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Extrait de la Lettre 5 - KIRCHBERGER À SAINT-MARTIN - Morat, le 25 juillet 1792

Page 18

… Je vous ai parlé des ouvrages de madame Guyon, sans lesquels je crois qu'il ne m'aurait guère été possible de comprendre plusieurs passages des Erreurs et de la Vérité et du Tableau naturel. Ceci est d'autant plus remarquable que vous ne les avez jamais lus ; plus que cela, il se trouve une conformité parfaite entre l'explication importante du tableau d'Élie, pag.7 et 8, tome II du Tableau Naturel, et plusieurs passages de madame Guyon. Voici comment le Tableau Naturel s'explique :

« Élie étant sur la montagne, il reconnut que le Dieu de l'homme ne se trouvait ni dans un vent violent, ni dans le tremblement de l'air, ni dans le feu grossier et dévastateur, mais dans un vent doux et léger, qui annonce le calme et la paix dont la sagesse remplit tous les lieux qu'elle approche ; et, en effet, c'est un signe des plus sûrs pour démêler la vérité d'avec le mensonge. »

Or ceci est tout l'abrégé de tout ce que madame Guyon dit de meilleur sur l'instruction d'Élie. La même conformité existe sur d'autres points essentiels entre madame Guyon et Jacob Bœhme, dont j'ai pu découvrir un volume in-4°. Cette ressemblance m'a d'autant plus frappé que je suis moralement sûr que madame Guyon n'a jamais su un mot d'allemand, et qu'il est impossible que notre ami Bœhme ait pu lire madame Guyon, puisqu'elle est née une vingtaine d'années après notre philosophe teutonique. Il y a des personnes pour lesquelles la lecture des ouvrages théosophiques serait une nourriture trop forte, auxquelles ont pourrait, si l'occasion s'en présente, indiquer les œuvres de madame Guyon pour leur faire aimer l'esprit du christianisme ; mais je crois que les ouvrages commencent à devenir rares en France. J'ai appris que des personnes bien intentionnées [il s’agit de Dutoit-Membrini], en Suisse, avaient fait réimprimer une édition complète, il y a deux ans ; elle se trouve chez L. Luguiens, libraire à Lausanne. Ses principaux ouvrages me paraissent être ses lettres, son explication du Vieux et du Nouveau Testament, et sa vie écrite par elle-même. Un entre-deux encore plus à la portée des gens du monde que les ouvrages de madame Guyon me semblent les Lettres spirituelles de M. de Fénelon, imprimées en 4 volumes, 1767, qui se trouvent à Paris et à Lyon. Ce recueil contient quelques lettres du duc de Bourgogne au duc de Beauvilliers, qui, selon moi, sont des chefs-d’œuvre pour faire aimer et pratiquer la religion à ceux qui sont au milieu du monde et des affaires. M. de [19] Fénelon n'a pas été canonisé par la cour de Rome, mais il le sera dans le cœur de tous les honnêtes gens qui liront ses ouvrages.

[…]

Quant aux manifestations soit intérieures, soit extérieures, je les regarde comme des moyens pour augmenter notre foi, notre espérance et notre charité, qui sont des avantages d'un prix inappréciable ; mais encore là-dessus, remettons-nous à la volonté suprême. Si elle juge à propos de nous ouvrir les yeux, elle le fera ; sinon la voie de foi sans lumière distincte ne peut pas déplaire au grand principe. Heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru. Vous me dite supérieurement bien :

« Quand notre esprit a acquis par la grâce d'en haut ses propres mesures, les éléments deviennent ses sujets et même ses esclaves, de simples serviteurs qu'ils étaient auparavant. »

Notre esprit acquiert ses propres mesures, ce me semble, lorsque nous ne vivons plus de notre propre vie, et que le Verbe vit en nous dans toute sa plénitude, qu'il absorbe toutes nos facultés, que notre esprit se perd, pour ainsi dire, dans le sien. C'est ce degré le plus élevé auquel l'homme puisse atteindre que l'on peut appeler consommation en unité. Alors, ce n'est plus nous qui agissons, mais le Créateur qui agit pour nous, qui commande aux éléments. Que cet état apostolique soit possible encore dans notre temps, c'est de quoi je ne doute pas un instant ; non seulement la raison, mais encore l'expérience nous le prouve. Je ne citerai qu'un exemple : Lorsque le père Lacombe traversait le lac de Genève, il s'éleva un orage si violent que les bateliers ne conservaient plus aucune espérance ; alors le père Lacombe ordonna aux vagues de se calmer, et en même temps, les vagues se calmèrent. Ce fait est rapporté par un témoin oculaire dont la probité est au dessus de tout soupçon.

V. [voir] la vie de mad. G. [Guyon], je ne l'ai pas sous les yeux, mais je crois qu'il se trouve dans le second volume.

[…]

Vous approuvez la règle que je crois la plus essentielle pour avancer dans la lumière ; c'est là la porte étroite par où peu de monde passe. Mad. Guyon appelle ce qui s'oppose à cette suppression propriété, et notre ami B. Die selbheit. Je vous prie de remarquer la ressemblance entre ces deux terminologies sans qu'ils aient su quelque chose l'un de l'autre. Je recevrai tout ce que vous voudrez bien m'indiquer sur ces objets, et les chemins qui y conduisent, avec reconnaissance.

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