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Index de l'article

1854 – Revue de l'Ouest, Bretagne et Poitou

1854 revue ouest 2anneeRevue des provinces de l'ouest (Bretagne et Poitou)
Histoire, littérature, sciences et arts
Honorée d’une souscription à vingt exemplaires par le Conseil général de la Loire Inférieure.
Deuxième année
Nantes - And Guéraud et Cie, imprimerie librairie du passage Bouchaud
1854

 Bulletin bibliographique mensuel. Extrait, page 192

… Du Mysticisme au XVIIIe siècle. Essai sur la vie et la doctrine de Saint-Martin, le philosophe inconnu ; par E. Caro, professeur de philosophie au lycée de Rennes. In-8° de 19 ff. 3/4. Imprimerie de Marteville, à Rennes – à Paris, chez Hachette (1852)...

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 Notice biographique sur L.-F. DE TOLLENARE  - Extrait - Pages 300-302

Quand Édouard Richer, qui était animé de l'esprit de prosélytisme, et qui aurait voulu voir chacun partager ses idées religieuses, parla pour la première fois de Swedenborg à L.-F. de Tollenare avec l'éloquence et l'entraînement qu'il mettait à plaider cette cause, celui-ci, homme sensé et positif par-dessus tout, fut loin de se rendre à ses raisons. Jamais personne ne se laissait moins aller à l'engouement. Avant de se décider, il soumettait tout à la pierre de touche de la réflexion, et ne se déterminait ensuite à prendre un parti que quand il avait bien pesé, dans son esprit, le pour et le contre.

Certes, dans son voyage en Italie, il avait vu bien des choses qui, sous le rapport religieux, l'avaient choqué, et souvent la superstition la plus absurde s'allier au plus honteux relâchement des mœurs. Cependant, son scepticisme, comme je viens de le dire, avait été ébranlé par les preuves convaincantes que le catholicisme naissant avait semé çà et là dans la vieille Italie, et le philosophe voltairien avait senti, bien que vaguement, ses idées se reporter sur la religion que, tout enfant encore, lui avait enseignée sa mère. Aussi le débat entre ses premières croyances et les nouvelles qu'on voulait lui inculquer, dura-t-il pendant plusieurs années. Ce ne fut qu'après avoir lu avec la plus scrupuleuse attention les ouvrages de Jacob Bœhm, la Voie de la science divine de Law, ceux du théosophe saint Martin et de M. de Muralt, qu'il se rangea en dernier lieu au swedenborgisme comme philosophie religieuse, après avoir préalablement opposé objection à objection à Édouard Richer, qui les combattit les unes après les autres avec beaucoup de talent, sans pouvoir cependant tout à fait le convaincre.

Une observation assez curieuse à noter, c'est que bien qu'Édouard Richer travaillât sans cesse à l'amener à ses opinions, il les décline encore dans un écrit qui porte la date du 16 mars 1826, et déclare [page 301] hautement qu'il ne veut pas se constituer le défenseur de la nouvelle Jérusalem.

Comme il avait fait un voyage à Londres dans le courant de l'automne de la même année, Édouard Richer l'avait prié de lui apprendre quel était l’état du sentiment religieux en Angleterre. Il lui écrivit, à ce sujet, une longue lettre dans laquelle il passe en revue les différentes sectes chrétiennes répandues dans ce pays. Après une énumération dans laquelle on voit qu'en Angleterre, comme partout ailleurs, le mal se mêle au bien, il ajoute :

« J'aimerais à vous dire si ce pays nourrit beaucoup d'adeptes de Swedenborg, de saint Martin ou de Jacob Bœhm, mais je n'ai rien pu apprendre à cet égard. Quand j'ai parlé à mon obligeant interlocuteur du Museum britannique de ces écrivains et de la nouvelle Jérusalem, il m'a souri et il m'a répondu qu'il n'en avait entendu parler que comme de rêveries extatiques semblables à celles de sainte Thérèse et de sainte Brigitte. Dans le monde où j'ai questionné, on ne les connaît pas. Il paraît que je n'ai pas frappé aux bonnes portes. »

On peut voir, d'après ces extraits, qu'il y a encore loin de l'opinion d'un homme aimable du monde à la croyance d'un converti. D'ailleurs, quelle que pût être alors son opinion religieuse, il avait trop d'esprit pour oser briser en visière avec les idées de la généralité, surtout dans un temps où l'on faisait, à bon escient, parade de ses beaux sentiments catholiques. Il est vrai que, plus tard, il se rangea au swedenborgisme ; mais celui-ci ne fut jamais pour lui qu'une philosophie religieuse, dont il aimait à s'entretenir seulement avec ses amis intimes. C'est à elle que le philosophe voltairien, que le sceptique dut de voir se dissiper ses doutes sur le christianisme. Swedenborg eut à ses yeux le mérite capital de résoudre, d'une manière satisfaisante, des questions religieuses qui, débattues pendant des siècles par les plus grands génies, lui avaient toujours paru insolubles. La lumière que le célèbre Suédois apportait dans l'explication des écritures saintes, pour lesquelles il professait le plus profond respect, et surtout le talent avec lequel il savait dégager le sens spirituel du sens littéral, avaient ouvert un monde tout nouveau devant lui. Aussi, de longues années durant, son esprit méditatif se complot à se nourrir de cette doctrine qui l'avait ramené à Dieu en dissipant les ténèbres de son esprit.

[page 302] On demandera peut-être comment un homme doué, comme L.-F. de Tollenare, d'une si haute intelligence, n'a pas été choqué des visions de Swedenborg dans son monde spirituel, et a pu donner créance à toute cette fantasmagorie. Dans une doctrine, quand tout se lie et s'enchaîne aussi bien que dans celle de Swedenborg, si on adopte les prémisses, on est bien forcé d'adopter les conséquents, sans pour cela en faire un article de foi.

C'est aussi ce qui lui arriva. Sans rien nier ni sans rien adopter, L.-F. de Tollenare crut qu'il y a en nous différents modes de perception ; que l'homme, qui est à la fois matière et esprit, peut, comme sainte Thérèse, s'élancer de temps à autre hors de la prison des sens ; que le visionnaire n'est pas un être aussi ridicule qu'on le pense généralement; que ce qu'il voit n'est pas toujours l'effet d'une hallucination voisine de la folie, mais plutôt l'effet d'une organisation spéciale, et que les phénomènes de la seconde vue, comme disent les Écossais, bien que très surprenants par eux-mêmes, sont cependant attestés par trop de preuves irrécusables pour qu'on puisse les révoquer en doute. Or, sans pousser la crédulité jusqu'à la sottise, pensée qu'il n'est pas permis d'admettre avec un homme tel que lui, il concluait de là que les visions de Swedenborg dans le monde spirituel étaient des visions toutes personnelles, qui, pour cela, n'infirmaient pas, mais semblaient au contraire corroborer ce qu'il avançait dans ses ouvrages.

Au reste, quoiqu'il fût revenu au christianisme par la doctrine de Swedenborg, L.-F. de Tollenare resta toujours catholique au fond. Je puis même affirmer ici, avec connaissance de cause, qu'il n'adopta jamais aucune pratique du swedenborgisme, qu'il se contentait de regarder seulement comme une belle philosophie chrétienne. Les seules choses qu'il lui prit, ce fut la prière, ce fut de nourrir son cœur et son esprit de la lecture des livres saints, et de conformer sa vie à la morale si belle et si pure de l’Évangile, morale qu'il fit passer dans ses actes. Aussi était-il rare de voir quelqu'un qui aimât plus à obliger ou à faire le bien en silence, quelqu'un qui fût plus près de ses devoirs, quelqu'un enfin qui, quoiqu'il eût eu parfois à se plaindre des autres, nourrît contre eux moins de sentiments de haine, et qui prit plus à tâche de rendre heureux tous ceux qui l'entouraient.

LIDENER.

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