Index de l'article

Damiron 1828

1828 – Damiron - Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle

Par M. Philibert Damiron (1794-1862),
élève de l’ancienne École normale, Professeur de philosophie au collège royal de Bourbon.

Paris, Ponthieu et Compagnie, libraire, Palais royal et Quai Malaquais, n° 1. Leipzig, Ponthieu, Michelsen et Cie. 1828

Damiron 1828


Chapitre : École sensualiste – Garat - Pages 55-63
Garat
Né en 1758 [mort en 1833].

Nous dirons peu de choses de Garat: nous n'avons à parler que de son enseignement aux écoles normales. Or, cet enseignement, de peu de durée, fut en outre, extrêmement limité et extrêmement simple quant aux questions dont il traita ; il se réduisit à peu près au développement et à la défense du principe idéologique, que toutes nos connaissances nous viennent des sens, ou que nous n'avons d'idées que par la sensation.
Nous nous bornerons en conséquence à la critique de ce principe ; et encore, pour éviter les répétitions et les longueurs, ne le prendrons-nous que sous un point de vue particulier, le seul qui, au reste, ait occupé le professeur.
Comme Condillac, Garat suppose que nous n'avons pour connaître que la faculté de sentir, de sentir par les sens : par conséquent, point de sens intime, point de vue psychologique, point de conscience, rien absolument que la perception avec les notions qui se rapportent au mot physique et à la matière ; en sorte que ou le moral n'existe pas, ou il n'est qu'un point de vue du physique ; et comme le nier serait impossible, et qu'il n'y faut pas songer, reste à en donner l'explication, la seule [56] explication qui se présente dans l'hypothèse sensualiste.
C'est contre ce principe et ses conséquences, c'est contre une telle explication que nous allons proposer quelques objections, qu'on trouve au reste pour la plupart dans les débats qui succédaient aux leçons du professeur ; car il faut se rappeler que l'ordre était aux écoles normales, que dans une première séance, la doctrine fût exposée, et dans la séance suivante discutée et critiquée.
Et d'abord il n'y a guère qu'une extrême préoccupation pour le système sensualiste qui puisse faire méconnaître cette faculté particulière que nous avons de nous sentir, de nous voir, et de voir en nous des choses tout autrement perceptibles que celles qui sont physiques. Il nous suffit de nous observer pour remarquer que, quand nous percevons quelques-uns de ces faits qui appartiennent à la passion, à la pensée ou à la volonté, ce n'est au moyen d'aucun organe : ce n'est ni par l'œil, ni par la main, que nous en avons la connaissance ; et la plus simple comparaison des objets qui nous frappent alors avec ceux qui sont sensibles montre, à ne laisser aucun doute, qu'ils n'ont pas même aspect, même propriété intelligible; qu'ils n'ont ni l'étendue, ni la figure, ni l'odeur, ni la saveur ; qu'ils sont de la joie ou de la douleur, de la mémoire ou de la raison, de la spontanéité ou de la liberté, mais non des surfaces ou des sons, des températures ou des couleurs. Ces distinctions sont [57] évidentes ; il n'y a pas à les contredire, et nous n'insistons pas pour les marquer avec plus de force et de lumière.
Si on ne les a pas reconnues, c'est par suite d'une méprise trop favorable au système qui avait intérêt à les nier, pour qu'elle ne fût pas accueillie avec une grande facilité. On a confondu ensemble les signes avec les choses, les mouvements organiques qui répondent aux faits de l'âme avec ces faits eux-mêmes ; on a pris l'expression physiologique de la pensée ou de la volonté pour la pensée et la volonté ; on a vu ou plutôt on a cru voir dans l'action du corps celle de l'esprit ; on a mis l'esprit à l'extérieur, sur le visage et dans les sens : on s'est ainsi donné le change ; et alors on s'est dit : Le moral n'est que le physique, il ne fait qu'un avec le physique, il en est inséparable ; par conséquent on ne perçoit l'un qu'en percevant l'autre, on n'en a qu'une même idée, qu'une manière de les sentir, et la sensation est le seul principe que l'homme ait pour tout connaître : ainsi, point de notions morales qui ne soient au fond physiques, point de psychologie qui ne soit physiologie.
Mais, dira-t-on, le vice et la vertu, l’intention et la volonté ne sont donc pas autrement connues que le blanc ou noir, le solide ou le liquide ? Sans nul doute, dans cette hypothèse ; car elle mêle tout, unit tout, réduit tout à une seule chose, à la matière, dont l'esprit n'est qu'une partie, un mode d'être et rien de plus ; en sorte qu'un autre sens que les sens [58] externes, une nouvelle voie de perception serait tout à fait inutile. Il ne peut pas y avoir un sens exprès pour l'esprit, quand l'esprit n'est que le corps.
Tout tient donc, comme on le voit, à cette confusion singulière, et il ne faut que la relever pour porter coup au système. En effet , du moment qu'on regarde les choses sans préjugé, et qu'on réfléchit sincèrement sur ce rapport prétendu du physique et du moral, on s'aperçoit bientôt que l'un n'est à l'autre qu'une expression, qu'un signe, qu'une espèce de symbole qui l'énonce matériellement, mais ne le fait point matériel ; on s'aperçoit que sous le mouvement organique il y a un autre mouvement qui le précède et qui le détermine, mais ne lui ressemble pas, et qui, pour être figuré et rendu par des signes, n'en est pas moins secret, intime, spirituel : vrai développement d'une force qui ne paraît qu'à la conscience, et ne se montre à la sensation que par représentants , par organes, et jamais en personne.
Peut-être bien que si nous ne cherchions les faits moraux que dans autrui, ne les y trouvant que sous des formes, ne les entrevoyant qu'à travers vers l'appareil qui les enveloppe, par défaut de réflexion, nous aurions peine à nous défendre de l'illusion qui nous porterait à les confondre avec les faits physiques ; peut-être nous arriverait-il de concevoir la passion comme un jeu de muscles, la pensée comme un mouvement, la volonté comme une [59] fonction. Il y aurait à cela quelque raison : nous ne verrions par les choses elles-mêmes, nous les concevrions seulement, et notre manière de les concevoir se règlerait sur la sensation ; nous en jugerions d'après les sens, nous les croirions sensibles. Mais si nous procédions autrement et comme il convient de procéder, si nous y allions avec la conscience, et que nous prissions en nous-mêmes la notion de ce qui n'est qu'en nous, les résultats changeraient bien, nous reconnaîtrions, d’une vue propre, que, quand nous pensons et quand nous voulons, nous faisons toute autre chose que quand nous remuons l'œil ou la main, et nous saurions que l'âme et tous ses actes, le moi et tout ce qui vient de lui, n'a aucun des attributs de la matière ; ce serait pour nous un être à part, un sujet qui serait lui, et n'aurait ni identité ni analogie avec la substance matérielle. Que si ensuite nous voulions, nous reportant à nos semblables, nous former par raisonnement une idée de leur intérieur, nous le concevrions comme le nôtre, nous le ferions à son image ; nous y verrions une âme, une force comme la nôtre, également douée d'intelligence et de liberté. Par ce moyen nous éviterions l'erreur où l'on peut tomber quand on ne commence pas par soi et en soi à reconnaître l'homme moral.
Garat n'a pas échappé à cette erreur, et elle est cause qu'avec tous les purs condillaciens il a dit que nous n'avons d'idées que par la sensation, que nous apprenons tout par la sensation, et que nous [60] percevons, par exemple, le vice et la vertu de la même manière que nous percevons le son ou la couleur.
La conséquence naturelle d'une telle supposition, c'est que le professeur, amené, par les objections qu'on lui adresse, à donner son opinion sur la nature de l'âme, hésitant entre le bon sens et le système auquel il tient, voudrait être spiritualiste, et cependant se défend de l'être. En effet, comment le serait-il en restant fidèle au principe qu'il a adopté ? Il mène droit au matérialisme (1). Qu'il ne dise pas, pour demeurer neutre, qu'en faisant l'étude de l'âme il s'occupe de ses facultés, et nullement de sa nature. Ses facultés sont sa nature ; c'est sa nature en exercice, c'est elle-même dans ses manières d'être. Or, si ces facultés, comme tout le reste, ne sont connues que par la sensation, elles sont phénomènes sensibles, et le sujet qui les produit est lui-même chose sensible. Il est impossible qu'il en soit autrement : pour qui ne voit que par ses sens, l'âme est matière ou n'est pas du tout, car il n'y a que la conscience qui puisse donner quelque idée de la spiritualité. Ainsi, Garat, quoi qu'il fasse, est mis de force hors du doute dans lequel il prétend se renfermer : ou il faut qu'il renonce au pur système de la sensation, et que, comme M. Laromiguière, il en vienne au sens moral ; ou il faut qu'avec Cabanis, Volney et M. de Tracy, il accepte en psychologie l'explication du sensualisme. S'il balance à l'accepter, c'est faute de conséquence ; c'est [61] que l'opinion qu'il professe n'est pas seule dans sa pensée, et qu'à côté il y en a une autre, moins formelle et moins saillante, qu'il ne s'avoue pas si haut, mais qu'il ne sent pas moins ; et cette opinion est celle qui , fondée sur la conscience, lui fait voir obscurément, mais constamment, qu'il y a pour la science d'autres attributs que ceux qui sont connus par la sensation. Voilà pourquoi il ne se prononce pas, nous le supposons, du moins : car, du reste, il raisonne trop bien pour ne pas tirer avec rigueur la conclusion matérialiste contenue dans le système dont il embrasse la doctrine (2).
Nous ayons peu de chose à ajouter à ce que nous venons de dire sur Garat ; ne le considérant que comme philosophe, nous n'avons pas à le juger sous le rapport de ses autres mérites, et en nous bornant à ce point de vue, il ne nous reste à présenter aucune remarque bien importante. Nous rappellerons seulement que le professeur d'idéologie, au sein d'une institution qui réunissait une si brillante élite de maîtres et de savants, se distingua particulièrement par l'élégance et l'éclat de l'enseignement qu'il donna : c'est un souvenir transmis par tous ceux qui ont assisté à ces leçons, où ne se trouvaient que des élèves en état d'être des juges. Il en devait être ainsi, d'après ce que nous pouvons voir dans le Recueil qui renferme l'enseignement des écoles normales. On y retrouve de Garat, outre [62] plusieurs discussions pleines d'art et d'habileté, un programme très remarquable sur les questions qu'il était appelé à traiter dans sa chaire : c'est un excellent plan d'idéologie théorique et pratique. L'opinion qui y domine est, comme nous l'avons montré, exclusive et incomplète ; mais il n'est pas moins à regretter qu'il ne l'ait pas plus développée : on y eût gagné certainement un ouvrage bien composé, et qui d'ailleurs, écrit avec ce sens logique commun aux condillaciens, et que Garat possède à un éminent degré, se fût placé avec avantage à côté de ceux qui dans ce genre occupent le premier rang. L'exactitude de la méthode, la clarté du langage, la finesse des aperçus, l'eussent rapproché naturellement du livre de M. de Tracy et de celui de M. Laromiguière (3).
Cependant il ne faudrait pas se faire une fausse idée du talent de Garat en matière de philosophie : ce n'est plus le littérateur élégant, le brillant orateur qu'il faut chercher et admirer : c'est le raisonneur et l'analyste. Il a changé de manière en changeant de sujet, et au lieu de l'émule de Thomas, de La Harpe et Champfort (4), nous n'avons [63] plus en lui que le disciple de Condillac ; il a la langue condillacienne, et n'écrit plus pour l'académie.

Notes

1. [Notes de la 1ère édition (1828), de la 3ème édition (1834) et de la 5ème édition (1835)]. La preuve en est dans le raisonnement ; elle est aussi dans l'histoire. Si Condillac ne tira pas du principe de la sensation la conséquence qui s'ensuivait, d'autres la tirèrent pour lui. Elle fut professée par la plupart de ses disciples, soit dans le dix-huitième siècle, soit dans le nôtre.
La même chose à peu près était arrivée à Locke parmi les siens. Hartley, qui commença, arriva presque comme à son insu aux conclusions matérialistes qui découlent du principe du maître : il pensait ne faire que de l'idéologie ; et il ne fit que de la physiologie ; en sorte qu'étonné, au bout de son opinion, de n'avoir devant lui que le matérialisme, l'admettant par force logique, le repoussant par raison, incertain et embarrassé, il avoua « que sa théorie renversait toutes les preuves que l'on tire communément de la subtilité du sens interne et de la faculté rationnelle pour établir l'immatérialité de l’âme ; » et, d'autre part, il demande qu'on ne tire en aucune façon de ses paroles des conclusions contre cette même immatérialité. Le fait est qu'après avoir supposé qu'il n'y a qu'une source d'idées, la sensation, qu'un objet d'idées, le monde sensible, il n'y a pas à hésiter ou à composer ; il faut forcément nier l'esprit.
Priestley, qui adopta la théorie de Hartley, mais en y portant plus de décision et de résolution philosophiques, ne fit pas les mêmes difficultés, pour en embrasser toutes les conséquences. Il reconnut très explicitement que deux choses suivaient de cette théorie ; 1° qu'il n'y a pas, pour la pensée , deux natures différentes, puisque la pensée, n'est que la sensation ; 2° qu'il n'y en a qu'une et qu'elle est matérielle, puisque la matérialité seule tombe sous les sens ; et après avoir ainsi établi que si l'esprit est, il est physique, il alla plus loin, et avança qu'en cet état il n'est susceptible que de mécanisme et de nécessité. Darwin fit un pas de plus : on ne s'était point encore positivement expliqué sur l'essence même et le caractère des perceptions intellectuelles. Priestley avait bien laissé entrevoir qu'il ne les regardait que comme des affections ou des modifications de la matière, mais il restait à le professer. Darwin le fit, et dit, en termes propres, que les idées sont choses matérielles, et il fallait bien en venir là; car il y aurait eu de l'inconséquence à admettre que l'être pensant est matériel, et que les pensées dont il est le sujet ne le sont pas également.
2. Il ne serait pas sans intérêt de lire, dans le Recueil des écoles normales, les discussions auxquelles donnaient lieu les leçons de Garat ; on y remarquerait surtout une réponse de Saint-Martin sur le sens moral, qui mérite attention.
3. Ce n'est, que je sache, que dans la collection des Cours des écoles normales, formant plusieurs volumes in-8°, que l'on trouve ce que Garat a écrit en philosophie.
4. Garat dut ses premiers succès littéraires aux concours de l'Académie, auxquels il présenta plusieurs compositions qui furent couronnées.
Aller au haut