jsn pixel1
jsn pixel2
jsn pixel3

Index de l'article

volupte tome1

Volupté  - Charles-Augustin Sainte-Beuve
Tome premier - Bruxelles, 1835 - Louis Hauman - http://books.google.fr/books?id=S7AUAAAAQAAJ
Extraits concernant Louis-Claude de Saint-Martin
- IV –  pages 69-71
- X –  page 219-221
- XII –  pages 264-270
Tome second - Bruxelles, 1835 - Louis Hauman - http://books.google.fr/books?id=VbAUAAAAQAAJ


Volupté, tome premier - Extraits

volupte01IV – Extrait, pages 69-71

L'hiver, qui me parut long, s'écoula : avec le printemps, mes retours au manoir se multiplièrent et n'eurent plus de nombre. Tout un cercle de saisons avait déjà passé sur notre connaissance, j'étais devenu un vieil ami. La chambre que j'occupais désormais, non plus pour une nuit seulement, mais quelquefois pour une semaine entière et au-delà, avait vue sur les jardins et sur la cour de la ferme, au-dessus de la voûte d'entrée. J'y demeurais les matinées à lire, à méditer des systèmes de métaphysique auxquels mon inquiet [70] scepticisme prenait goût, et que j'allais puiser, la plupart, aux ouvrages des auteurs anglais depuis Hobbes jusqu'à Hume, introduits dans la bibliothèque du marquis par un oncle esprit fort. Quelques écrits bien contraires du Philosophe inconnu me tombèrent aussi sous la main, mais alors je m'y attachai peu. Cette curiosité de recherche avait un périlleux attrait pour moi, et, sous le prétexte d'un zèle honnête pour la vérité, elle décomposait activement mon reste de croyances. Lorsqu'au travers de ces spéculations ruineuses sur la liberté morale de l'homme et sur l'enchaînement plus ou moins fatal des motifs, quelque bouffée du printemps m'arrivait, quand un torrent d'odeurs pénétrantes et de poussières d'étamines montait dans la brise matinale jusqu'à ma fenêtre, ou que, le cri de la barrière du jardin m'avertissant, j'entrevoyais d'en haut la marquise avec ses femmes, en robe flottante, se dirigeant par les allées pour boire les eaux, selon sa coutume de huit heures en été, à la source ferrugineuse qui coulait au bas, — à cet aspect, sous ces parfums, aux fuyantes lueurs de ces images, rejeté soudainement dans le sensible, je me trouvais [71] bien au dépourvu en présence de moi-même. Mon entendement, baissant le front, n'avait rien à diminuer du désœuvrement de mon cœur, le livre rien à prétendre dans mes soupirs. Plus de foi à un chemin de salut, plus de recours familier à l'Amour permanent et invisible ; point de prière. Je ne savais prier que mon désir, invoquer que son but aveugle ; j'étais comme un vaincu désarmé qui tend les bras. Toute cette philosophie de la matinée (admirez le triomphe !) aboutissait d'ordinaire à quelque passage d'anglais à demi compris, sur lequel j'avais soin d'interroger M. de Couaën au déjeuner. La marquise, en effet, qui était là, se donnait parfois la peine de me faire répéter le passage pour m'en dire le sens et redresser ma prononciation.

X - Extrait, page 219-221

J'appris enfin (et c'est là, ô mon ami, en cette science ténébreuse où je me plais trop à revenir, c'est le seul endroit qui m'ait été immédiatement fructueux), j'appris à peser, à corriger ce qu'a dit de la femme l'antique Salomon dans sa satiété de roi ; à chérir ce qu'a dit de clément le Philosophe inconnu, ce Salomon moderne, invisible et plus doux ; à comprendre, à pratiquer, l'avouerai-je ? ce qu'a fait le Christ envers la Samaritaine ; à ne pas maudire! Salomon, qui avait trouvé la femme plus [220] amère que la mort, s'écrie : « qu'il y a un homme sur mille, mais qu'il n'y a pas une femme entre toutes ! » Le philosophe profond, qui vécut voilé, a écrit aussi, en un moment de saint effroi, qu'il n'y a pas de femmes, tant la matière de la femme paraissait à ses yeux plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'homme. Mais, se souvenant bientôt que le Christ est venu et que Marie a engendré, il ajoute ces consolantes paroles : « Si Dieu pouvait avoir une mesure dans son amour, il devrait aimer la femme plus que l'homme. Quant à nous, nous ne pouvons nous dispenser de la chérir et de l'estimer plus que nous-même : car la femme la plus corrompue est plus facile à ramener qu'un homme qui n'aurait fait même qu'un pas dans le mal. » Aussi, je ne vous ai jamais maudites, ô créatures sur lesquelles on marche et qu'on ne nomme pas ; ni vous, superbes et forcenées, qui enlevez audacieusement celui qui passe ; ni vous, discrètes et perfides, qui le long des ombrages, semblez dire en fuyant : « Les eaux furtives sont les plus douces, et le pain qu'on dérobe est le plus savoureux ! » Je ne vous ai pas retranchées de l'humanité, vous toutes [221] qui êtes un peuple effréné, immense ! Je vous ai trouvées souvent meilleures que moi, dans le mal que vous me faisiez. Mes misères intérieures, mes versatilités infinies m'ont aidé à expliquer les vôtres. Rieuses, ulcérées ou repenties, je vous ai plaintes, je me suis reconnu et j'ai gémi pour moi en vous. Comme les abîmes de vos cœurs, comme les opprobres de vos sens étaient les miens ! ô femmes à qui l'on ne jette même plus la pierre, ô Cananéennes !

XII - Extrait, pages 264-270

Mais, pour revenir aux lectures dont je vous parlais, celle qui contrastait sans doute le plus avec le tourbillon agité de cette crise, et qui me rappela un moment assez haut vers la région invisible, avait pour objet quelques écrits d'un théosophe que j'aime à vous citer souvent, parce qu'il a beaucoup influé sur moi. Le livre des Erreurs et de la Vérité, et l'Homme de Désir, m'apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux, mêlés et comme dissous au milieu de mystiques odeurs. Une réponse de Saint-Martin à Garat, que j'avais trouvée dans le Recueil des Ecoles Normales, me renvoya à ces deux ouvrages, dont j'avais déjà feuilleté le premier à Couaën, mais sans m'y arrêter. Cette réponse elle-même, où le sage énonce ses principes le plus simplement qu'il a jamais fait, cette manière calme et fondamentale, si opposée en tout à l'adresse de langage, et, comme l'auteur les désigne, aux brillantes fusillades à poudre de l'adversaire, ce ton prudent, toujours religieux à l'idée, me remettaient aisément en des voies de spiritualisme ; car, sur ce point, j'étais distrait et égaré plutôt que déserteur. Une vérité entr'autres m'y toucha sensiblement, et fit révélation en moi ; c'est l'endroit où il est dit que « l'homme naît et vit dans les pensées. »

Bien des vérités qu'on croit savoir de reste et tenir, si elles viennent à nous être exprimées d'une certaine manière imprévue, se manifestent réellement pour la première fois, en [266] nous arrivant sous un angle qui ne s'était pas rencontré jusqu'alors, elles font subitement étincelle. Ainsi ce mot opéra à l'instant sur moi, comme si j'avais les yeux dessillés. Toutes les choses visibles du monde et de la nature , toutes les œuvres et tous les êtres, outre leur signification matérielle, de première vue, d'ordre élémentaire et d'utilité, me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, — de quelque pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration. Et il était au pouvoir de mon sens moral intérieur, en s'y dirigeant, d'interpréter ou du moins de soupçonner ces signes divers, de cueillir ou du moins d'odorer les fruits du verger mystérieux, de dégager quelques syllabes de cette grande parole qui, fixée ici, errante là, frémissait partout dans la nature. J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte. La création, comme un vestibule jadis souillé, se rouvrait à l'homme, ornée de vases sonores, de tiges inclinées, pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes et probablement peuplée en réalité d'innombrables esprits vigilants. Au-dessous des [267] animaux et des fleurs, les pierres elles-mêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation à la parole universelle. Mais, plus la matière devenait légère, plus les signes volatils et insaisissables, et plus ils étaient pénétrants. Pendant plusieurs jours, tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues désertes, la face aux nuages, le front balayé des souffles de l'air, il me semblait que je sentais en effet, au-dessus de ma tête, flotter et glisser les pensées.

Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'on peut être homme et tout-à-fait ignorer cela. On peut être homme de valeur, de génie spécial et de mérite humain, et ne sentir nullement les ondulations de cette vraie atmosphère qui nous baigne ; ou, si l'on n'évite pas sans doute d'en être atteint en quelque moment, on sait y rester glacé, s'en préserver comme d'un mauvais air et fermer les canaux supérieurs de l'esprit à ces influences aimables qui le veulent nourrir.

Il est donc un grand nombre d'hommes, et d'hommes de talents divers, dont on doit dire qu'ils ne vivent jamais dans les pensées. Parmi ceux-là, il en est d'habiles à toutes les sortes [268] d'anatomie, de logique et de tactique, aux récits des faits et des histoires, à l'observation ou à l'expression des phénomènes, et de ce premier masque qu'on appelle la réalité. Mais au-delà du sens immédiat, ne leur demandez rien des choses. Ils se sont retranché de bonne heure la cime aérée, ils se sont établis dans l'étage qu'ils estiment le seul solide; ils n'en sortent pas. Ce vide exact qu'ils font autour d'eux, par rapport à l'atmosphère divine, les appesantit et les attache avec succès à ces travaux plus ou moins ingénieux, où ils excellent. Qui croirait, à voir de tels exemples, que les pensées sont l'aliment naturel des esprits ? S'il en circule quelques-unes devant eux dans les conversations, ils ne s'y mêlent que pour les nier ou les restreindre, ou bien ils se taisent jusqu'à ce qu'elles soient passées. S'il leur en vient, au réveil, dans le lit, par surprise, entendez leur aveu ! ils se hâtent de les secouer, non pas comme orageuses parfois, ce qui serait prudent, mais comme vagues, comme follement remuantes et importunes en tant que pensées. Quelle idée écrasée se font de la nature humaine des hommes, rares après tout, et qui en sont eux-mêmes un ornement ? Si on [269] leur crie, comme Descartes à Gassendi : O Chair! ils s'honorent, comme celui-ci de l'injure, et vous répondent en raillant : O Esprit ! — Que ce soit chez eux caractère, habitude ou système, remercions le ciel d'être moins négatifs que cela, mon ami. La nourriture délicate et préparatoire des âmes est souvent la vôtre ; ne désespérez pas ! S'il convient de la tempérer dans l'usage, comme trop enivrante en cette vie et peu rassasiante sans la foi, il serait mortel de s'en sevrer. A certains moments que discerne d'abord un cœur sincère, laissons sans crainte les pensées venir, les sources d'en haut s'essayer ; ouvrons-nous à cette rosée qui pleut des nuages ; la Grâce elle-même n'est qu'une goutte féconde.

Le soudain attrait qu'avait pour moi la lecture de Saint-Martin, me suggéra l'envie toute naturelle d'entrevoir sa personne. Je n'aurais jamais songé à l'aborder, lui si humble, à l'interroger, lui, homme de prière et de silence; je désirais de l'apercevoir seulement. M'étant informé à son sujet auprès de mon ami l'idéologue, j'appris que, durant l'été, il vivait volontiers à Aulnay, dans la maison du sénateur Lenoir-Laroche. Un jour de septembre, à tout [270] hasard et dans le plein de ma disposition précédente, je tentai ce petit pèlerinage : « Si je le rencontre en quelque sentier, me disais-je, je le devinerai bien, et le doute même où je resterai ensuite ajoutera à l'effet de sa vue. » J'allai, et par une sorte de retenue conforme à l'objet, sans vouloir questionner personne, je parcourus cet étroit vallon, ce coteau boisé, qu'il regardait, le doux vieillard, comme un des lieux les plus agréables de la terre. Je rôdai aux charmilles des jardins; je crus découvrir les détours par lesquels il gravissait de préférence; en m'asseyant au haut, je m'imaginai occuper une des places qui lui étaient familières. Mais je ne fis pas de rencontre qui pût prêter à ma fantaisie. Cette course timide dans les bois, sur les traces de l'homme pieux, me laissa un intérêt, riant d'abord, puis bientôt solennel et consacré. Après moins de quinze jours, je sus qu'il ne se trouvait pas à Aulnay lors de ma visite, mais qu'y étant retourné depuis, il venait subitement d'y mourir.


Volupté, tome second - Extraits

volupte tome2Extrait, page 147-148

Ces merveilleuses histoires, que je me faisais redire dans toutes leurs circonstances, et qui s'entremêlaient aux détails de l'infatigable charité et de cet art d'aumône qui était le génie propre à l'abbé Carron, trouvaient en moi une âme docile, heureuse de les admettre. J'estimais tout simple et légitime qu'il en advînt de la sorte à ces natures bienfaitrices, que n'arrêtent, dans leur essor vers le bien, ni les murailles des cachots ni les distances. Le sillon qu'elles tracent s'illumine sous leurs pas, me disais-je, tant elles ont déjà l'agilité de l'ange. L'invisible doigt écrit des lettres mystérieuses dans chaque vie ; mais il faut un certain jour céleste, un certain degré d'embrasement, pour que ces lettres se déclarent. Un miracle, ce n'est que cet éclat inopiné des lettres, d'ordinaire obscures. Dès mes précédentes excursions philosophiques, j'avais appris à reconnaître, dans le théosophe saint Martin, au milieu d'un encens perpétuel d'amour, de mystérieux rapports, des communications d'esprit à esprit, une vue facile à travers les interstices et les crevasses du monde visible. Toutes ces parcelles d'au-delà me revenaient, et m'avertissaient que ce n'était qu'attente et vestibule en cette demeure ; je m'élevais à la signification chrétienne des choses. Nunc videmus per spéculum in œnigmate.

Extrait, pages 174-175

Il y avait dans Port-Royal un esprit de contest et de querelle que je n'y cherchais pas et qui m'en gâtait la pureté. J'entrais le moins possible dans ces divisions mortes et corruptibles que l'homme en tout temps a introduites dans le fruit abondant du Christianisme. Heureux et sage qui peut séparer la pulpe murie de la cloison amère, qui sait tempérer en silence Jérôme par Ambroise, saint Cyran par Fénelon ! Mais cet esprit contentieux, qui avait promptement aigri tout le Jansénisme au dix-huitième siècle, était moins sensible ou moins aride dans la première partie de Port-Royal réformé et durant la génération de ses grands hommes. C'est à cette ère d'étude, de pénitence, de persécution commençante et subie sans trop de murmure, que je m'attachai. Parmi les [175] solitaires, dans la familiarité desquels j'entrai de la sorte plus avant, derrière les illustres, les Arnauld, les Saci, les Nicole et les Pascal, il en est un surtout que je veux vous dire, car vous le connaissez peu, j'imagine, et pourtant, comme saint Martin, comme l'abbé Carron, il devint bientôt l'un de mes maîtres invisibles.

Extrait, pages 178-179

Je trouvai dans cette bibliothèque précieuse et je lus tous les écrits de M. Hamon. Ils sont négligés de composition et de style ; il se serait [179] reproché de les soigner davantage. Il n'écrivait qu'à son corps défendant, par ordre de ses amis illustres, de ses directeurs, et leur injonction ne le rassurait pas sur son insuffisance. Il se repentait de se produire et de violer la religion du silence, qui sied, disait-il, aux personnes malades et qu'il ne leur faudrait rompre que par le gémissement de la prière. La bonne opinion de ceux qu'il estimait ses supérieurs lui était comme un remords, comme un châtiment de Dieu et une crainte : « Que sais-je si Dieu ne me punit pas de ma vanité du temps passé, en permettant maintenant que mes supérieurs aient trop d'estime pour moi ! » Il aurait dit volontiers, avec le Philosophe inconnu, que, par respect pour les hautes vérités, il eût quelquefois mieux aimé passer pour un homme vicieux et souillé, que pour un contemplateur intelligent qui parût les connaître. « La grande et respectable vérité, s'écriait saint Martin dans un accès d'adoration, m'a toujours semblé si loin de l'esprit des hommes, que je craignais bien plus de paraître sage que fol à leurs yeux. » M. Hamon était habituellement ainsi.

Extrait, pages 186-189

Saint Martin, l'abbé Carron et lui me firent merveilleusement sentir ce que c'est qu'édifier sa vie et y porter le don de spiritualité. Ce don consiste à retrouver Dieu et son intention vivante partout, jusque dans les moindres détails et les plus petits mouvements à ne perdre jamais du doigt un certain ressort qui conduit. Tout prend alors un sens, un [187] enchaînement particulier, une vibration infiniment subtile qui avertit, un commencement de nouvelle lumière. La trame invisible, qui est la base spirituelle de la création et des causes secondes, qui se continue à travers tous les événements et les fait jouer en elle comme un simple épanouissement de sa surface, ou, si l'on veut, comme des franges pendantes, cette trame profonde devient sensible en plusieurs endroits, et toujours certaine là même où elle se dérobe. Il y a désormais deux lumières ; et la terrestre, celle des sages selon les intérêts humains, et des savants dans les sciences secondes, n'est que pareille à une lanterne de nos rues quand les étoiles sont levées, que les vers luisants émaillent la terre, et que la lune du firmament admire en paix celle des flots. Dans cette disposition intérieure de spiritualité, la vigilance est perpétuelle, pas un point ne reste indifférent autour de nous pour le but divin ; tout grain de sable reluit. Un pas qu'on fait, une pierre qu'on ôte, le verre qu'on range hors du chemin de peur qu'il ne blesse les enfants et ceux qui vont pieds nus, tout devient significatif et source d'édification, tout est mystère et [188] lumière dans un mélange délicieux. Que sait-on ? Dieu le sait, c'est là, en chaque résultat, le doute fécond, l'idée rassurante qui survit. Les explications riantes abondent ; tel minime incident, qu'on n'eût pas auparavant remarqué, ouvre la porte aux conjectures aimables, adorantes, infinies : « Quelquefois, dit saint Martin, Dieu prépare secrètement pour nous une chose qui nous peut être utile et même agréable, et, au moment où elle va arriver, il nous en inspire le désir avec l'envie de la lui demander, afin de nous donner l'occasion de penser qu'il l'accorde à nos prières, et de faire filtrer en nous quelque sentiment de sa bonté, de sa complaisance, et de son amour pour nous. » — C'est ainsi, mon ami, que, tandis qu'un diadème exagéré s'inaugurait après la tempête sous la splendeur des victoires, je suivais ma trace imperceptible à l'écart de la grande influence qui semblait tout envahir ; je subissais d'autres influences plus vraies, bien profondes et directes ; l'infiltration en moi des célestes rosées s'augmentait au travers du soleil de l'Empire. A mesure que je m'habituais dans cet univers de l'esprit, j'en appréciais davantage les [189] cercles et l'étendue ; je sentais mieux, en présence de mon seul cœur, l'immensité des conquêtes à faire, la difficulté de les maintenir, et, ainsi que l'archevêque de Cambrai disait qu'il était à lui-même tout un grand diocèse, j'étais à moi-même tout une Europe à pacifier et à combattre, en cette année où se préparait Austerlitz. Qui eût pensé toutefois que ces trois hommes de peu de nom, que je vous ai dits, eussent usurpé tant d'empire sur une âme, si ouverte d'ailleurs et si prompte, à une époque où régnait l'Homme mémorable ? Et combien d'autres que j'ignore se trouvaient dans des cas plus ou moins pareils au mien, avec leurs inspirations immédiates, singulières, qui ne provenaient en rien de lui ! Ne grossissons pas, mon ami, l'action, déjà assez incontestable, de ces colosses de puissance. Les trombes orgueilleuses de l'Océan, si haut qu'elles montent et si loin qu'elles aillent, ne sont jamais qu'une ride de plus à la surface, au prix de l'infinité des courants cachés.

Extrait, pages 215-219

A midi, on entrait au réfectoire pour le dîner, qui était bien frugal, hors dans les grandes fêtes ecclésiastiques, où il offrait un air plus animé et plus abondant. On y faisait une lecture ; les deux autres repas du matin et du soir se prenaient en silence. Le lecteur lisait d'abord dans le martyrologe les saints martyrs du jour, et il y avait quelquefois des passages naturellement sublimes, par exemple à la date de Noël, où le jour est désigné sous toutes les ères : l'an de Rome, telle [216] olympiade, etc.; et après cette magnifique chronologie qui tenait en suspens: Christus natus est in civitate Bethléem. Quittant le martyrologe, le lecteur lisait un passage de l'Ecriture-Sainte, et enfin la suite de l'histoire de l'Église de France. Le dîner durait une petite demi-heure. Du réfectoire, nous allions à la chapelle dire l’angélus, et, au sortir de la chapelle, le silence était rompu pour la première fois de la journée. Ce moment avait un élan vif et plaisait toujours. On se répandait dans les allées du jardin, mais non pas dans toutes; une partie était réservée pour les étrangers, et nous n'en avions la jouissance qu'une fois la semaine, et pendant le temps des vacances. La plupart de nos allées étaient droites, et elles avaient chacune un banc aux extrémités avec une statue, en bois peint, de la Vierge, du Christ ou d'un Apôtre; chastes statues qui corrigeaient à temps la rêverie et sanctifiaient par leur présence l'excès du feuillage. Dans la partie réservée, il se trouvait une allée plus sombre, humide même, et où les étrangers pénétraient peu. Je l'avais dédiée tout bas à une pensée. Je n'y allais qu'une fois la semaine, le mercredi, et je portais [217] d'ordinaire à la statue de la Vierge du fond un bouquet cueilli fraîchement. Il y avait deux autres allées attenantes, le long desquelles, ce jour-là, je disais aussi une prière ; mais je revenais à plusieurs reprises et je méditais longtemps dans la plus grande des trois allées.

L'heure de la récréation était celle des visites que faisaient les personnes du dehors. Je n'avais pas à en recevoir, hors deux ou trois fois que mon aimable ami de Normandie me vint exprès embrasser. Je lui montrais, je lui expliquais tout ; il s'enchantait de ce calme à chaque pas et de cette économie des lieux et des heures. Je lui racontais, chemin faisant, mes histoires favorites de M. Hamon , de Limoëlan, de Saint Martin et de l'abbé Carron ; son don de spiritualité s'avivait en m'écoutant, et il me répondait par d'autres traits non moins merveilleux, qu'il avait lus ou qui s'étaient opérés sur lui-même et autour de lui, par des histoires de pauvres, pareilles à celles de Jean l'aumônier, par des récits de visites de Jésus-Christ, comme il les appelait, et qui étaient d'hier et qui semblaient du temps du bon patriarche d'Alexandrie : « Tout cela s'étend, se tient, se correspond, disait-il, et l'on [218] apprend des choses à vous faire vendre vos meubles et à ne plus avoir qu'un plat à sa table. » Et puis c'étaient, à travers nos jardins pieux, des exclamations qui lui échappaient, d'une peinture heureuse et d'une beauté naturellement trouvée. Lui qui m'avait écrit tant de fois sur l'amertume des printemps, il m'entretenait alors de leur douceur : « Les hivers me deviennent durs maintenant, disait-il un jour qu'il m'avait visité vers une fin d'automne. Oh ! encore un printemps, encore un printemps ! Quand on a gardé seulement un grain de l'Evangile, les printemps avec Dieu surpassent ceux de l'amour. » Je lui faisais admirer nos promenoirs, nos treilles protégées, les rideaux impénétrables de nos allées, en lui taisant pourtant celle que se réservait mon cœur ; et il me parlait de sa maison à lui, que je n'avais jamais visitée, maison silencieuse aussi, disait-il, claire, grande, aérée, — sur la colline, — une herbe verte, des marguerites splendides. — Et il m'en dépeignait les printemps, qui tantôt survenaient brusques, rapides, par bouffées et comme par assauts dans une tempête, et tantôt, plus souvent, s'apprêtaient peu à peu, [219] — « avec ordre, sans accès, sans crises, tandis que les fleurs des coudriers sont déjà comme des franges par toute la forêt, et que les milliers de houx brillent et étincellent au soleil sous les grands arbres encore secs. » Et il ajoutait incontinent : « Oh ! qu'il y a de choses saintes dans la vie, mon ami, et de quels trésors nos passions nous éloignaient ! » Il était tenté par moments de demeurer avec moi, et me le disait. Mais je lui rappelais sa voie toute tracée ailleurs, et nous nous séparions avec tendresse. Ainsi cette vie aimable s'affermissait de plus en plus, et il redescendait sa fin de jeunesse par de belles pentes.

Extrait, page 229

Quant aux doutes, aux luttes d'intelligence en présence de vérités enseignées, j'en eus peu à soutenir, mon ami. Ce que j'avais à combattre plutôt et à réprimer, c'était une sorte de rêverie agréable, un abandon trop complaisant, un esprit de semi-martinisme trop amoureux des routes non tracées ; j'en triomphais de mon mieux pour m'enfermer dans la lettre transmise et pour suivre pas à pas la procession du fidèle.

Aller au haut