de tout l'alliage ridicule qui l'a si maladroitement compromise, je crois qu'il est difficile de blâmer en elle certaines utopies, vénérées en d'autres, et que les plus clairvoyants en ces matières auraient peine à déterminer le point où l'orthodoxie s'arrête et où le schisme commence.

Les mystiques (et ici je me tiens le plus possible en garde contre toutes subtilités), les mystiques, qui considèrent la perfection de Dieu comme la règle de son amour, devaient logiquement regarder cette règle de la volonté infinie comme la plus sûre et la plus parfaite à diriger les volontés finies.

Les hommes n'agissent d'ordinaire que sous l'impulsion de l'amour-propre ou dans un but intéressé ; mais, ainsi que l'homme n'est pas la vraie lumière qui éclaire son esprit, il n'est pas la cause du parfait amour qui doit échauffer son cœur. Il faut donc qu'une puissance supérieure à l'homme agisse sans cesse en lui pour l'élever au-dessus de lui-même, et le faire aimer selon la loi immuable de l'amour.

Ceci posa, il s'agit de parvenir à ce pur amour (caritas), et, comme premier moyen, les mystiques proposent l'oraison.

La plus parfaite oraison, suivant eux, est de recevoir passivement l'impression de Dieu, qui nous attire sans cesse à lui. Toute l'activité de l'homme se borne alors à céder ou à résister à l'opération divine, mais par cette faculté de consentement ou de résistance, les mystiques, on le voit, respectent le libre arbitre. La volonté, mue par la grâce, forme d'abord, pour se détourner des créatures et pour aller à Dieu, des désirs qui ne sont pas tout de suite écoutés; [276] mais insensiblement on triomphe des obstacles, des longueurs, des distractions, et l'on finit par s'accoutumer à vivre en la présence divine d'une manière plus simple, plus intime, plus uniforme. L'âme agit, mais Dieu, seul principe de son action, la meut, la stimule, l'entraîne; et plus l'âme se livre à cette impulsion divine, plus celle-ci devient vigoureuse, comme le mouvement des corps, qui augmente à mesure qu'ils approchent de leur centre.

Telle est l'oraison évangélique, appelée par Mme Guyon oraison passive ou de silence.

Mais à proportion que l'homme s'unit à Dieu par l'oraison, il faut qu'il s'éloigne de la créature et de soi-même par le renoncement, second moyen de parvenir à l'union divine.

Cette abnégation interdit le moindre regard jeté sur la créature, le moindre retour de vaine complaisance sur soi. C'est l'humilité évangélique pratiquée dans toute sa rigueur, le dédain des grandeurs, des richesses, des vanités humaines, l'acceptation soumise des souffrances imposées par la justice divine, la tolérance envers autrui, la mortification pour nous-mêmes, une pénitence universelle, enfin une mort qui s'étend sur les sens, l'esprit, le cœur, sur l'homme entier, et qui ne laisse aucune prise à l'amour des créatures, ni à l'amour de soi-même.

C'est dans cette oraison et dans ce renoncement que consistent tous les mystères de la vie intérieure ; mais cette vie a diverses phases, divers états (1) remplis de luttes, de tentations, de langueurs, de sécheresses, d'incertitudes, de misères, d'obscurités et de souffrances, jusqu'à ce que sur les ruines de l'amour- propre le règne de Dieu soit rétabli dans l'âme.

Alors, l'esprit étant délivré de toutes ses activités, la volonté de toutes ses agitations, l'âme est plongée dans une paix, dans une solitude divine où les sens et l'imagination se taisent pour écouter la sagesse éternelle qui parle au cœur et l'ineffable langage que le cœur rend à Dieu. Alors l'homme ne vit plus de sa propre vie, mais Dieu vit en lui. Il renaît et devient enfant sans esprit ni volonté propre; la lumière du Verbe devient son unique lumière, et l'amour de Dieu son unique amour. Alors cette vie nouvelle au sein de Dieu prend la place de l'ancienne vie d'Adam ; ainsi s'opère la régénération de l'Évangile, interprétée au point de vue des mystiques.

Telle est, en somme, et à ne prendre que l'idée fondamentale, sans s'arrêter aux divagations brodées à l'entour, telle est la doctrine que Mme Guyon professe en accord avec les mystiques. Cet anéantissement, cette absorption de l'âme en Dieu, l'objet capital et le but de la science, n'a rien, je pense, de contraire au dogme, et pour ne citer qu'un seul mais décisif exemple, voici ce [277] qu'on lit au livre III de l’Imitation : « Quand serai-je, ô mon Dieu, tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre amour, que je ne me sente plus moi-même, et que je ne vive plus que de vous dans cette union ineffable et au- dessus des sens, que tous ne connaissent pas ! » Que tous ne connaissent pas ! Allusion significative.

Quant à cette autre maxime capitale : « Aimer Dieu pour ses perfections infinies uniquement, et non par l'appât des récompenses ou la terreur des châtiments, » ç'avait été toute la pensée de sainte Thérèse, comme l'atteste un sonnet d'elle qu'on trouve dans les Pensées d'août, traduit avec un parfait sentiment du ton :

Ce qui m'excite à t'aimer, ô mon Dieu,
Ce n'est pas l'heureux ciel que mon espoir devance ;
Ce qui m'excite à t'épargner l'offense,
Ce n'est pas l'enfer sombre et l'horreur de son feu.

C'est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu
Cloué sur cette croix où t'atteint l'insolence;
C'est ton saint corps sous l'épine et la lance,
Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m'éprend, et d'amour si suprême,
O mon Dieu, que, sans ciel même, je t'aimerais ;
Que, même sans enfer, encor je te craindrais!

Tu n'as rien à donner, mon Dieu, pour que je t'aime ;
Car si profond que soit mon espoir, en l'ôtant,
Mon amour irait seul, et t'aimerait autant !

Les conférences d’Issy

Cependant l'évêque de Chartres, qui en voulait finir avec Mme Guyon, ne se prenait qu'aux grotesques enluminures dont elle avait bariolé sa doctrine. Il effraya Mme de Maintenon qui, au seul mot de quiétisme, ferma Saint-Cyr à son amie. Alors Godet des Marais, fort de ce premier triomphe, vint lui- même à Saint-Cyr ordonner qu'on lui remit sur l'heure tous les ouvrages de Mme Guyon. La consternation fut générale ; il y eut de la résistance et des larmes; mais la fondatrice toute-puissante ayant obéi la première, il fallut bien l'imiter. La seule Maison-Fort brava l'évêque, et répondit que la doctrine de sa parente ne méritait point cet outrage.

Cet éclat fit bruit. Le roi lui-même, ennemi de toute nouveauté, ou religieuse ou politique, entendit parler de cette affaire. Mme Guyon, poursuivie de calomnies qui redoublaient depuis que Mme de Maintenon lui avait retiré son appui, demanda des juges et en obtint. Sur l'ordre du roi, l'évêque de Meaux, Bossuet, l'évêque de Chalons, depuis cardinal de Noailles, et l'abbé Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, s'assemblèrent à Issy pour examiner ses [278] livres. Mais avant l'examen ordonné, l'archevêque de Paris, irrité de n'avoir pas été choisi et jaloux que d'autres fussent érigés en juges dans son diocèse, fit afficher une censure publique des livres en question.

C'était principalement le petit traité sur le Moyen court qui était cité devant le tribunal théologique. Dans cet opuscule, Mme Guyon, qui définit l'oraison, l'application du cœur à Dieu et l'exercice intérieur de l'amour, donne une théorie didactique de l'oraison qui, passant par divers degrés, tels que la méditation et la lecture méditée, arrive à l'oraison de foi ou de repos, puis à l'abandon en Dieu, cette clé de tout l'intérieur, et enfin à l'oraison de simple présence ou contemplation active. Mais je me borne à cet aride sommaire, de peur, en le détaillant, d'inspirer l'ennui ou de tomber en des redites.

Mme Guyon ne voulut pas être jugée sans défense; aussi s'empressa-t-elle d'écrire ses Justifications que, selon elle, l'aréopage refusa de lire. Parmi ses juges, le plus puissant et le plus redoutable était Bossuet. Ayant passé une grande part de sa vie à lutter contre les protestants, il était peu versé dans la science des mystiques que Mme Guyon l'accuse même de ne pas connaître. Il n'en poursuivait pas avec moins d'acharnement l'affaire du quiétisme, ce qui faisait croire que derrière Mme Guyon il y avait une autre victime à frapper. L'évènement justifia les médisances.

La condamnation

Cependant les conférences d'Issy prenaient une physionomie peu favorable à l'accusée, quand celle-ci, sur les conseils de Fénelon, proposa à Bossuet d'aller en son diocèse habiter un couvent qu'il lui désignerait, et où il pourrait mieux s'initier à ses opinions. L'évêque désigna les Filles-de-Sainte-Marie, à Meaux. Ce fut là que Mme Guyon se soumit à la condamnation de sa doctrine; mais une fois de retour à Paris, où Mme de Morstein la ramena en triomphe dans le carrosse de Mme de Mortemart, elle se remit encore à dogmatiser sourdement. Retirée dans une petite maison de la rue Saint-Antoine, sa porte ne s'ouvrait qu'avec précaution au petit nombre de fidèles assez avides de sa parole pour la venir chercher en dépit de l'espionnage. Le mystère ne fut pourtant pas si bien gardé qu'on ne parvint à surprendre l'apôtre infortunée qui fut, sans autre forme de procès, conduite à Vincennes (1693), puis de là transférée plus tard à la Bastille.

On sait comment se termina l'affaire du quiétisme. Fénelon, nommé archevêque de Cambrai peu avant la captivité de son amie, publia, avant de partir pour son diocèse, les Maximes des Saints, ouvrage où il avait rassemblé, en deux colonnes distinctes, les maximes de mysticité orthodoxe, et celles qui sont au contraire erronées et dangereuses. Sur l'instigation de Bossuet, le livre fut traduit en cour de Rome, condamné par Innocent XII, et l'archevêque de Cambrai lut sa propre condamnation en pleine cathédrale, devant une assistance qui pleurait d'admiration.

Pour Mme Guyon, sa captivité se prolongea jusqu'en 1703. Elle en charmait les ennuis en composant des cantiques ; la stance suivante donnera une idée de sa manière : [279]

J'avais peine autrefois, voyant que l'innocence,
Malgré sa ferme confiance,
Endurait la nuit et le jour :
Mais depuis j'ai connu que le poids de souffrance
Se mesure au poids de l'amour.

On ne peut d'ailleurs insister sur la valeur littéraire de ses ouvrages, car une femme qui, comme elle l'apprend elle-même, écrit au courant de la pensée, sous l'inspiration qu'elle croit tenir de Dieu, sans se préoccuper le moins du monde des exigences de l'art, cette femme-là relève d'une officialité et non d'un tribunal littéraire. A l'époque de sa mise en liberté, Mme Guyon se retira dans la Touraine, que Saint-Martin, un rêveur de sa famille, devait habiter plus tard, puis à Blois, où elle vécut pieuse, isolée, guérie de son goût pour l'apostolat, et sans paroles amères contre ses ennemis; elle y mourut en 1717.

Auguste Desplaces


Note

(1) Ce sont les trois états de la vie spirituelle que les mystiques appellent purgatif, illuminatif, unitif, et que Mme Guyon nomme actif, passif, divin, c'est-à- dire le renoncement au sensualisme, la destruction de l'amour-propre et le rétablissement du pur amour.


Madame Guyon - Bibliographie

  • Ouvrages de Madame Guyon

La vie de Madame J. M. B. [Jeanne Marie Bouvières] de la Mothe-Guyon, écrite par elle-même, qui contient toutes les expériences de la vie intérieure depuis ses commencemens [sic] jusqu'à la plus haute consommation, avec toutes les directions relatives, à Paris, chez les Libraires Associés, Nouvelle édition, 1791, Tome I et II que l’on peut trouver sur le site de la BNF :

Moyen court et très facile de faire oraison que tous peuvent pratiquer très aisément. Seconde édition revue et corrigée. Briasson Lyon. 1686 http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k914601

Le Cantique des cantiques de Salomon, interpreté selon le sens mystique & la vraie représentation des états intérieurs. Lyon, chez Antoine Briasson. 1688 http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64930k

Les Opuscules spirituels, publiés par Jean-Philippe Dutoit-Membrini., Paris, chez les Libraires Associés, 1790.

 

Douze discours spirituels - Bibliothèque Chacornac. Paris 1903 http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k681728

Les livres de l'Ancien Testament (et du Nouveau Testament) avec des explications & réflexions qui regardent la vie intérieure. 1713-1714

Cet ensemble comporte 20 volumes. On peut les trouver (sauf les tomes 1 et 20) sur Google livres :

http://books.google.fr/books?q=editions:0eCSMTmSfhI5-US6&id=zqECAAAAQAAJ&source=gbs_book_other_versions_r&cad=2_1
  • Ouvrages sur Madame Guyon

Jacques Matter, Le mysticisme en France au temps de Fénelon, Paris, Didier, 1865.

Jules Michelet (1798-1874), Du Prêtre, de la femme, de la famille.  Hachette Paris, (2e édition) 1845
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