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Confusion entre les rites et pouvoirs de l’ordre page 299-303

[page 299]…  C'est à la faveur de ces troubles que l'on vit s'élever dans le royaume, et à Paris même, de nouveaux rites, tels que la Stricte-Observance, le Martinisme, le Régime Rectifié, le Rite Éclectique, celui des Philalétes [sic], etc.; et de nouvelles autorités suprêmes et constituantes, dont les plus remarquables furent : le Grand-Orient de Bouillon, présidé par le duc du même nom, la Mère-Loge du Rite écossais philosophique, dont le marquis de Laroche-Foucault-Bayers fut le premier Grand-Maître, etc., etc. On voit que si l'union manquait, il y avait au moins dans l'ordre un zèle et une activité qui tenaient du délire; et au milieu de cet enfantement laborieux, l'on est étonné des sommes énormes que la plupart de ces Loges trouvaient encore moyen de sacrifier, pour des objets de charité ou d'utilité publique.

Nous touchons ici à la période la plus extraordinaire et la plus difficile de l'histoire de la Franc-Maçonnerie moderne ; période de rivalités haineuses entre toutes les autorités centrales de l'Ordre; époque de confusion entre des rites de toutes couleurs el des grades innombrables, nés des tendances politiques, religieuses et philosophiques les plus opposées: — Ici la chevalerie du moyen âge, qui renaît sous l'armure des Templiers, des Chevaliers de St-Jean, ou d'autres dont on n'avait jamais entendu parler, sinon dans les contes de la mère l'oie ou des mille el une nuits ; — là les tendances sceptiques des philosophes de l'école de Condillac el de Voltaire (1) ; — ailleurs, les [page 300] doctrines les plus hiérarchiques du clergé catholique, avec le principe de l'obéissance aveugle à des Supérieurs inconnus, qui souvent n'existaient pas, ou que l'on aurait eu honte d'avouer publiquement; — tout cela, à côté des doctes superstitions des Alchimistes du moyen âge et des absurdes prétentions théosophiques de l'ancienne Cabale juive, récemment introduites dans la Maçonnerie par les prétendus successeurs des anciens frères de la Rose-Croix (qu'il ne faut pas confondre avec le grade chrétien de Chevalier-Rose-Croix, formant aujourd'hui l'un des principaux grades de la Maçonnerie rouge). Mais la noble simplicité des trois grades symboliques, le caractère si élevé de la Maçonnerie de St-Jean étaient alors foulés aux pieds; tout ce qui était de nature à frapper les esprits devenait le domaine de la Maçonnerie, et il n'est pas de folie, à cette époque, qui n'ait essayé de se couvrir de son manteau complaisant. C'est ainsi que le magnétisme animal, à peine inventé par Mesmer (2), fut immédiatement exploité par les chercheurs de mystères ; ce qui donna lieu aux coteries mystiques, [page 301] dites de l’Harmonie universelle. Des filous, des imposteurs, des charlatans, tels que le comte de St-Germain (3), et le trop illustre Cagliostro (4), inventeur d'une Maçonnerie androgyne, dite égyptienne, vinrent encore augmenter ce désordre en exploitant en grand, à leur profit, l'imbécile crédulité d'un très grand nombre de dupes de tout pays et de toutes conditions. Leurs succès étaient surtout assurés parmi les nobles et riches désœuvrés de l'époque, dont l'imagination déréglée et le cœur blasé étaient sourds [page 302] à toute autre émotion. En vain quelques esprits droits et supérieurs (ST-MARTIN, Willermoz, Savalette de Langes, etc., et le Grand-Orient de France lui-même), cherchèrent-ils à s'opposer aux progrès du mal. Les rectifications faites aux Convents et réunions maçonniques de Lyon (1778), de Wilhemsbad (1782), de Francfort sur le Mein (1783), sur les meilleurs rites, et par les hommes les plus éminents de l'Ordre (5), ne parvinrent à rallier qu'un petit nombre d'ateliers. Il en fut de même des deux convents convoqués à Paris par les Philalètes (chercheurs de la vérité), en 1785 et 1787. Les choses allèrent ainsi de mal en pis, jusqu'à ce que les foudres de 1792 vinrent enfin briser cette tour de Babel et disperser ses ouvriers. C'est très à tort que l'on accuse les Francs-Maçons d'avoir préparé, fomenté et entretenu la Révolution française; il est de fait, qu'au contraire, l'Ordre entier et la plupart de ses membres en ont singulièrement souffert. Mais, ici comme ailleurs, les vrais coupables ont profité de quelques fausses apparences pour chercher à rejeter sur d'autres les tristes résultats de leurs propres entreprises et de leurs impérities. On s'est surtout étayé, à ce sujet, de la conduite politique du Grand-Maître de l'Ordre, l'ancien duc de Chartres, alors duc d'Orléans, ou plutôt Philippe-Égalité. Mais il avait cessé, déjà longtemps avant cette époque, tout rapport avec la Maçonnerie. Officieusement consulté en 1792, par un délégué du Grand-Orient, sur la convenance de continuer ou de cesser les travaux de l'Ordre, il répondit: «qu'il ne connaissait plus la manière dont [page 303] le Grand-Orient était composé; qu'il désapprouvait d'ailleurs les sociétés secrètes, et, en général, tout mystère, dans une république, surtout au commencement de son établissement; et qu'en conséquence, il ne se mêlerait plus en rien, ni du Grand-Orient, ni des assemblées maçonniques. » S'il s'en fut tenu à cette simple déclaration, on se serait contenté de rayer son nom sur les tableaux de l'Ordre, et le Grand-Orient eût clos là ses travaux, dont la continuation devenait impossible par le fait des circonstances. Mais le 15 mai 1795, les derniers débris de cette autorité suprême se réunirent encore une fois pour statuer sur une lettre insérée dans le Journal de Paris, et signée Égalité. Cette lettre débutait ainsi : « Voici mon histoire maçonnique. Dans un temps, où assurément personne ne prévoyait notre révolution, je m'étais attaché à la Franc-maçonnerie, qui offrait une sorte d'image de l’égalité ; comme je m'étais attaché au Parlement, qui offrait une sorte d'image de liberté. J'ai depuis quitté le fantôme pour la réalité. » Suivait ici le récit de la démarche officieuse que le Grand-Orient avait tentée auprès de lui, l'année précédente, et sa réponse, telle que nous l'avons rapportée plus haut. Aucune observation ne suivit la lecture de cette sorte de trahison publique, et le frère Orateur prit ses conclusions sans qu'aucun assistant n’entreprit d'en modifier la rigueur. Alors, le Président se leva lentement, et, après avoir solennellement déclaré le duc d'Orléans déchu de toutes ses fonctions, titres et honneurs maçonniques, il saisit l'épée du Grand-Maître apostat, la brisa sur son genoux, et en jeta les fragments au milieu de l'assemblée; tous les frères tirèrent ensuite une batterie de deuil et se séparèrent….

Notes

1. Voltaire qui s’était permis, dans quelques-uns de ses ouvrages, de sorties assez mordantes à l'endroit des mystères maçonniques, reçut cependant l’initiation, le 7 Février 1778, ainsi donc cinq mois avant sa mort, dans la Loge des Neuf-Sœurs, à Paris. Le Grand-Maître le décora, de ses propres mains, du tablier qui avait appartenu à Helvétius, et que Voltaire, instruit de cette attention, porta incontinent à ses lèvres.

2. Quoi qu'il en soit des découvertes de Mesmer, on ne peut contester qu’il eut trop souvent recours au charlatanisme et qu'il s'est montré trop avide, trop infatué de lui-même, et trop dédaigneux de la science d'autrui, pour mériter jamais une grande estime. Interrogé un jour, par le docteur Egg d'Ellikon, sur les causes qui lui faisaient préférer, dans ses traitements, l'eau de rivière à l’eau de source, Mesmer répondit : « Cela vient de ce que l'eau de rivière étant éclairée par le soleil se trouve être une eau magnétisée, car il y a déjà 20 ans que j'ai magnétisé le soleil lui-même ; d'où il s'ensuit que toute eau qui reçoit ses rayons est depuis lors infiniment plus efficace qu'avant cette époque.

3. Cet aventurier, dont on n'a jamais connu l’origine, se disait âgé de plusieurs milliers d'années ; il racontait, avec une bonhomie parfaite, qu'aux noces de Cana il s'était trouvé à table à côté de Jésus-Christ, et parlait, en général, de tous les personnages illustres des temps passés, comme s'il eût vécu dans leur intimité. Il avait un valet merveilleusement propre à son emploi de valet de sorcier : grand, réfléchi, mystérieux, ne risquant jamais un mot en présence de son maître, mais se dédommageant quand, en son absence, il trouvait à jaser : — Votre maître, lui disait-on, est un grand fourbe qui se moque de nous!... — Ne m'en parlez pas, répondait-il, c'est le plus grand menteur de la terre. Il vous dit qu'il a 4,000 ans, mais je suis sûr du contraire; il y a bientôt 900 ans que je suis à son service, et certes, quand il m'a pris, il n'avait pas 3.100 ans. — Ce comte de St-Germain, que l’on soupçonna ensuite avoir été employé comme espion, par différents ministres, vendait un élixir d'immortalité, qui ne l'empêcha pas de mourir lui-même, déjà en 1781, à Sleswig, chez le prince de Hesse-Cassel, où il s'était retiré.

3. Cet autre imposteur, natif de Palerme, connu sous les titres de comte de Cagliostro, comte Félix, marquis de Pellegrini, mais dont le véritable nom était Joseph Balsamo, se disait en possession de la pierre philosophale et d'une foule de secrets surnaturels qu'il vendait à prix d'or. Il évoquait les morts et prédisait l'avenir dans une carafe d'eau claire. Il menait fort grand train, et eût des succès inouïs dans tous les pays de l'Europe, qu'il visita successivement. Impliqué dans l'affaire du collier, à cause de ses relations avec le cardinal de Rohan, il fut, quoique acquitté par le Parlement, obligé de quitter la France. Dès lors, son étoile commença à baisser. Convaincu d’imposture, il finit par tomber, à Rome, entre les mains de l'inquisition, qui le condamna à mort ainsi que sa femme, et fit brûler, par la main du bourreau, ses écrits, prétendus maçonniques. Le pape Pie VI commua la sentence en prison perpétuelle.

4. Nous reviendrons sur tout cela dans l'histoire de l'Ordre en Allemagne et en Suisse.

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