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1854 – Revue de Paris - Mort de Voltaire et de Rousseau

1854 revue paris t221 avril1er avril 1854
Tome XXI
Paris. Aux bureaux de la Revue de Paris, A la librairie nouvelle, 15, boulevard des italiens

Article Mort de Voltaire et de Rousseau. Mouvement des idées dans les années qui précèdent la révolution française* - Extrait, page 176-180

* Ce fragment est extrait du dix-neuvième volume de l’Histoire de France, par M. Henri Martin, qui va paraître prochainement [en 1860] chez Furne et Cie, rue Saint André des Arts, 45.

Les sociétés secrètes devaient être et furent le réceptacle de toute cette [page 177] fermentation d'idées et d'aspirations ardentes. A partir de 1770, ou un peu avant, la franc-maçonnerie, déjà très répandue, a pris un développement immense et tend à changer de caractère. D'abord simple instrument de tolérance, d'humanité, de fraternité, agissant d'une manière générale et un peu vague sur les sentiments de ses adeptes et de la société qu'ils influencent, elle tend à devenir instrument de mouvement et d'action, organe direct de transformation. Les trois espèces de mysticisme que nous venons d'indiquer la travaillent et la pénètrent à la fois : le mysticisme qu'on peut appeler sensualiste; le mysticisme politique, qui n'a de mystique que l'apparence; le mysticisme théosophique, qui est le véritable.

A partir de 1778, un médecin allemand a profondément remué Paris en annonçant la guérison de toutes les maladies par la vertu d'un agent universel qu'il a découvert et qu'il dirige à son gré. Tous les êtres, assure Mesmer, sont plongés dans un océan de fluide par l'intermédiaire duquel ils agissent les uns sur les autres. L'homme peut concentrer ce fluide et en diriger les courants sur ses semblables, soit par le contact immédiat, soit, à distance, par la direction du doigt ou d'un conducteur quelconque. Ces courants portent avec eux la santé et la vie dans les corps dont les fonctions sont troublées. Ils guérissent immédiatement les maux de nerfs et médiatement les autres maux. Par analogie avec les attractions de l'aimant ou du magnétisme minéral, Mesmer qualifie cette influence de magnétisme animal. Certains prodiges des anciennes religions, les cures miraculeuses par l'imposition des mains, les extases collectives et autres phénomènes extraordinaires opérés par des hommes sur d'autres hommes, n'ont été, suivant l'audacieux novateur, que des phénomènes magnétiques.

L'impression produite par Mesmer est immense : il entraîne les femmes, les jeunes gens, tous les esprits amoureux de l'inconnu et saisis par les espérances, sans bornes qui sont le caractère du temps (1). Bien des penseurs sont satisfaits de voir enfin donner une autre explication des faits mystérieux de l'histoire que la banale accusation d'imposture contre tous les thaumaturges et tous les chefs des religions. Quant à la foule, elle se précipite au baquet de Mesmer avec un entraînement bien plus général qu'elle ne courait autrefois au tombeau du diacre Paris. [page 178] Nous ne raconterons pas ces incidents bizarres, mais si connus, où l’on voit presque se renouveler les convulsions de Saint Médard sous un aspect moins violent et moins sombre, ni les luttes opiniâtres de Mesmer et de ses disciples contre les corps savants, luttes qui aboutissent au célèbre rapport rédigé par Bailli au nom d'une commission prise dans la Faculté de médecine et l’Académie des sciences (1784). La science, par la voix de Bailli, écarte comme arbitraire l’hypothèse du fluide magnétique, et, par conséquent, le pouvoir que s’attribuent Mesmer et ses adeptes de diriger ce fluide, ne nie pas absolument les phénomènes signalés, mais les attribue exclusivement à une cause morale, au pouvoir de l’imagination. Nier ces phénomènes emporte, en effet, des difficultés historiques bien autrement graves que les admettre dans une limite quelconque ; mais il est très douteux que l’explication de Bailli soit suffisante, quoiqu’on puisse croire que la cause inconnue qui agit si puissamment sur le système nerveux de l’homme soit beaucoup plus morale que physique.

Les développements que reçut le Mesmérisme, et qui en transformèrent tout à fait le caractère, allèrent dans la direction que nous venons d’indiquer. On connaissait plus ou moins obscurément le somnambulisme naturel et ses étonnants effets, expliqués dans les temps passés par des causes surhumaines, bienfaisantes ou malfaisantes. Le XVIIIe siècle avait négligé ces faits étranges. Tout à coup se produit un somnambulisme artificiel. Les frères Puy-Ségur, disciples de Mesmer, déterminent par l’action magnétique, quelle qu’en soit la nature, exercée sur des malades, non plus les crises nerveuses du baquet de Mesmer, mais un sommeil extatique durant lequel le somnambule a la vue intérieure de son propre corps, celle du corps de la personne avec laquelle on le lie d’un rapport magnétique, et, parfois même, à ce qu’on prétend, dépassant toutes les bornes assignées à l’action et à la portée de nos sens, étend au loin dans l’espace et même dans le temps une vue qui n’est plus celle du corps, c’est-à-dire retrouve la seconde vue des voyants et des sibylles. Ici, le matérialisme encore enveloppé dans la théorie de Mesmer achève de disparaître, et nous nageons en plein mysticisme. L’interprétation des traditions historiques par le magnétisme se complète et embrasse tous les mystères de l’antiquité. La séduction redouble, comme aussi l’opposition : les matérialistes s’exaspèrent d’une réaction si soudaine et si imprévue ; les savants s’effraient et s’indignent de voir le vieux monde des sciences occultes reparaître tout à coup et défier la philosophie expérimentale et les prudentes méthodes, mères de tant de progrès. La philosophie spiritualiste elle-même peut s’inquiéter à bon droit d’une telle disposition dans les esprits, si pleine de périls et d’illusions. Cette disposition, toutefois, il faut le dire, est superficielle chez le grand [page 179] nombre; le génie du XVIIIe siècle doit bientôt revenir sur l’espèce de surprise qu’il a subie et reporter cette effervescente ardeur sur la politique ; néanmoins le magnétisme et le somnambulisme continueront à exciter par intervalles de vives préoccupations et à manifester des faits en dehors des lois ordinaires de la physique, sans que ces faits puissent être suffisamment fixés pour entrer dans le domaine de la science : le problème restera problème.

Le mouvement mystique avait atteint son degré le plus élevé ailleurs que dans le magnétisme. II s’était toujours maintenu ça et là, depuis le XVIe siècle, des adeptes secrets de doctrines émanées de la Cabale ou philosophie mystique des Juifs, et du néoplatonisme alexandrin et gnostique réveillé par la Renaissance. Un personnage singulier, Martinez Pasqualis, juif portugais, à ce qu’on croit, introduisit, de 1754 à 1768, dans un certain nombre de loges maçonniques françaises, un rite portant le titre hébraïque des cohens (prêtres). Il s’agissait, dans les initiations des Martinistes, comme s’appelèrent les disciples de Martines, non seulement de communications intérieures avec le monde des esprits, mais de manifestations visibles, c’est-à-dire d’évocations théurgiques, de pratiques superstitieuses mêlées à une idéalité d’ailleurs élevée. Un jeune officier nommé Saint-Martin (2) fut initié à Bordeaux par Martinez. C’était une des âmes les plus religieuses et les plus pures qui aient passé sur la terre. Il ne resta pas longtemps engagé dans cette secte cabalistique; tout en admettant la réalité des relations surhumaines qu’on y cherchait, il les écarta comme dangereuses et s’enferma dans la pure théosophie. Le livre des Erreurs et de la Vérité, par un philosophe inconnu (3), œuvre d’une grandeur voilée et d’une fascination d’autant plus saisissante qu’on y sent l’âme parlant à l’âme en dehors de toute préoccupation terrestre, le livre anonyme de Saint-Martin n’expose pas méthodiquement le fonds commun du mysticisme hébraïque et platonicien, la théorie de l’homme créé dans un état de lumière, de liberté, d’immortalité, tombé par sa faute dans le domaine de la nature corporelle et de la mort, dans la région des pères et des mères, comme dit énergiquement Saint-Martin, mais pouvant remonter vers son origine par le bon usage de ce qui lui reste de liberté (4). Saint-Martin ne discute pas en philosophe ou en théologien ; il ravive ces antiques idées par une effluve de sentiment chrétien d’une singulière puissance : c’est la vie spirituelle elle-même qui se montre en action dans sa parole. Quoi qu’on pense du fond de sa doctrine, il est admirable quand il [page 180] montre la science humaine se dispersant dans les phénomènes, au lieu de remonter vers la cause, et s’obstinant follement à expliquer l’univers sans Dieu, au lieu d’expliquer l’univers par Dieu. Nous n’avons pas à le suivre dans le développement de son à priori gigantesque (5), mais nous devons indiquer les traces de sa pensée dans l’histoire. C’est à lui qu’appartient l’idée théocratique qui fera explosion, après 1830, dans la secte saint-simonienne, secte bien contraire d’ailleurs à l’esprit de Saint-Martin. Le Philosophe inconnu veut le gouvernement d’un seul; le plus aimant, le plus éclairé, l’homme réhabilité, doit s’affirmer, se poser, d’autorité divine. Il n’y a de gouvernement légitime que celui de l’homme réhabilité sur les hommes qui ne le sont pas. Dans l’idéal, si l’humanité était réhabilitée tout entière et relevée à son état primitif, il n’y aurait pas de gouvernements : tout homme serait roi.

Cette idée, longtemps avant le saint-simonisme, s’infiltra plus ou moins obscurément dans la Révolution jusque chez Robespierre, et les ennemis du redoutable chef des Jacobins en eurent l’instinct ; car Saint-Martin, fort étranger de sa personne aux luttes désespérées des partis et à l’interprétation sanglante qu’on faisait de ses idées, fut enveloppé dans la persécution dirigée contre Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres révolutionnaires mystiques, peu avant le 9 thermidor, par les hommes qui préparaient la chute de Robespierre.

Notes

1. La correspondance de La Fayette avec Washington conserve des traces bien curieuses de cet enthousiasme. — Mém. de La Fayette, t. II, p. 93. Le jeune défenseur de la liberté américaine est entièrement subjugué par Mesmer.

2. La ressemblance de son nom avec celui de son maître les a fait souvent confondre,

3. Imprimé à Lyon, en 1775, sous la rubrique d’Edimbourg.

4. C’est une des deux grandes explications contradictoires de la destinée humaine, et l’antithèse de celle de nos pères, des druides et des bardes, qui est la création dans le plus bas degré de l’être, avec progression ascendante.

5. Il publia d’assez nombreux ouvrages, tant originaux que traduits du grand mystique allemand Jacob Bœhme, de 1775 à 1803, époque de sa mort. — Nous ferons remarquer seulement que Saint-Martin ne sort pas des données de la théologie chrétienne ordinaire sur le principe du mal, sur l’introduction du mal dans le monde par un être supérieur à l’homme et déchu avant lui ; tandis qu’un autre célèbre mystique du XVIIIe siècle, le Suédois Swedenborg, n’admet d’autres anges bons et mauvais que les âmes des hommes transmigrées dans l’autre vie. — Les Merveilles du Ciel et de la Terre de Swedenborg furent traduites en 1783.

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