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Charles-Augustin Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empirecontent 002

Volume 1, cours professé à Liège en 1848-1849, Paris, Garnier Frères 1861, Sixième leçon, p.178-180, https://books.google.fr/books?id=lWsOAAAAQAAJ

« Un écrivain qui a parlé avec respect de M. de Chateaubriand, et que celui-ci en retour n'a traité qu'avec légèreté et méconnaissance, le théosophe Saint-Martin, vers la fin de son Ministère de l'Homme Esprit, publié en 1802, s'écrie avec l'accent d'une conviction intérieure bien autrement vraie et sentie : « L'un de ces éloquents écrivains dit avec une douce sensibilité qu'il a pleuré, et puis qu'il a cru. Hélas! que n'a-t-il eu le bonheur de commencer par être sûr ! combien ensuite il aurait pleuré!!! (1)

1. Voir le Ministère de l'Homme-Esprit, 1802, page 379.  On lit de Saint-Martin, dans ses Œuvres posthumes (tome I, page 130), une note intéressante sur un dîner qu'il fit avec Chateaubriand chez un ami commun à l'École polytechnique, alors au Palais-Bourbon. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, a parlé de ce même dîner en le tournant en raillerie, et en le refaisant d'imagination avec une souveraine inexactitude. Averti (par moi-même) du désaccord qu'il y avait entre les deux témoignages, il s'est borné à ajouter une phrase de regret sans se donner la peine de rectifier son premier récit et de le faire concorder avec celui de Saint-Martin qu'il a pris soin de transcrire cependant, sans doute parce que ce récit est à sa louange. Évidemment il ne s'était pas donné non plus la peine de lire à leur naissance les admirables pages du Ministère de l'Homme-Esprit qui paraissaient le lendemain du Génie du Christianisme et qui étaient écrites à son intention. Jamais il ne s'est fait du Génie du Christianisme de critique plus intérieure et plus profonde ; on en jugera par quelques extraits:

« L'art d'écrire, s'il n'est pas un don supérieur, est un piège, et peut-être le plus dangereux que notre ennemi puisse nous tendre...

« Illustres écrivains, célèbres littérateurs, vous ne concevez pas jusqu'où s'étendraient les droits que vous auriez sur nous si vous vous occupiez davantage de les diriger vers notre véritable utilité. Nous nous préserverions nous-mêmes à votre joug : nous ne demanderions pas mieux que de vous voir exercer et étendre votre doux empire. La découverte d'un seul des trésors renfermés dans l'âme humaine, mais embelli par vos riches couleurs, vous donnerait des titres assurés à nos suffrages et des garants irrécusables de vos triomphes...

« Mais les professeurs en littérature, et généralement ceux qui ne se nourrissent que des travaux de l'imagination, se tiennent toujours sur les confins de la vérité ; ils circulent sans cesse autour de son domaine, mais ils semblent se garder d'y entrer et d'y faire entrer leur auditoire ou leurs lecteurs, de peur que ce ne fût sa gloire seule qui brillât...SM MHE

« Il n'y a presque pas un des ouvrages célèbres parmi les écrits produits par l'imagination des hommes, qui ne soit fondé sur une base fragile et caduque, sans compter ceux qui le sont sur un blasphème ou au moins sur une impiété enfantée par une orgueilleuse hypocrisie. Car les écrivains qui parlent d'une Providence, d'une moralité, même d'une religion, ne sont pas exempts de ce reproche s'ils ne sont pas en état de rendre raison de ces grands objets de leurs spéculations, s'ils ne les emploient que pour servir de décoration à leurs ouvrages et d'aliment à leur orgueil...

« Quand est-ce que la marche de l'esprit humain se dirigera vers un but plus sage et plus salutaire ? Faut-il que la littérature entre les mains des hommes, au lieu d'être le sentier du vrai et de la vertu, ne soit presque jamais que l'art de voiler, sous des traits gracieux et piquants, le mensonge, le vice et l'erreur! Serait-ce dans une pareille carrière que la vérité ferait sa demeure ?'...

« Je le répète, ô vous! habiles écrivains, célèbres littérateurs, ne cesserez-vous point d'employer vos dons et vos richesses à des usages aussi pernicieux, aussi futiles? L'or n'est-il destiné qu'à orner des habits de théâtre ? Les foudres fulminantes dont vous pourriez disposer pour terrasser les adversaires de notre bonheur devraient-elles se réduire à amuser l'oisive multitude par des feux artificiels ?..,

« Des écrivains remplis de talent ont essayé de nous peindre les glorieux effets du Christianisme ; mais quoique je lise leurs ouvrages avec une fréquente admiration, cependant n'y trouvant point ce que leur sujet les obligeait, ce me semble, de nous donner, voyant qu'ils remplacent quelquefois des principes par de l'éloquence, ou même, si l'on veut, par de la poésie, je ne les lis parfois qu'avec précaution. Néanmoins, si je fais quelques remarques sur leurs écrits, ce n'est sûrement ni comme athée ni comme incroyant que j'ose me les permettre ; j'ai combattu depuis longtemps les mêmes ennemis que ces auteurs attaquent avec courage , et mes principes en ce genre n'ont fait avec l'âge qu'acquérir plus de consistance.

« Ce n'est pas non plus comme littérateur ni comme érudit que je vais leur offrir ici mes observations; je leur laisse sur ces deux points tous les avantages qu'ils possèdent.

« Mais c'est comme amateur de la philosophie divine que je me présenterai dans la lice, et sous ce titre, ils ne doivent pas se défier des réflexions d'un collègue qui, comme eux, aime par-dessus toutes choses ce qui est vrai.

« Le principal reproche que j'ai à leur faire, c'est de confondre à tous les pas le Christianisme avec le Catholicisme : ce qui fait que leur idée fondamentale n'étant pas d'aplomb, ils offrent nécessairement dans leur marche un cabotage fatigant pour ceux qui voudraient les suivre...

« Je vois ces écrivains distingués tantôt vanter la nécessité des mystères, tantôt en essayer l'explication, tantôt même regarder comme pouvant être comprise par les esprits les plus simples la démonstration que Tertullien donne de la Trinité. Je les vois vanter l'influence du Christianisme sur la poésie, et convenir en plus d'un endroit que la poésie n'a que l'erreur pour aliment...

« Enfin, malgré le brillant effet que leurs ouvrages doivent produire, je n'y vois point la nourriture substantielle dont notre intelligence a besoin, c'est-à-dire l'esprit du véritable Christianisme, quoique j'y voie l'esprit du Catholicisme. »

Suit un long parallèle entre le Christianisme et le Catholicisme qui sont différents et quelquefois même opposés. Après une discussion sur les rapports des beaux-arts avec le Christianisme, rapports qu'il réduit à leur juste valeur, le théosophe se livre à une haute critique du poème de Milton et des autres poèmes dits religieux. Je voudrais donner l'envie d'aller chercher les pages mêmes de Saint-Martin enfouies dans un livre rare et peu lu. On pourrait les rapprocher des considérations également chrétiennes qu'exprimait au même moment M. Gonthier, dans la Voix de la Religion au XIXe Siècle (Lausanne, 1802), et que M. Vinet nous a signalées.

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