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Index de l'article

Calendrier perpetuel 1856– Aroux – La comédie de Dante - Le Purgatoire

– Le Correspondant  Avril 1856 - Études morales sur le temps présent, de M. Caro

– Cahagnet - Magnétisme. Encyclopédie magnétique spiritualiste

– Morin - Dictionnaire de philosophie et de théologie scolastiques

– Revue des deux mondes – T 6 M. de Balzac, par Eugène Poitou

1856 – Aroux – La comédie de Dante - Le Purgatoire

1856 ArouxE. Aroux - La comédie de Dante (Enfer – Purgatoire – Paradis)
Traduite en vers selon la lettre, et commentée selon l’esprit
Suivie de La Clef du langage symbolique des fideles d'amour
Tome second
Paris - Librairie des Héritiers J. Renouard - 1856

Le Purgatoire – Extrait, page 543-544

Vois le gazon, les fleurs, les arbres magnifiques
Que la terre a l’entour d’elle-même produit (32). [page 544]
Jusqu'à ce qu'aient paru, joyeux, ces yeux pudiques
Qui, tout en pleurs, vers toi me firent se hâter (33),
Tu peux te promener à ton choix ou rester.
N'attends donc plus de moi ni parole ni signe,
Et suis ton propre arbitre; il est droit, libre et sain ;
Ne pas faire à son gré serait erreur insigne;
Je te couronne et mitre ainsi ton souverain (34).

Notes

32. Ces adieux de Virgile à son [544] disciple sont évidemment symboliques. Au moment de le quitter, il lui déclare modestement que cette habileté sectaire, cette science païenne qu'il a déployée pour l'amener jusque-là, ne saurait plus suffire au point où ils sont parvenus, et où il n'a plus que des notions confuses des objets à traiter. En effet, il serait peu convenable de revêtir le chantre d'Enée de la robe de docteur en théologie ; il l'invite à prendre son plaisir pour guide, c'est-à-dire ce qui lui plait uniquement, cette doctrine dont il attend le bonheur, sa Béatrice, en l'assurant qu'avec elle, et grâce à son langage, de plus en plus orthodoxe, tous les obstacles vont s'aplanir devant lui; puis, pour l'encourager, il lui montre le soleil de la raison, aux rayons duquel vont naître d'elles-mêmes, comme le gazon et les fleurs brillant à ses yeux, les images et les expressions les plus propres à faire illusion à dame Piété.

33. Ces yeux ou ces enseignements, qui sont tour à tour lieti dans leur essence, pour propager le gai savoir, et lacrimosi dans la forme, pour le dissimuler sous une orthodoxie frauduleuse; ces yeux qui n'auront garde de ne pas se conformer à la formule maçonnique : J'ai pleuré et j'ai ri; comme a fait Arnaud Daniel.

34. Non seulement Virgile, en qualité de premier hiérophante, se démet de toute autorité sur son disciple, qui peut s'arrêter ou avancer à son gré, non revenir sur ses pas; mais encore il le fait, par l'imposition des mains, roi et pontife, ne relevant, pour sa conduite et sa croyance politique et religieuse, que de sa propre raison, de son libre arbitre, qu'il déclare droit et sain. Il l'affranchit ainsi du joug de l'autorité, ou les mots restent sans valeur. « Cette idée, dit Matter, que les vrais initiés du christianisme sont faits rois et prêtres, est à la fois judaïque, persane, chrétienne et gnostique. » On la retrouve dans la Franc-maçonnerie comme dans les écrits des mystiques et dans l'Apocalypse. Saint Martin, le philosophe inconnu, nous affirme que « l'homme régénéré est le commissaire de Dieu sur la terre, et l'intermédiaire naturel entre le Ciel et la terre ; » à l'en croire, « il sera roi, grand prêtre, grand juge et souverain législateur. » Voy. p. 97 et 196 des Revél.

bouton jaune  La comédie de Dante - Le Purgatoire – Extrait, page 543-544

1856 – Le Correspondant T2  

1856 le correspondant t2Le Correspondant – Recueil périodique
Religion – Philosophie – Politique – Sciences – Littérature – Beaux-Arts
Tome trente huitième de la collection
Nouvelle série – Tome second
Paris. Charles Douniol, libraire éditeur. 29, rue de Tournon - 1856

Études morales sur le temps présent, de M. Caro – Compte rendu par M. Foucher de Careil - Extrait, page 102

On s'étonne aussi, dans un autre sujet, de trouver M. Caro si sévère à M. Jean Reynaud, l'auteur de Ciel et Terre, après avoir été, dans sa thèse, favorable à Saint-Martin*. Il me semble que ces deux hommes, tous les deux théosophes, tous les deux théophilanthropes, se ressemblent par les qualités et les défauts d'un mysticisme voisin du panthéisme humanitaire qui s'était acclimaté vers la fin du dernier siècle en Allemagne et même en France. Tous deux ont écrit leurs plus belles pages sur l'immortalité de l'âme, et M. Caro ne peut expliquer ce progrès de sévérité qui s'applique à des élans de spiritualisme que pour se punir peut-être d'un excès d'indulgence dans sa première élude.

Il est d'ailleurs intéressant de suivre le mouvement des polémiques dont Ciel et Terre, de M. Jean Reynaud, a été l'objet.

Note : * Saint-Martin, thèse pour le doctorat, par M. Caro. — Hachette.

bouton jaune  Compte rendu par M. Foucher de Careil - Extrait, page 102

1856 – Cahagnet - Magnétisme. Encyclopédie magnétique spiritualiste

1856 cahagnetMagnétisme. Encyclopédie magnétique spiritualiste, traitant spécialement de faits psychologiques, magie magnétique, magie céleste, etc.
Par L.-A. Cahagnet, auteur des Arcanes de la vie future dévoilés, etc., etc.
Tome II
Chez l’auteur, porte Saint Germain, route de Bezons, à Argenteuil.
Et chez Germer Baillière, libraire, 17, rue de l’école de médecine, à Paris. - 1856

Extrait de correspondance entre un lecteur et l’auteur, M. Cahagnet, page 166

… Les Bacon, Arnault de Villeneuve, Géber, Nicolas Flamel, Cardan, Faust, Paracelse, comte de Saint germain, Saint Martin, Cagliostro, etc., etc., etc., tous pères au premier degré des sciences occultes, n’ont pu opérer chacun dans leur art que soumis aux résistances de cet art.

bouton jaune  Extrait de correspondance entre un lecteur et l’auteur, M. Cahagnet, page 166

1856 – Morin - Dictionnaire de philosophie et de théologie scolastiques

1856 MorinDictionnaire de philosophie et de théologie scolastiques, ou études sur l'enseignement philosophique, et théologique au moyen âge contenant
1. La bibliographie des principaux docteurs de cette époque ;
2. L’analyse de leurs ouvrages les plus importants ;
3. L’examen comparé de leurs opinions sur divers sujets qui se rattachent à la philosophie et à la théologie, et même à la science proprement dite ;
4. L’explication détaillée des expressions qui constituent la langue scolastique ;
5. L’indication d’une méthode nouvelle destinée à éclaircir l’histoire intellectuelle du Moyen âge
Par Frédéric Morin, agrégé de philosophie
Publié par M. l’abbé Migne, éditeur de la bibliothèque universelle du clergé ou des cours complets sur chaque branche de la science ecclésiastique
Tome premier
S’imprime et se vend chez J.-P. Migne, éditeur, aux ateliers catholiques, rue d’Amboise, Au Petit-Montrouge, Barrière d’Enfer de Paris - 1856

Article Cornélius Agrippa (1486-1535) - Extrait, pages 415-416

Le lenteur aura sans doute fait deux parts dans ce qu'il vient du lire : d'un côté il y a une protestation contre la philosophie scolastique qui prétend prouver l'existence de Dieu par des arguments exclusivement a posteriori; d'un autre côté, il y a la proposition explicite de remplacer ces arguments par les procédés qui constituent l'illuminisme.

Un mot d'abord sur ce dernier point :

Tous ceux qui ont lu le théosophe Saint-Martin, auront sans doute été surpris de l'analogie profonde des chapitres IIIe, IVe et Ve du De triplici ratione avec les doctrines de l'homme de désir. Suivant Agrippa, comme suivant Saint-Martin, la révélation chrétienne et la révélation mosaïque renferment deux éléments, disons mieux deux théories : Une théorie pour le vulgaire, et matérielle comme lui ; une théorie plus relevée et plus spirituelle qui n’a pas été écrite, mais a été transmise oralement. Quand il s'agit du judaïsme, Agrippa ne craint pas de nommer la tradition supérieure qui était suivant lui le dépôt de cette grande science antérieure au christianisme : suivant lui, c'est la cabale. Il la regarde comme l'explication universelle et souveraine de la plupart des mystères de la création, comme une synthèse puissante et lumineuse qui rend compte de toutes les choses Unies et nous montre en Dieu leur auteur suprême. Toutefois la cabale ignore le grand dogme de la Trinité : celui-ci a été révélé par le christianisme. Mais le christianisme est double, comme le mosaïsme. Il renferme, à côté des dogmes mystérieux qu'il propose à la foi, des lumières qui sont communiquées par l'Esprit-Saint, aux âmes qu'il en juge dignes; et ce sont ces lumières qui sont le vrai litre aux dignités ecclésiastiques et au gouvernement de l'Église. On n'ignore pas que ce principe, qui était déjà invoqué au XVe siècle par l'hérésie, le fut plus vivement encore au XVIe par les luthériens et leurs successeurs. Toutefois, Agrippa ne semble pas l’employer, comme eux, à la négation de toute hiérarchie ecclésiastique ; et sous ce rapport il prend une attitude assez semblable à celle [416] que prirent au commencement du XIXe siècle quelques catholiques qui se mirent à l'école de l'homme de désir.

Comme le théosophe inconnu, Agrippa exagère aussi la puissance de l'homme, parce qu'il suppose que le dernier secret des choses peut lui être livré, et qu'il est capable d'un empire sur la nature aussi vaste que son intelligence. Comme lui, il maudit toute dialectique, tout travail logique, toute science et même les distinctions morales ; seulement son illuminisme a un rapport plus immédiat avec celui du XVIe siècle, d'où sortit la prétendue réforme.

bouton jaune  Article Cornélius Agrippa (1486-1535) - Extrait, pages 415-416


1856 – Revue des deux mondes – T 6  M. de Balzac, par Eugène Poitou 

1856 revue des 2mondesRevue des deux mondes
XXVIe année – Seconde période - Tome sixième
Paris, bureau de la Revue des Deux Mondes, rue Saint benoît, 20 – 1856 - Livraison du 15 décembre
Études morales et littéraires – M. de Balzac, ses Œuvres et son influence sur la littérature contemporaine par M. Eugène Poitou

M. de Balzac, par Eugène Poitou,  page 719

C’est une remarque à faire dès à présent, que M. de Balzac, avec ses prétentions à la fécondité et à l’originalité, a toute sa vie, sauf à de rares intervalles, subi des influences étrangères et reçu ses inspirations du dehors. Sa forme est à lui sans doute, il s’est fait dans le roman un genre à part, le genre descriptif et l’analyse des mœurs intimes; mais pour le fond, il l’emprunte souvent ou l’imite. L’imagination chez lui est riche de détails, riche jusqu’à la profusion et à l'excès : elle est pauvre dans l’invention, dans la conception des caractères, des situations et des passions. Là il manque de variété, et, tournant dans un cercle assez étroit, reproduit sans cesse les mêmes types. Aussi le voit-on, quêtant à droite et à gauche les inspirations, attentif aux caprices de la mode, habile à saisir au vol toute idée nouvelle qui traverse l’atmosphère littéraire, s’essayer dans tous les genres et se mettre à la remorque de tous les succès du jour. Ainsi nous l’avons vu, parti de l’imitation du roman anglais, passer au genre psychologique et fantastique mis à la mode par l’Allemagne. A peine traversé la veine vraiment originale de ses Scènes de la vie privée, qu’il se jette brusquement dans un ordre d’idées où la pente naturelle de son esprit ne semblait pas devoir le conduire. C’était le temps où naissaient à foison les religions nouvelles et pullulaient les réformateurs et les messies : M. de Balzac s’érige à son tour en prophète. Saint-Martin, le philosophe inconnu, était Tourangeau : Tourangeau lui-même, l’auteur de la Peau de Chagrin prétend continuer Saint-Martin, comme il avait continué Rabelais, et le voilà qui, amalgamant ensemble le mysticisme, le matérialisme et le panthéisme, écrit Louis Lambert et Seraphita. Un peu plus tard, épris des rêveries du magnétisme animal, il élèvera les doctrines de Mesmer à la hauteur d'un dogme religieux, en même temps qu’il se fera un ressort dramatique nouveau des miracles des sciences occultes. Chose étrange! cet esprit profondément sensualiste a la malheureuse prétention de toucher aux fleurs les plus mystiques de la [720] poésie et aux sentiments les plus délicats de l’âme.

bouton jaune  M. de Balzac, par Eugène Poitou, page 719

Idem, pages 727-730

Le Livre mystique se compose de deux parties, la partie philosophique et la partie apocalyptique ou lyrique, Louis Lambert et Seraphita. Ni l'une ni l'autre ne sont fort intelligibles. Il faut un certain courage pour suivre les divagations métaphysiques du jeune écolier de Vendôme; il en faut plus encore pour subir les emphatiques déclamations de la jeune adepte de Swedenborg. Essayons cependant d'en donner une idée.

La pensée philosophique de Louis Lambert, il n'y a pas à s'y méprendre, c'est un franc matérialisme. Le monde entier est le produit d'une substance unique, éthérée, principe connu sous les noms divers d'électricité, chaleur, lumière, fluide galvanique, magnétique, etc. La volonté n'est que cette substance transformée, ce fluide concentré par le cerveau de l'animal. La pensée n'est pareillement qu'une modification de la même substance (1). La pensée est donc matérielle; elle est une puissance toute physique (2). C'est, s'il faut en croire l'auteur, à la lumière de ces grandes vérités que le spiritualisme et le matérialisme, en lutte depuis des siècles, vont s'embrasser et se fondre en une seule doctrine. [page 728]

Louis Lambert, c’est la science ; Seraphita, c’est l'inspiration. Le premier pose dogmatiquement les principes des choses; la seconde nous emporte sur les ailes de l’extase dans les sphères des mondes supérieurs. On se demande d’abord comment sur les bases établies dans Louis Lambert peut s’élever un système de philosophie mystique, car enfin, dans la langue usuelle, mysticisme et matérialisme sont deux termes qui semblent s’exclure et se contredire, l’un tendant à anéantir la matière au profit de l’esprit, l’autre abolissant l’esprit au profit de la matière. Cette difficulté n’en est pas une pour M. de Balzac. Il vient de nous le dire en effet : c’est dans l’unité de la substance universelle qu’est la solution de tous les problèmes philosophiques, que s’opère la fusion du spiritualisme et du matérialisme. Seraphita revient sur la même pensée, comme sur le fondement de toute science. Le monde, à l’entendre, a été formé par « une seule substance, le mouvement. » — « L’invisible univers moral et le visible univers physique constituent une seule et même matière (3). » Mais cette matière revêtant des modifications infinies et se subtilisant de plus en plus, au-dessus du monde naturel il y a un monde spirituel, il y a même un monde divin, et il est donné en certains cas à notre esprit de pénétrer dans ces régions sublimes, d’y voir la vérité farce à face. Par quelle voie ? C’est par la vision intérieure, par l’extase mystique.

Ainsi l’auteur de Louis Lambert arrive au mysticisme à l’aide d’une sorte de panthéisme matérialiste. Tout est matière : l’âme humaine est matière, la pensée est chose matérielle; mais, grâce au phénomène de l’extase ou de l’hallucination, cette pensée entre en communication avec les mondes supérieurs et va se plonger, étincelle éphémère, dans le foyer de la lumière éternelle. C'est pour nous acheminer vers ces hauteurs de la science nouvelle que M. de Balzac a écrit un conte fantastique où sont entassés pêle-mêle la biographie du théosophe Swedenborg, des analyses de ses bizarres théories, des lambeaux de ses rêves, des récits d’apparitions, et pour lier tout cela tant bien que mal, je ne sais quelles amours éthérées de Seraphita ou Seraphitus (car son héros ou son héroïne est une sorte d’androgyne mystérieux, moitié ange, moitié femme) avec une jeune fille candide et un certain Wilfrid, qui rappelle le type effacé des Manfred et des Childe-Harold. Dire au surplus quelle conclusion ressort de cette étrange élucubration, bien habile qui le pourrait faire. Vous avez beau chercher ce qui se cache derrière ces nuées du sanctuaire, comme parle l’auteur : les nuées, brillantes à la surface, sont impénétrables au regard. Des images ambitieuses et vides, des [page 729] métaphores gigantesques, un style tantôt métaphysique et tantôt biblique, ici le jargon byronien, plus loin la phraséologie des illuminés, le tout couronné par un chapitre inédit de l’Apocalypse, voilà Seraphita.

Que tout cela soit peu sérieux, je le veux bien ; qu’il y faille voir bien moins une œuvre philosophique qu’une gageure, un jeu d’esprit, une fantaisie de poète qui s’essaie à exécuter des symphonies mystiques sur la harpe des séraphins, du même air qu’il eût chanté quelque élégie passionnée sur la viole d’amour, je ne suis pas éloigné de le croire. Il y a là pourtant quelque chose de grave : il y a, sous des formes bizarres ou fantastiques, un fond d’idées très sérieuses. Ce fond, c’est le matérialisme même, c’est cette triste opinion qui fait de l’intelligence une chose matérielle et de tous les sentiments humains des phénomènes physiques. Cette doctrine est si bien le fond de la pensée de M. de Balzac, qu’on la retrouve partout, chez lui, tantôt implicitement admise, tantôt formellement énoncée : à chaque instant, elle se fait jour sous sa plume.

Ouvrez, par exemple, la Peau de Chagrin ; vous y lisez ceci : « La volonté est une force matérielle semblable à la vapeur, une masse fluide dont l’homme dirige à son gré les projections. » Prenez le Père Goriot : « Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d’une preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu’ils créent entre nous et les animaux. » A la première page de César Birotteau, vous trouverez encore cette phrase : « La peur est un phénomène,... comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savants auront reconnu le rôle immense que joue l’électricité dans la pensée humaine. » Lisez enfin et surtout Ursule Mirouet : la même doctrine s’y accuse plus nettement et s’y précise encore, s’il est possible, en revêtant une forme nouvelle. Le dogmatisme de Louis Lambert, le mysticisme de Seraphita, sont devenus dans Ursule Mirouet tout simplement du magnétisme animal : la volonté et la pensée ne sont que des phénomènes magnétiques ; les visions, l’extase, la divination ne sont que des effets de somnambulisme. Ainsi s’expliquent les communications de Swedenborg avec les morts; ainsi s’expliquent les miracles de Jésus-Christ et des apôtres. « Le magnétisme, dit l’auteur, la science favorite de Jésus et l’une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas plus prévu (avant Mesmer) par l’église que par les disciples de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, de Locke et de Condillac. » Le christianisme bien compris n’est rien autre chose en somme que la science du magnétisme, et, par exemple, la communion de tous les fidèles est un mystère [page 730]dont rend parfaitement compte le fluide universel (4). Nos sentiments obéissent aux lois de la physique, et l’amour notamment est un phénomène qui ressemble tout à fait en certains cas à une décharge de la bouteille de Leyde ou à un courant de la pile voltaïque. Ursule raconte comment elle a conçu de l’amour pour Savinien ; elle l’a vu par la fenêtre, faisant sa barbe ; la situation n’a rien de très poétique. « Il m’a monté, dit-elle, je ne sais d’où, comme une vapeur par vagues au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment que je me suis assise. Je ne pouvais me tenir debout, je tremblais (5). » Notre littérature avait souvent parlé de l’amour foudroyant, et nous sceptiques, nous nous en étions moqués, ne comprenant pas qu’il y avait là un fait scientifique du plus haut intérêt et des mieux constatés. L’auteur de Seraphita a mis hors de doute ce point de physiologie : « Si, chez la plupart des femmes, l’amour ne s’empare d’elles qu’après bien des témoignages, des miracles d’affection,... il en est d’autres qui, sous l’empire d’une sympathie explicable aujourd’hui par le fluide magnétique, sont envahies en un instant. »

Il serait puéril d’insister. Si nous sommes entré dans ces détails, ce n’est pas, on voudra bien le croire, que nous accordions à toutes ces rêveries une valeur et une portée qu’elles n’ont jamais eues. Nous savons bien aussi que le public n’a guère goûté les élucubrations de Louis Lambert, qu’il n’a rien compris aux extases de Seraphita, l’auteur vraisemblablement ne s’étant pas compris lui-même ; qu’enfin il a ajouté peu de foi aux théories scientifiques d’Ursule Mirouet. C’est M. de Balzac, c’est le fond de sa pensée que nous cherchons à travers toutes ces fantaisies. Or il est clair pour nous, après cette étude, qu’en dépit de la profession de foi écrite dans la préface de la Comédie Humaine, M. de Balzac n’est ni un catholique ni un chrétien ; nous ajoutons qu’il n’est même ni un philosophe spiritualiste ni un véritable mystique : il est tout bonnement un sceptique et un matérialiste. Ses maîtres ne s’appellent ni Saint-Martin ni Swedenborg; ils ont nom Helvétius et Diderot.

Notes

(1) Louis Lambert, p. 337-338, in-8° 1835.
(2) « Aussi la pensée m'apparaissait-elle comme une puissance toute physique accompagnée de ses incommensurables générations. » (Louis Lambert, p. 190-208.)
(3) Seraphita, p. 219, 265, in-8°, 1835.
(4) Ursule Mirouet, première partie.
(5) Ibid., ibid.

bouton jaune  M. de Balzac, par Eugène Poitou, pages 727-730

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