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Index de l'article

Calendrier perpetuel 1820Année 1820
- Feller – Supplément au Dictionnaire historique : Article Saint-Martin

- Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles

- Villers - Essai sur l’esprit et l’influence de la réformation de Luther. : Sociétés secrètes; Francs-Maçons ; Roses-croix ; Mystiques ; Illuminés.

- Staël - De l’Allemagne : Quatrième partie - Chapitre V – De la disposition religieuse appelée mysticité - Chapitre VII – Des philosophes religieux appelés théosophes. - Chapitre VIII – De l’esprit de secte en Allemagne

 Année 1820

Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles

1820 vistoires conquetesVictoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des français de 1792 à 1815
Par une société de militaires et de gens de lettres.
Paris, C. L. F. Panckoucke, éditeur, rue des Poitevins, n° 14
1820, https://books.google.fr/books?id=4ToxAQAAIAAJ

Tome vingt-deuxième. Livre neuvième. Cinquième coalition. Guerre d’Allemagne. Chapitre premier. 1813 (extrait, page 2-3)

… Les premiers sectaires du Tugendbund faisaient partie d’une secte qui s’était élevée en Allemagne, et principalement en Prusse, vers la fin du dix-huitième siècle, sous la déno [3] mination de martinistes ou illuminés. Cette dernière association mystique, dont il n’entre point dans notre plan de développer les dogmes, avait compté parmi ses membres des personnages illustres.


1820 - Feller – Supplément au Dictionnaire historique : Article Saint-Martin

1820 Feller dictionnaire Supplément au Dictionnaire historique de l’abbé F. X. de Feller formant la suite de la nouvelle édition, revue et corrigée sur la troisième, et augmentée de quatre volumes
Convenientia cuique. Hor. Art. poét.
Tome quatrième
A Paris, à la librairie de la société typographique, chez Méquignon fils aîné, rue Saint Severin
A Lyon, chez MM. Guyot frères, Libraires, rue Mercière - 1820

Sur Google : https://books.google.fr/books?id=MjYNAAAAIAAJ et aussi sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k362655

Autres éditions :

Article Saint-Martin (pp. 133-135)

(Orthographe respectée)

SAINT-MARTIN (Louis-Claude de) naquit à Amboise le 18 janvier 1743. Il appartenait à une famille distinguée dans les armes, fit de bonnes études, et possédait plusieurs langues anciennes et modernes. Dans sa jeunesse il entra au service, mais cet état n’était guère conforme à ses inclinations naturelles, aussi il le quitta au bout de six ans : Saint-Martin avait un caractère tranquille, aimait l’étude et le recueillement, où il se plongeait dans ses idées métaphysiques. Après avoir voyagé en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et en Italie, il revint à Lyon où il demeura trois ans, presque inconnu, dans la retraite, ne voyant qu’un petit nombre d'amis. Il mena la même vie obscure et paisible à Paris, où il s’était rendu après cette époque ; impassible au milieu des événements de la révolution, il put en éviter les suites. Il ne blâmait ni ne louait rien avec excès, et son âme, concentrée en elle-même, ne se nourrissait que d’idées philosophiques, ne regardait les affreuses scènes qui se passaient autour d’elle que comme des maux inévitables ou mérités. Malgré l’obscurité dans laquelle il se plaisait ou il affectait de vivre, il trouva un grand nombre d’admirateurs et beaucoup de disciples, connus sous le nom de martinistes ; il dut ceux-ci à un ouvrage qu’il publia et dont nous allons parler. Il était lié avec le sénateur le Noir-la-Roche, dans la maison duquel il mourut, à Aunay, le 15 octobre 1803, à l’âge de soixante ans. On a de lui : I Des Erreurs et de la Vérité, ou les Hommes rappelés au principe universel de la science, 1775, in-8. Ce livre fit beaucoup de bruit dans le temps, et, par son obscurité et ses paradoxes, il pourrait bien mériter à son auteur le surnom de Kant français. En effet, Saint-Martin, avec sa nouvelle Idéologie, ne se rend pas moins inintelligible que le philosophe allemand ; mais, ainsi que ce dernier, il eut des sectaires qui l’admiraient et ne l’entendaient pas. Quelle est donc la science ? Selon lui, c’est la révélation naturelle ; et cette même révélation, qu’est-elle en substance ? C’est ce que Saint-Martin, ou n’a pas su concevoir ou qu’il a mal expliqué. «Son système, dit M. Toulet [pour Tourlet], a pour but d’expliquer tout par l’homme. L’homme, selon Saint-Martin, est la clef de toute énigme et l’image de toute vérité ; prenant ensuite à [134] la lettre le fameux oracle de Delphes, nosce te ipsum, il soutient que pour ne pas se méprendre sur l’existence et l’harmonie des êtres composant l’univers, il suffît à l’homme de se bien connaître lui-même ; parce que le corps de l’homme a un rapport nécessaire avec tout ce qui est visible, et que son esprit est le type de tout ce qui est invisible ; que l’homme doit étudier et ses facultés physiques dépendantes de l’organisation de son corps, et ses facultés intellectuelles dont l’exercice est souvent influencé par les sens ou par les objets extérieurs, et ses facultés morales ou sa conscience, qui suppose eu lui une volonté libre ; c’est dans cette étude qu’il doit chercher la vérité, et il trouvera en lui-même tous les moyens nécessaires pour y arriver. Voilà ce que Saint-Martin appelle la révélation naturelle. Par exemple, la plus légère attention suffit, dit-il, pour nous apprendre que nous ne communiquons, et que nous ne formons même aucune idée, qu’elle ne soit précédée d’un tableau ou d’une image engendrée par notre intelligence ; c’est ainsi que nous créons le plan d’un édifice ou d’un ouvrage quelconque. Notre faculté créatrice est vaste ; active, inépuisable ; mais en l’examinant de près, nous voyons qu’elle n’est pas secondaire, temporelle, dépendante, c’est-à-dire qu’elle doit son origine à une faculté créatrice supérieure, indépendante, universelle, dont la nôtre n’est qu’une faible copie. L’homme est donc un type qui doit avoir son prototype ; c’est; une effigie, une monnaie qui suppose une matrice, et le Créateur ne pouvant puiser que dans son propre fonds, a dû se peindre dans ses œuvres, et retracer en nous son image et sa ressemblance, base essentielle de toute réalité. Malgré le rapport et la tendance que nous conservons vers ce centre commun, nous avons pu, en vertu de notre libre arbitre, nous en approcher ou nous en éloigner. La loi naturelle nous ramène constamment à notre première origine, et tend à conserver en nous l’empreinte de l’image primitive ; mais notre volonté peut refuser d’obéir à cette loi ; et alors la chaîne naturelle étant interrompue, notre type ne se rapporte plus à son modèle, il n’en dépend plus, et la place sous l’influence des êtres corporels qui ne doivent servir qu’à exercer nos facultés créatrices, et par lesquelles nous devons naturellement remonter à la source de tout bien et de toute jouissance. Cette disposition vicieuse une fois contractée par notre faute, peut, comme les autres facultés organiques, se transmettre par la voie de la génération : ainsi nous héritons des vices de nos parents. Mais la vertu, mais l’étude et la bonne volonté pourront toujours diminuer ou détruire ces affections dépravées, et corriger en nous ces altérations faites à 1’image de la Divinité ; nous pouvons, en un mot, nous régénérer, et seconder ainsi les vues réparatrices de l’Homme-Dieu. » Malgré cette analyse que nous avons rapportée en entier, on ne voit d’un peu clair dans la doctrine de Saint-Martin, sinon que Dieu voit tout en l’homme, qui est son image, tandis que Mallebranche [sic] voit, comme cela doit être, tout en Dieu, comme le principe infini d’où dérive tout ce qui est créé. « Celui qui connaît Dieu, disaient les philosophes anciens, devient Dieu lui-même. » Et Saint-Martin soutient, « que l’homme vertueux [135] redevient l’image de Dieu. » Parmi plusieurs maximes erronées, ou mal conçues du philosophe français, celle-ci est plus à la portée de tout le monde : Il est bon, dit-il, de jeter continuellement les yeux sur la science, pour ne pas se persuader qu’on sait quelque chose ; sur la justice, pour ne pas se croire irréprochable ; sur toutes les vertus, pour ne pas penser qu’on les possède. Le livre de Saint-Martin a trouvé beaucoup de partisans en Angleterre, et on en a imprimé à Londres une suite en anglais et en 2 volumes ; mais l’auteur français n’y a eu aucune part, et elle s’éloigne des principes de son système. Ses autres ouvrages, sont : II Tableau de l’ordre social. III Ministère de l’Homme-Esprit. IV Eclair sur l’association humaine. Il y cherche les fondements du pacte social dans le régime théocratique, et les communications entre Dieu et l’homme. V Le Livre rouge. VI Ecce Homo. VII L’Homme de désir. VIII Le Cimetière d’Amboise. IX Le Crocodile, ou la Guerre du bien et du mal, arrivée sous le règne de Louis XV, poème épico-macaronique [sic] en 102 chants, 1799, in-8. C’est l’ouvrage le plus obscur qu’ait enfanté l’imagination ténébreuse de l’auteur, et qui ne fait nul honneur à ses talents poétiques. On y voit figurer un Jof (la foi), un Sédir (le désir), et un Ourdeck (le jeu), qui sont la clef de tout le poème, sans que cela le rende ni moins ennuyant ni plus intelligible. Il a traduit de l’allemand de Bahm [sic] les Principes, l’Aurore naissante, etc. Saint-Martin avait, dit-on, un caractère doux, bienfaisant ; ses connaissances étaient très variées ; il aimait les arts et surtout la musique. Ses auteurs de préférence étaient Burlamaqui et Rabelais : il lisait ce premier pour s’instruire, et c’est de lui, dit-il, qu’il puisa le goût de la méditation ; il lisait le second pour son amusement : et en voilà assez de ces deux écrivains pour se gâter l’esprit et corrompre les meilleurs principes.


1820 - Staël - De l’Allemagne : Quatrième partie

1820 stael oeuvres completes t11Anne-Louise-Germaine de Staël, Œuvres complètes de Mme la baronne de Staël, Volume 11, Paris, Treuttel et Würtz, 1820, https://books.google.fr/books?id=czwUAAAAQAAJ

Chapitre V – De la disposition religieuse appelée mysticité

Extrait pages 268-269

La disposition religieuse appelée mysticité n’est qu’une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient [269] une secte à part. Il n'y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer cependant les théosophes, c’est-à-dire, ceux qui s’occupent de la théologie philosophique, tels que Jacob Boehme, Saint-Martin, etc., des simples mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les seconds s’en tiennent à leur propre cœur.

Extrait page 274

L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit que la prière était la respiration de l’âme. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque fois qu’elle s'élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et l’homme, la [275] prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus secourable , lorsqu’on est persuadé que la Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, sans qu'on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.

Chapitre VII – Des philosophes religieux appelés théosophes.

Extrait, p. 486

Lorsque j'ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les écrivains religieux : les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur ; les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France, et bien d'autres encore, ont cru trouver dans la révélation du christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler les lois de la création.

Extrait, p.489

Le plus fameux de ces philosophes religieux, c'est Jacob Bœhme , un cordonnier allemand, qui vivoit au commencement du dix-septième siècle; il a fait tant de bruit dans son temps, que Charles 1er envoya un homme exprès à Gorlitz, lieu de sa demeure, pour étudier son livre et le rapporter en Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont été traduits en français par M. de Saint-Martin : ils sont très difficiles à comprendre ; cependant l'on ne peut s'empêcher de s'étonner qu'un homme sans culture d'esprit ait été si loin dans la contemplation de la nature. Il la considère en général comme un emblème des principaux dogmes du christianisme; partout il croit voir dans les phénomènes du monde les traces de la chute de l'homme et de sa régénération, les effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde; et tandis que les philosophes grecs tâchaient d'expliquer le monde par le mélange des éléments de l'air, de l'eau et du feu, Jacob Bœhme n'admet que la combinaison des forces morales, et s'appuie sur des passages de l'Évangile pour interpréter l'univers.

Chapitre VIII – De l’esprit de secte en Allemagne (extrait, page 497-498)

De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement dans la croyance à la spiritualité de l’âme ; les mystères d’Éleusis, chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc de Brunswick ; cette assemblée avait pour objet la réforme des francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en général, et celle de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales, et souvent même celles de famille, ne prennent que l'extérieur de la vie : il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous [309] ceux dont le caractère a quelque profondeur, se croient des adeptes, et cherchent à se distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.

Il y a trois classes d’illuminés : les illuminés mystiques, les illuminés visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob Bœhme, et, dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette église intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes religieux ; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la nature interprétée par les dogmes de la religion.

Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire apparaître des morts et opérer des miracles.


1820 - Villers - Essai sur l’esprit et l’influence de la réformation de Luther.

1820 reformation lutherEssai sur l’esprit et l’influence de la réformation de Luther.
Ouvrage qui a remporté le prix sur cette question proposée dans la séance publique du 15 germinal an X (5 avril 1802), par l’Institut national de France :
« Quelle a été l’influence de la réformation de Luther sur la situation politique des différents États de l’Europe, et sur le progrès des Lumières ? »

Par Charles Villers, correspondant de l’Institut national de France, de la Société royale des Sciences de Gœttingue, etc.
Nouvelle édition - A Paris, chez Treuttel et Würtz, libraires, rue de Bourbon, n° 17. A Strasbourg et à Londres, même Maison de commerce. – 1820 - http://books.google.fr/books?id=13QGAAAAQAAJ

Sociétés secrètes; Francs-Maçons ; Roses-croix [sic] ; Mystiques ; Illuminés. (extrait, p. 325-336)

Quand un certain nombre d'individus, formant une faible minorité au milieu des peuples, se trouvent dépositaires d’opinions qu’ils tiennent pour  importantes, et qu’ils n’osent rendre publiques, ou parce qu’ils les croient dangereuses pour la multitude, ou parce qu’ils s’exposeraient aux persécutions en les professant ouvertement, ou par toute autre cause : alors naît pour ces individus le besoin de réunions secrètes, où ils puissent en liberté professer leur doctrine ; il leur faut une intime fraternité entre tous les membres de l’association, des serments de ne se point trahir, des épreuves, des signes pour se reconnaître au milieu des étrangers. De là les mystères de l’Égypte, la Grèce, ceux de Pythagore, etc. — Il n’est pas douteux que depuis la chute de l’empire romain, il n’ait existé en Europe beaucoup de ces mystérieuses confréries, et que quelques-unes même n’aient traversé tout le moyen âge pour venir jusqu'à nous. Sans nous arrêter à tous les récits vrais ou fabuleux [p.326] que plusieurs d’entre elles donnent de leur origine, et qui souvent n’ont pour base qu’une tradition romanesque, des symboles trompeurs, des monuments supposés, nous nous arrêterons seulement à considérer, que jamais la nature des choses ne dut rendre ces sociétés aussi nécessaires et aussi mystérieuses que ne les rendirent les abus du despotisme hiérarchique, l’inquisition, et toutes les sortes de vexations qu’exerçaient les agents de Rome dans les temps qui précédèrent la réformation. Il se trouvait assez d’individus de toutes les classes dont les yeux s’ouvraient sur ces abus, et qui en reconnaissaient l’énormité : mais ils renfermaient soigneusement dans leur âme un secret, qui s’il eût percé au dehors, les eût conduits sur un bûcher. Seulement quand ils rencontraient à l’écart un ami sûr, qui partageait leurs sentiments, alors leur poitrine oppressée s’exhalait, ils se soulageaient à voix basse du fardeau qui les accablait, avisaient aux moyens de se réunir, de se soutenir, et de former un cercle étroit où les tyrans de la pensée ne pussent pas les atteindre. Il est plus que probable que de pareilles sociétés existaient lors de la réformation. Les Wicklefites en Angleterre et en Écosse, les Hussites en Bohême, en Silésie, en Moravie, aussi bien [p.327] que les restes des Albigeois en France, devaient sans nul doute éprouver ce besoin de se communiquer, aussi bien que celui de se cacher soigneusement ; deux conditions qui jouent le principal rôle dans la formation de ces sociétés. Combien les circonstances ne devinrent-elles pas encore plus pressantes et plus générales ; quand la réformation éclata ouvertement en Saxe, et qu’elle redoubla partout l’activité et la surveillance des espions et des inquisiteurs de Rome ? Il n’était point de pays catholique où les principes de Luther n’eussent gagné un grand nombre de partisans. La position de ces secrets adhérents de la réforme était excessivement périlleuse. Un simple soupçon les perdait, les livrait au supplice. La contrainte extrême qu’ils s’imposaient ne pouvait cesser et recevoir quelqu’allégement, que dans des conciliabules couverts du plus profond mystère. Si l’ordre des francs-maçons ne prit pas alors sa naissance (c’est-à-dire, vers la fin du seizième,  ou le commencement du dix-septième siècle), au moins il reçut à cette époque, et de nouvelles modifications, et une nouvelle extension. On n’a pas encore trouvé de titres qui soient irrécusablement à l’abri de la critique, et où il en soit fait une mention formelle avant l’année 1610. Le [p.328] temple de Jérusalem, la stricte filiation  des templiers, appartiennent probablement à la mythologie de cet ordre, plutôt qu’à son histoire. Il existe d’anciens statuts qui excluent les catholiques, et qui restreignent l’ordre aux seuls protestants. Les principes d’égalité et de fraternité entre les membres, sont très conformes à ce qu’on vit alors parmi plusieurs sectes ouvertes et déclarées. La position géographique de la Bohême et de la Saxe, d’où venait la lumière de la réforme, par rapport à l’Écosse, à l’Angleterre et à la France, semble expliquer la dénomination d’Orient qu’y prennent communément les loges. Dans l’état de confusion et d’exaltation où se trouvaient tous les peuples, la conformité d’opinions était devenue plus importante aux individus que la conformité de patrie. Un luthérien de Bavière tenait plus à un luthérien de la Saxe, qu’à un Bavarois catholique. Le Suisse calviniste, devenu ennemi du Suisse catholique, regardait le Français et le Hollandais calvinistes comme ses vrais compatriotes. L’Écossais puritain fraternisait avec l’Anglais de sa secte, malgré l’antipathie nationale. Cependant les guerres civiles, celles de peuple à peuple, longues, sanglantes qui s’ensuivirent, surtout en Angleterre en Écosse, [p.329] mirent souvent aux prises, et en danger de s’ôter mutuellement la vie, ces frères, ces alliés secrets. Chacun suivait au hasard les drapeaux sous lesquels le sort l’avait jeté. Combien de soldats, zélés protestants dans le fond du cœur, ne servaient pas dans les armées impériales de Ferdinand, dans celles de Philippe II ! Combien de calvinistes dans l’armée de la ligue, de presbytériens dans les rangs des épiscopaux ! Il fallait donc un signe mystérieux qui révélât le frère au frère, au milieu de la mêlée et du carnage. On sait qu’en effet les francs-maçons en ont un destiné à remplir ce but, et cela seul semble prouver évidemment que cet ordre appartient à la période sanglante de ses guerres du dix-septième siècle, pendant lesquelles on vit assez d’exemples d’individus sauvés au milieu des plus grands périls, par leurs ennemis même, qui à ce signe les reconnaissaient pour des associés et des frères.

L’état de travail et de fermentation dans lequel l’esprit humain se trouvait en général au moment où Luther parut, les efforts qu’il faisait sur plusieurs directions pour arriver à la lumière, et échapper aux ténèbres du moyen âge, donnèrent lieu à plusieurs évènements coïncidents dans le règne des sciences, qui se mélangèrent de mille manières différentes, [p.330] et avec les idées des sectes religieuses de ce temps, et avec la mystérieuse doctrine des sociétés secrètes. Un mélange bizarre de quelques aphorismes soi-disant de Hermès, de Pythagore, de Platon, ajustés au texte hébreu des livres de l’ancien Testament et de ceux de quelques rabbins, avait renouvelé les rêveries judaïques connues sous le nom de Cabbale. Les sectateurs de cette obscure doctrine, appelée aussi par eux philosophie hermétique, pythagoricienne, etc.,  voulaient y trouver les sources de la science et de la sagesse universelle. Reuchlin, Zorzi, Agrippa, lui donnèrent sa consistance dans le seizième siècle. Cardan et d’autres y joignirent l’astrologie judiciaire. Le fameux suisse Théophraste Bombast de Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, chimiste ingénieux, maria sa science à la Cabbale, et prétendit pénétrer tous les secrets de Dieu, ou de la nature, qui pour lui étaient  une même chose. Rechercher l’élément primitif, le grand menstrue [sic], fixer la lumière et l’asservir à ses opérations ; en un mot, trouver la pierre philosophale, guérir par son moyen toutes les maladies et faire de l’or, était le but, le grand œuvre de la nouvelle science, que ses nombreux partisans nommèrent quelquefois théosophie, philosophie [p.331] du feu, etc.... Celui qui, après Paracelse, lui donna le plus de cours, fut le célèbre anglais Robert Fludd. Dans les laboratoires de cette secte se préparèrent les idées orientales de magie, d’apparitions, de génies, idées qui régnèrent vers ce temps, et qui n’ont pas encore cessé tout à fait de nos jours. La doctrine commune pour le fond de tous ces cabalistes, astrologues, alchimistes, était le panthéisme de l’école d’Alexandrie ; par conséquent, au travers de toutes ses déviations, une sorte de platonisme,  qui, comme tel, devait combattre de toutes ses forces le fameux aristotélisme défendu par les scholastiques, et le principal appui de la théologie romaine (1). Les sectes protestantes, ennemies de Rome, accueillirent donc quelque fois toutes ces nouveautés, qui s’introduisirent surtout dans les associations secrètes [p.332] dont nous avons parlé, et dont on ouvrit parfois l’accès à ces magiciens, souffleurs d’or, etc. Les idées religieuses de toute espèce, depuis la cabbale la plus extravagante, jusqu’au protestantisme le plus raisonnable ; les idées morales d’égalité, de fraternité, de bienfaisance entre tous les hommes ; celles de l’astrologie judiciaire, de la théosophie et de l’alchimie, avec toutes leurs nuances et conséquences ; tels furent donc les éléments si variés et si hétérogènes dont se composa le fond mystérieux des secrets de toutes les nouvelles associations. Selon qu'un individu, ou qu’une loge adoptait plus particulièrement l’une ou l’autre de ces vues, sa doctrine s’approchait davantage, ou du mysticisme religieux, ou du mysticisme politique, ou de l’astrologie, ou de l’alchimie. Cependant peu à peu les éléments purement moraux se séparèrent entièrement des mystères de l’alchimie et de la pierre philosophale. Ils se réfugièrent dans la société si connue le nom de franche-maçonnerie, qui, soit que son origine remonte ou non plus haut que la réformation, reçut d’elle une croissance et une vigueur nouvelles. Depuis longtemps même que les troubles de religion, sont apaisés dans l’Europe, et que toutes les sectes chrétiennes y sont admises, cette estimable [333] société n’a gardé de son premier âge que quelques formules mystérieuses, un secret, qui ne semble être là que pour rendre l’association plus intime ou plus piquante, et un grand respect pour les livres saints, ce qui était le trait caractéristique des protestants. Le reste devint le partage de l’ordre des rose-croix, qui, qui malgré l’histoire imposante du prétendu Fondateur Rosencreutz, et de sa sépulture, malgré la rose surmontée d’une croix que Luther portait dans son cachet, doit, suivant toute apparence, son origine au théologien wurtembergeois Valentin Andreæ, qui y donna lieu dans de bonnes intentions, et qui s’en retira ensuite (2).

Quelquefois aussi les idées religieuses des théosophes restèrent unies à leur métaphysique du panthéisme, à leur mythologie des [p.334] êtres surnaturels, à leur chimie, à leur manière de voir la nature. De là résulta, dans quelques têtes qui se prêtèrent à ce mélange, la doctrine la plus excentrique, et souvent la plus bizarre. Le plus fameux de ces mystiques théosophes a été un cordonnier de Gœrlitz en Lusace, Jacob Bœhm, dont les écrits lus avec avidité, lui firent une foule de sectateurs dans tout le nord de l’Europe ; il en fut de très illustres par leur savoir. Je ne citerai que les deux Van Helmont, père et fils, de Bruxelles, et Pierre Poiret de Metz. A une époque toute voisine de nous, on pourrait encore compter Swedenborg et la secte des martinistes, parmi lesquels Paracelse et Bœhm sont encore en grand honneur (3). Il est certain que ce Bœhm, et quelques autres mystiques, ont été des hommes d’un génie extraordinaire ; et que telles de leurs idées méritent un rang aussi honorable dans la haute philosophie, que telle découverte de Paracelse et des souffleurs d’or en [p.335] mérite une dans la chimie. S’il n’y a pas de grand génie, au dire de Sénèque, sans quelque mélange de démence, il n’y a peut-être pas aussi de grande démence sans quelque mélange de génie.

Quoiqu’il en soit, ces sociétés secrètes n’ont pas été sans quelqu’influence sur la culture morale, et même sur les évènements qui se sont passé en Europe depuis la réformation. Il a donc été à propos de faire mention de l’influence qu’a pu avoir celle-ci sur leur existence. C’est sur elles que se sont enté et modelé quelques associations plus récentes, dont la plus connue est l’ordre des illuminés, dénomination générale qui a servi de masque et de prétexte à beaucoup de charlatans. Le projet des vrais illuminés n’était autre, à ce que je crois, que de propager les lumières, et de réaliser les idées libérales du droit de nature, en fondant une réunion d’hommes énergiques et bien voulants [sic], qui travaillassent, de toutes leurs forces réunies contre un certain système d’obscurantisme qui tendait à un retour vers la barbarie, et qui était efficacement appuyé par certaines cours. Les illuminés, pendant la courte période de leur existence, ne négligèrent aucun moyen de faire triompher leurs vues, et d’y [p.336] soumettre les grands de la terre. On peut les regarder en ce sens comme les jésuites de la philosophie, et comme les apôtres d’une secte politique, dont la croyance est fondée sur ce beau rêve, que ce sont les vertus et les talents qui doivent avoir la préséance et l’autorité parmi les hommes.

Notes

1. On ne peut nier que ces théosophes n’aient, aussi bien que les théologiens réformateurs, préparé les voies à Descartes dans le combat à mort qu’il livra aux restes de la philosophie scholastique. Il est impossible d’avoir l’intelligence des écrits de ce philosophe, non plus que ceux de ses disciples ou de ses adversaires, tels que Voëtius, Gassendi, Poiret, etc., et en général tous les ouvrages philosophiques de cette période, si l’on n’a parfaitement la clef des travaux des réformateurs et de ceux des sectateurs de Paracelse.

2. Ces conjectures sur l’origine des francs-maçons et des rose-croix se trouvent développées très savamment dans deux ouvrages allemands, l'un de M. Buhle, imprimé en 1803 , et l'autre, en 1804, de M. de Murr. M. Buhle, alors professeur à l'université de Gœttingue, avait lu on décembre 1802, à la Société royale des Sciences de cette ville, une dissertation sur le même sujet, et qui est comme le canevas de son livre. Cette pièce a été insérée dans les Annonces littéraires de Gœttingue, en janvier 1803, n° 7 et 8.

3. M. de Saint-Martin, mort en octobre 1803, un des génies les plus remarquables qu'ait produits la France, mais dans un genre qui intéresse peu de personnes, a traduit en français .deux ouvrages de Jacob Bœhm, l'Aurore naissante et les trois Principes. Au reste, M. de Saint-Martin n'est point, comme on l'a cru, fondateur de la secte des martinistes.

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