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1851 – Rainguet - Biographie saintongeaise

1851 RainguetBiographie saintongeaise ou Dictionnaire historique de tous les personnages qui se sont illustrés par leurs écrits ou leurs actions dans les anciennes provinces de Saintonge et d’Aunis, formant aujourd’hui le département de la Charente inférieure, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.
Par M. Pierre Damien Rainguet, membre de la Société établie pour la conservation des monuments historiques de France.
Saintes, au dépôt général de la biographie saintongeaise. Chez M. Niox, chevalier de la Légion d’Honneur. Place Saint Pierre - 1851

Article : Abbé Decrugy ou Crugy (1768-1843). Extrait, page 182-185

[182] DECRUGY ou CRUGY (FRANÇOIS) était né à Saintes, en 1768, d'une ancienne famille originaire de l'Angoumois. Il fit ses études à Saintes et à Poitiers, et fut ordonné prêtre par Monseigneur de Coucy, évêque de La Rochelle, le 18 décembre 1790. Presque aussitôt, il refusa le serment à la constitution civile du clergé et préféra l'exil à la prévarication. Il se rendit en Portugal avec MM. Nadaud et Bonnerot. Rentré en France, en 1795, il fut recherché et obligé de passer en Espagne, d'où il ne sortit qu'après le concordat. L'abbé Decrugy était curé de La Tremblade, lorsqu'il donna ses soins à l'étude du piano. Il composa, pour cet instrument, un mécanisme tout particulier au [page 183] sujet duquel il obtint, quelques années après, un double brevet d'invention et de perfectionnement (1), sous le titre de Méthode du clavier monogamme. Le but de ce travail était de réduire toutes les gammes à une seule, par l'addition d'un certain nombre de touches qui, placées en avant, formaient, au moyen de languettes, le prolongement des touches noires et des touches fa et do du clavier ordinaire. Il proposa vainement, à certains facteurs renommés de la capitale, son système qu'il avait expliqué clairement dans un Mémoire spécial tiré à un petit nombre d'exemplaires. Il se rendit à Londres, où il fut plus heureux et vendit, dit-on, 2,000 livres sterling son ingénieux appareil ; mais une faillite vint lui enlever ensuite presque la moitié de cette somme. A de grandes dispositions musicales, cet ecclésiastique joignait une étonnante facilité d'exécution manuelle pour les pièces délicates qui constituent le corps des instruments à clavier. Lui-même les fabriquait et polissait toutes au moyen des nombreux outils qu'il avait su réunir et souvent même élaborer. Les travaux d'art du curé de la Tremblade, ses voyages assez fréquents, l'avaient décidément séparé de sa paroisse. Bientôt il se décida à partir pour l'Amérique. En 1811, il s'embarqua à Royan, avec Monseigneur Dubourg, évêque désigné pour la Louisiane, et devint son vicaire général. Il eut dans le Nouveau Monde, avec des ministres anglicans, plusieurs conférences religieuses, dont l'orthodoxie n'eut qu'à s'applaudir. Sa santé ayant éprouvé quelque atteinte du climat américain, l'abbé Decrugy rentra en France à la fin de juillet 1820 (2). Se trouvant à Paris en 1823, il fut nommé grand vicaire de l'évêque d'Aire, Monseigneur de Trévern. Il prêchait la station du carême à Dax, lorsque Monseigneur de Savy fut appelé sur le même siège épiscopal d'Aire, en remplacement de Mgr de Trévern, transféré à Strasbourg. Il aurait suivi ce dernier prélat, qui l'y avait engagé, si sa santé délabrée eût semblé devoir s'accommoder du climat rigoureux de l'Alsace, et bien que Mgr Savy parut lui continuer l'estime et la confiance de son prédécesseur, l'abbé Decrugy s'éloigna d'Aire en 1827, et vint à Saintes pour y soigner sa santé. Les deux évêques sollicitèrent alors et obtinrent de Mgr d'Hermopolis, ministre des cultes, une pension de 1.500 fr. pour leur ancien grand vicaire. Certainement M. Decrugy fut un homme de haute société, d'un esprit et d'une science peu ordinaires; mais, pendant son séjour à Paris, il s'était malheureusement attaché à cette école rationaliste qui, au lieu d'expliquer l'homme par Dieu, — son verbe, son évangile, — a voulu follement expliquer Dieu par l'homme, c'est-à-dire l’infini par le fini. Ces docteurs prétendaient, sans rien changer aux vérités enseignées par l'église catholique, les montrer sous un jour nouveau et plus approprié, selon eux, au besoin des esprits de notre époque. Non nova, disaient-ils, sed novè. C'était une illusion funeste. En 1830, l'abbé Decrugy fut nommé [page 184] visiblement,

à cause de ses doctrines politiques avancées, aumônier de la garde nationale de Saintes. Il partagea l'exaltation du moment et, dans deux ou trois allocutions qu'il adressa à la milice citoyenne, il laissa échapper des expressions qui affligèrent les amis de l'orthodoxie chrétienne. Il fut aussitôt réfuté publiquement. Son amour-propre blessé lui inspira une réponse qu'il destinait à la publicité ; mais, sur l'observation de quelques personnes, entr'autres de M. D..., avocat, il mit de côté cet écrit qu'il brûla, dit-on, ensuite. Dans un entretien particulier avec l'évêque du diocèse, on assure qu'il convint de ses erreurs. Ses dispositions parurent telles dès lors, que plusieurs ecclésiastiques, qui l'avaient fui auparavant, se rapprochèrent de lui et le visitèrent régulièrement. Il prit pour directeur un jeune prêtre de Saintes, que distinguaient sa piété et sa science, et mourut, dans des sentiments chrétiens, le 2 juin 184 3; ses obsèques furent célébrées à Saint-Pierre avec un certain concours d'ecclésiastiques.

L'abbé Decrugy avait laissé plusieurs notes sur les Saintes Écritures, entr'autres une sorte de Thesaurus biblicus, renfermant, par ordre alphabétique, une foule de textes de l'Écriture, précieux pour des titres de sermons ou comme preuves des vérités de la religion catholique, 2 vol. in-f°, manusc., reliés dans un seul d'environ 1,200 p. (3). On lui devait encore quelques traductions, entr'autres celles des Œuvres de Law, — des Nuits d’Young, et autres ouvrages anglais. — Notes sur la Louisiane. — Opuscules et dissertations sur des points particuliers de la religion, de la morale, etc. — Le naturalisme du christianisme, c'est-à-dire, suivant la correspondance de l'auteur de l'année 1833, l'ordre naturel envisagé comme type et symbole de l'ordre surnaturel ; — et enfin plusieurs plans de sermons.

Un ecclésiastique, M. Desortes, attaché à la paroisse de la Madeleine, à Paris, écrivant, en 1843, pour demander qu'on livrât à l'impression les richesses intellectuelles laissées par M. Decrugy, disait: « Je ne partageais pas toutes ses idées, j'ai même combattu très souvent, soit de vive voix, soit par lettres, certaines de ses opinions ; mais je n'ai jamais oublié qu'il avait écrit de sa main, à la tête de ses notes sur le caractère de la vraie religion, ces paroles si catholiques : « Je rétracte et désavoue tout ce qui, dans mes écrits, serait contraire à la foi de la sainte église catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je veux vivre et mourir. » De cette église, ajoute M. Desortes, à laquelle il a rendu , durant sa vie, tant de services. (4)

Voici ce que dit M. Bautain, lorsqu'on lui communiqua, en 1833, le système philosophique de M. Decrugy, qu'il adopta en général : « Il s'est laissé trop influencer par les paroles de Saint-Martin (5) et de l'allemand Boehm (6) au fond du système duquel est le manichéisme. » Il y eut donc au moins imprudence à suivre une voie si environnée de périls. [page 185]

Au moment de la mort de M. Decrugy, sa bibliothèque se composait de plus de 3,000 volumes, parmi lesquels figuraient quelques rares éditions.

Notes

(1) V. ordonn. roy. des 9avril 1817, Bul. 2016, n°29, et 9 juillet même année, Bul. 2471, n° 12.
(2) Une lettre de Mgr Dubourg, datée du 20 novembre 1819, porte, en faveur de son vicaire général, l'attestation suivante : « … doctrina, pietate, moribus que sonspicuum, et multiplici scientiæ ornatu distinctum, nullo que prœterea quid nobit innotuerit, ecclesiasticæ censuræ nodo irretitum. »
(3) Nous avons vu ce long travail a La Rochelle, en janvier 1850 ; mais les feuilles qui devaient contenir les lettres A , B, C, sont en blanc.
(4) Mais cet ecclésiastique n'appartenait-il pas lui-même à l'école rationaliste de Kant ?
(5) Louis-Claude, surnommé le philosophe inconnu, né à Amboise, en 1743.
(6) Jacob, né en 1575, est le père d'une secte dite des illuminés.

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