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Index de l'article

1860 MaronHistoire littéraire de la Convention nationale

Par Eugène Maron

Paris.

Poulet-Malassis et De Broise

Imprimeurs libraires éditeurs

9, rue des Beaux-Arts

1860

Première partie - Chapitre III. Discussions spéciales - Fondation de l’École normale
Garat et Saint-Martin
Deuxième partie – Chapitre II. Littérature – idées morales et religieuses : Saint- Martin le philosophe inconnu, ses idées sur la Révolution, leur influence sur M. de Maistre
Deuxième partie – Chapitre III. 


1860 Maron chap3Première partie - Chapitre III. Discussions spéciales - Fondation de l’École normale. Extrait, pages 140-150

Ce fut avec un accent autrement solennel que la Convention proclama l'établissement de l'École normale. La parole vibrante et passionnée de son rapporteur Lakanal n'est que l'écho des espérances, et l'on peut dire des émotions, qui agitaient non seulement l'Assemblée, mais encore le public lettré, les savants, les hommes les plus illustres et les hommes pratiques, qui voyaient dans la création de cette école la régénération de l'esprit humain. Déshabituons- nous un instant de notre esprit de specticisme [sic] et d'ironie, et nous n'entendrons plus qu'avec respect l'aveu de ces hautes et nobles ambitions. Le rapporteur commence par justifier la Révolution d'avoir encore peu fait pour l'instruction publique :

« Née du milieu de tant d'événements qui ébranlaient le monde, incessamment agitée par de nouveaux événements qui naissaient dans son sein et [page 141] hors de son sein et auxquels il fallait faire face, la Convention nationale n'a pas pu et n'a pas dû s'occuper en même temps du soin d'éclairer la France et de la faire triompher. Lorsque, du milieu de tant de crises, de tant d'expériences morales si nouvelles, il sortait tous les jours de nouvelles vérités, comment songer à poser pour l'instruction des principes immuables ? Les hommes de l'âge le plus mûr, les législateurs eux-mêmes, devenus les disciples de ces événements qui éclataient à chaque instant comme des phénomènes, et qui, avec toutes les choses changeaient toutes les idées, les législateurs ne pouvaient pas se détourner de l'enseignement qu'ils recevaient pour en organiser un à l'enfance et à la jeunesse. C'était une nécessité, c'était une sagesse d'attendre la fin de ce grand cours d'observations sociales que nos malheurs mêmes avaient ouvert devant nous. Le temps, qu'on appelle le grand maître de l'homme, le temps devenu plus fécond en leçons plus terribles et mieux écoutées, devait être en quelque sorte le professeur unique et universel de la République.

» Tel a été l'état de la France; mais elle en sort. Les événements, qui ne s'arrêtent point, se calment, et les idées, qui deviennent moins mobiles, deviennent aussi plus fécondes. Au dehors, nous n'avons plus qu'un cours régulier de victoires; au dedans, nous ne sommes plus agités que par le besoin de [page 142] réparer l'insulte faite à la justice, et de fermer les plaies faites à l'humanité. Toutes les crises ont rendu l'égalité des hommes plus parfaite ; si l'Europe se soumet à la puissance de la République, la République se soumet à la puissance de la raison. D'autre part, l'esprit humain, tantôt si timide, tantôt si audacieux dans sa marche, et plus écarté encore des vrais sentiers par son audace que par sa timidité, l'esprit humain, conduit au hasard quand il se dirigeait bien comme quand il errait, a trouvé, après tant de siècles d'égarement, la route qu'il devait faire.

» Qu'avez-vous voulu en décrétant les écoles normales, et que doivent être ces écoles ? Vous avez voulu créer à l'avance, pour le vaste plan d'instruction publique qui est aujourd'hui dans vos desseins et dans vos résolutions, un très grand nombre d'instituteurs capables d'être les exécuteurs d'un plan qui a pour but la régénération de l'entendement humain dans une république de vingt-cinq millions d'hommes que la démocratie rend tous égaux. Dans ces écoles, ce n'est donc pas les sciences qu'on enseignera, mais l'art de les enseigner. Au sortir de ces écoles, les disciples ne devront pas être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire. Pour la première fois sur la terre, la nature, la vérité, la raison et la philosophie vont donc aussi avoir un séminaire ! Pour la [page 143] première fois, les hommes les plus éminents en tout genre de science et de talent, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeurs des nations et des siècles, les hommes de génie vont donc être les premiers maîtres d'école d'un peuple ! car vous ne ferez entrer dans les chaires de ces écoles que les hommes qui y sont appelés par l'éclat non contesté de leur renommée dans l'Europe ; ici ce ne sera pas le nombre qui servira : il vaut mieux qu'ils soient peu, mais qu'ils soient tous les élus de la science et de la raison. Tous doivent paraître dignes d'être les collègues des Lagrange, des Daubenton, des Berthollet, dont les noms se présentent de suite lorsqu'on pense à ces écoles où doivent être formés les restaurateurs de l'esprit humain. Cette source de lumière si pure, si abondante, puisqu'elle partira des premiers hommes de la République en tout genre, épanchée de réservoir en réservoir, se répandra d'espace en espace dans toute la France, sans rien perdre de sa pureté dans son cours. Aux Pyrénées et aux Alpes l'art d'enseigner sera le même qu'à Paris ; on ne verra plus dans l'intelligence d'une grande nation de très petits espaces cultivés avec un soin extrême, et de vastes déserts en friche.

» Citoyens représentants, un homme qu'il est permis de citer devant vous, puisqu'il a honoré le nom d'homme par ses vertus et par ses talents, Turgot, formait souvent le vœu de posséder [page 144] pendant un an un pouvoir absolu pour réaliser sans obstacle et sans lenteur tout ce qu'il avait conçu en faveur de la raison, de la liberté et de l'humanité ; il ne vous manque rien de ce qu'avait Turgot, et tout ce qui lui manquait, vous l'avez. La résolution que vous allez prendre va être une époque dans l'histoire du monde. »

Il faut bien se garder de voir, dans les paroles de Lakanal, l'expression d'une espérance chimérique. Les espérances qu'il osait hardiment proclamer étaient partagées, non seulement par la majorité de la Convention, mais encore, hors de la Convention, par les hommes les plus célèbres de France, par des savants alors à la tête de l'Europe scientifique et qui venaient tous offrir leur concours à cette œuvre de réorganisation. Un savant peu suspect de prévention en faveur de la Révolution, M. Biot, au souvenir des premières séances de l'École normale et des effets qu'elles avaient produit, s'écriait, de longues années après : « Ce peuple, qui avait vu et ressenti en peu d'années toutes les secousses de l'histoire, était devenu insensible aux impressions lentes et modérées; il ne pouvait être porté aux travaux des sciences que par une main de géant. » Et retraçant l'influence rapide de ces leçons, combien de questions elles avaient agitées, à quelle élévation elles avaient, d'un seul bond, placé le haut enseignement, il continue: « C'est surtout dans la physique [page 145] et les mathématiques que cette amélioration s'est fait sentir d'une manière remarquable; jamais la théorie de la structure des cristaux, celle de la propagation du son et de la chaleur, celle de l'électricité et du magnétisme, n'avaient été si clairement et surtout si exactement expliquées; jamais les éléments des mathématiques n'avaient été présentés d'une manière plus simple, plus précise, plus dégagée de ces idées inexactes dont une fausse métaphysique les enveloppait ; jamais enfin les grands résultats du calcul des probabilités n'avaient été exposés avec autant de clarté et d'éloquence. Telle est la cause de l'enthousiasme que ces leçons ont excité et de l'influence qu'elles ont eue. » On ne s'étonne plus de cet enthousiasme ni de cette influence quand on songe quels étaient les professeurs et quels étaient les élèves : pour les mathématiques, Lagrange et Laplace ; pour la physique, Hauy ; pour la géométrie descriptive, Monge; pour la chimie, Berthollet; pour l'histoire naturelle, Daubenton ! Les professeurs de sciences morales et littéraires n'ont pas laissé des noms aussi vénérés; cependant ils comptent parmi eux les hommes les plus célèbres que la France possédait en ce moment : pour la philosophie, Garat; pour l'histoire, Volney, et enfin, pour la morale, Bernardin de Saint-Pierre. Les élèves étaient dignes des professeurs. Parmi ces élèves, nommés par leur district, envoyés non pour [page 146] apprendre les sciences, mais pour apprendre à les enseigner, se trouvaient le futur secrétaire de l'Académie des sciences, le physicien Fourier, déjà célèbre, le théosophe Saint-Martin, etc. A la seconde séance d'ouverture, quand les élèves voulurent rédiger une adresse de remercîments [sic] à la Convention, ils choisirent pour président d'âge leur condisciple Bougainville, « ancien chef d'escadre de nos armées navales, dit le Moniteur, le même qui fit autrefois le tour du monde, découvrit l'île d'Otaïti dans la mer du Sud, et qui, aujourd'hui, vient s'asseoir comme élève à côté d'hommes qu'il pourrait instruire. »

De pareils faits suffisent à révéler l'esprit d'une époque ; ils nous disent et la grandeur de la mesure, et combien les législateurs avaient frappé juste. Sans doute de semblables résultats ne se fussent pas produits à toutes les époques; à d'autres moments les législateurs eussent couru le risque de rencontrer l'indifférence au lieu de l'enthousiasme, et de provoquer plus de sourires que d'applaudissements. Il fallait une époque ramenée à la source des émotions naïves à force d'émotions violentes ; de tels instants sont fugitifs dans l'histoire des peuples, et ce n'est pas une petite gloire pour les Conventionnels que d'avoir cru vivre à un de ces instants. La gloire en revient aussi à leurs contemporains, qui les avaient habitués à toutes les formes du dévouement. Ils se [page 147] fiaient au zèle d'élèves à qui Bernardin de Saint-Pierre pouvait dire sans flatterie : « De tous les traités, celui dont vous avez le moins besoin est celui des éléments de morale ; vous les aviez dans votre cœur, lorsqu'au milieu d'un hiver très rigoureux vous avez quitté vos familles pour bien mériter de la patrie ; je vous prépare des leçons de morale et vous m'en servez d'exemple. » Ils se fiaient encore, avec autant de raison, au zèle de ces illustres savants qui, chargés d'ans et de renommée, comme l'octogénaire Daubenton, venaient offrir leurs glorieux services avec un mélange de bonhomie et d'aimable modestie qui fait sourire et attendrit : « L'égalité est compagne inséparable de la liberté, fille de la nature, et amie des naturalistes. Si la durée d'une longue vie m'a fait acquérir des connaissances qui vous manquent, tâchons de rétablir l'égalité entre nous. Je m'efforcerai de mettre de la clarté et de la précision dans mes leçons ; je vous invite de tout mon cœur à les recevoir avec attention, »

Fidèle à la résolution de conserver à ce récit un caractère purement historique, nous ne voulons pas pénétrer dans l'analyse des leçons de l'École normale pour en discuter la méthode et les principes. En ce qui touche la partie scientifique, il serait présomptueux d'étaler notre insuffisance en regard de l'autorité de savants tels que Biot et [page 148] Arago, qui datent de ces leçons l'origine du véritable enseignement des sciences, tel qu'il s'est perpétué au dix-neuvième siècle à l'École polytechnique, dans les écoles spéciales et dans les facultés. Nous nous arrêterons un peu plus à la partie littéraire et philosophique, parce que les résultats en sont plus contestés, quand ils ne sont pas tout à fait méconnus.

Une chose frappante, c'est la conformité du langage des professeurs dans leurs programmes, uniformité qui résulte de l'identité des doctrines philosophiques ou des résultats cherchés. Ils ont pour principe commun l'utilité des connaissances humaines ; ils regardent comme les branches diverses d'une même science aussi bien les sciences philosophiques et morales que les sciences exactes et naturelles ; ils leur appliquent à toutes la même méthode d'analyse et d'observation, seul moyen d'arriver à la certitude, disent Garat et Volney, à la raison et à la justice, disent Laplace et Lagrange. L'idée de Condorcet relative à l'application des mathématiques aux sciences morales (2), est adoptée et reproduite par Volney, chargé du cours d'histoire, et Lagrange, chargé, conjointement avec Laplace, [page 149] du cours de mathématiques. « On donnera, dit Lagrange, les principes de la théorie des probabilités ; dans un temps où tous les citoyens sont appelés à décider du sort de leurs semblables, il leur importe de connaître une science qui fait apprécier aussi exactement qu'il est possible la probabilité des témoignages ; il importe surtout de leur apprendre à se défier des aperçus , même les plus vraisemblables, et rien n'est plus propre à cet objet que la théorie des probabilités, dont souvent les résultats rigoureux sont contraires à ces aperçus. » Volney, de son côté, voulant déterminer la valeur des témoignages historiques, après avoir cherché à établir que l'histoire ne peut arriver au premier degré de la certitude qui résulte de la sensation, qu'elle en est réduite à des vérités probables soumises à des conditions de différente nature, se distribuant en diverses classes, ajoute : « Les mathématiques étant parvenues à soumettre toutes ces conditions à des règles précises et à en former une classe particulière de connaissances sous le nom de calcul des probabilités, c'est à elles que nous remettons le soin de compléter vos idées sur la certitude de l'histoire. » Ailleurs, Hauy, chargé du cours de physique, Garat, chargé du cours d'analyse de l'entendement humain, semblent s'être entendus pour donner une définition presque identique des mots théorie et système, pour donner, presque dans [page 150] les mêmes termes, la préférence à la théorie des sensations, résultant d'une série d'observations, sur le système des idées innées, résultant d'une hypothèse préconçue.

Notes

1. Voir l’énumération des nombreux services rendus à l'instruction publique par Lakanal, dans la brochure publiée par lui-même : Travaux et rapport» du citoyen Lakanal à la Convention. Voir aussi les intéressantes notices de MM. Mi- gnet et Hippolyte Carnot.

2. « C'est l'ignorance générale de l'arithmétique politique, qui fait du commerce, de la banque, des finances, du mouvement des effets publics, autant de sciences occultes, et, pour les intrigants qui les pratiquent, autant de moyens d'acquérir une influence perfide. » Condorcet. 4e Mémoire sur l'Instruction publique. Voir aussi un long discours de Laviconterie pour demander à la Convention d'inviter tous les savants à dresser une échelle graduée des crimes, des délits et de leurs conséquences. (Moniteur, octobre I794.)

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Garat et Saint-Martin, pages 150-153

Le cours de Garat nous offre aujourd'hui un intérêt de plus d'un genre. Les principes du sensualisme y sont développés avec plus de clarté que partout ailleurs. Garat était doué d'une éloquence, d'une élégance de style et de parole que ne possède pas ordinairement l'école sensualiste, dont les philosophes s'expriment avec précision et plus de sécheresse que de grâce. Garat est le meilleur écrivain de cette école ; il peut en être appelé le Malebranche. Mais l'intérêt principal est dans les discussions qui s'élevèrent entre le professeur et plusieurs élèves sur le sensualisme et le spiritualisme. Interrogé sur Descartes, dont le doute méthodique, selon un élève, conduit à l'analyse des sensations, Garat en reconnaît le génie ; comme savant, comme écrivain, il a donné à la langue française une plus grande précision, une plus grande fermeté de style. Cependant il ne peut le placer dans la liste des créateurs de l'entendement humain, car il admet les idées innées, et admettre les idées innées, c'est renoncer à connaître l'esprit humain. La pensée, selon Garat, n'est qu'un calcul, l'art d'ajouter des sensations à des sensations, de les noter, de les distinguer par des signes, c'est-à-dire par les [page 151] langues. Les animaux n'ont point, comme l'homme, la notion de l'idée morale, parce qu'ils manquent de signes et que leur langue n'existe pour ainsi dire pas.

Cette question en souleva plusieurs autres où Garat trouva un éloquent et habile contradicteur dans le célèbre théosophe Saint-Martin, le philosophe inconnu. De l'opinion de Garat on pouvait conclure à la matérialité de la pensée et par conséquent à la matérialité de l'âme. Saint-Martin en tire cette conséquence, en affirmant au contraire que l'immortalité de l'âme, principe adopté solennellement par toutes les nations et qui doit servir de base à la morale, est essentiellement liée à sa spiritualité. Garat ne rejetait pas cette liaison, mais il prétendait n'en pouvoir prouver la nécessité par la raison.

« Garat: Beaucoup de philosophes, beaucoup de chrétiens même qui ont été mis au rang des saints ont cru que l'âme était immortelle et matérielle. D'ailleurs le principe de la morale n'est pas dans la spiritualité ; la morale naît des rapports dans lesquels la nature place les hommes ; la raison vient du mot ratio, contraction de relatio, rapport ; d'où il suit que la raison ne peut s'exercer que par l'observation, puisque sans comparaison il n'y a point de rapports, et que les idées générales n'existent point par elles-mêmes. [page 152]

» Saint-martin : Les idées générales n'existent pas par elles-mêmes ! cependant vous avez dit: « L'homme n'a pu créer que sur le modèle d'une langue qu'il n'avait pas créée. » Il y a donc des idées innées, des causes primordiales en dehors et au-dessus des sens, sans quoi la matière penserait, et la matière ne pense pas, puisque, selon vous-même , la matière n'a point de culture à elle, et que la culture est la manière de rectifier ses pensées ; elle ne pense pas, puisqu'elle ne parle pas et que les langues sont encore, d'après vous, le moyen d'arriver à des conceptions générales, c'est-à-dire à la pensée.

» Garat : Cette doctrine, dans laquelle on suppose que nos sensations et nos idées sont choses différentes, c'est le platonisme, le cartésianisme, le malebranchisme que vous ressuscitez ; quand on a une foi, il est beau de la professer hautement, mais il n'est pas beau d'avoir une foi en philosophie.

» Saint-Martin: Les spiritualistes, qui ne sont point de la classe des théologiens et des métaphysiciens de profession, ne croient pas, avec Descartes, que nos idées sont innées en nous ; avec Malebranche, que Dieu même fasse en nous toutes nos idées : ils croient que nos idées ne sont point innées en nous, mais à côté de nous ; que notre esprit naît et vit au milieu des pensées comme notre corps au milieu des éléments et de toutes les productions de la nature. »

[page 153] Ce très court dialogue ne donne qu'une imparfaite idée de la discussion des deux antagonistes, mais il prouve que le grand débat non encore terminé du spiritualisme et du sensualisme avait pris, dès la Révolution, un caractère singulièrement élevé, qu'on a peut-être abaissé depuis en le réduisant presque à une question de méthode.

bouton jaune   Garat et Saint-Martin


1860 Maron chap2Deuxième partie – Chapitre II. Littérature – Idées morales et religieuses - Extrait, pages 308-317

Saint- Martin le philosophe inconnu, ses idées sur la Révolution, leur influence sur M. de Maistre

… De Condorcet au Philosophe inconnu, du savant qui voulait faire servir les mathématiques à dresser un tableau de nos facultés morales capable de nous éclairer sur tout cas de conscience, du sensualiste qui, en dehors de l'observation, ne voyait que chimères, au mystique Saint-Martin, il y a loin : pour le premier, tout est expérience: pour le second, tout est inspiration, vision !

Saint-Martin est certainement une des individualités les plus curieuses du XVIIIe siècle. Il est le seul mystique français qui ait su exposer ses idées avec grandeur, et leur donner l'apparence d'un système. On dit que la France n'a ni l'esprit mystique, ni l'esprit épique ; si l'exception confirme la règle, Saint-Martin la confirme d'une manière bien éclatante.

[page 309] Il a donné, venons-nous de dire, à son mysticisme l'apparence d'un système. Peut-être verra-t-on là, au contraire, un affaiblissement du sentiment mystique, car il semble que le mysticisme est quelque chose de vague, d'indéfini, et que l'esprit d'analyse, que suppose un système, lui est antipathique. Nous raisonnons ainsi, faute de nous rappeler que tous les mystiques ont aimé à nous peindre avec détail les béatitudes qu'ils nous révélaient. En réalité, qu'est-ce qu'un mystique ? Un utopiste, un socialiste si l'on veut, qui, trouvant mal fait le monde spirituel tel que les hommes et les religions le représentent, en crée un tout entier, de sa propre autorité. Martinez Pascalis, Jacob Boehm, maîtres de Saint-Martin, Swedenborg, les Mesmériens, ne se regardaient pas comme des hommes de sentiment, mais comme des hommes de doctrine et de science. Ils voulaient construire une cité religieuse, de même que Thomas Morus, Campanella, Saint-Simon, Fourier, ont construit une cité politique, en vertu de certains principes, à leurs yeux, d'une incontestable exactitude.

Aussi Saint-Martin trace lui-même la ligne qui le sépare d'un homme de sentiment. Il avoue avoir été frappé, à la lecture des Confessions, des ressemblances qu'il s'était trouvées avec Rousseau ; il reconnaît que celui-ci était meilleur que lui, parce qu'il tendait au bien par le cœur, et non par l'esprit, [page 310] les lumières et les connaissances : « Mais tout en frappant sur des cordes parfaitement sonores, tout en ayant le christianisme dans son cœur, il ne l'avait pas complètement dans l'esprit; de là, l'infériorité de son œuvre et de sa mission. »

Plusieurs critiques ont surabondamment exposé la doctrine de Saint-Martin. Le célèbre Joseph de Maistre en a parlé avec inexactitude quant aux faits, avec exactitude quant aux théories ; il prétend que les illuminés étaient francs-maçons, ou, du moins, que tous ceux qu'il a connus l'étaient ; Saint - Martin écrit à son ami Kirchberger : « Je souffre quelquefois de vous voir me consulter sur des loges et autres bagatelles de ce genre. » De Maistre a appliqué à Saint-Martin ce qu'il savait de la secte d'illuminés fondée par Martinez Pascalis. Bien avant la Révolution, Saint-Martin travaillait, au contraire, à détruire en lui ce qu'il appelait la chapelle, c'est-à-dire ce qui pouvait provenir d'un enseignement organisé, d'une église constituée.

D'un autre côté, de Maistre a raison de dire que cette doctrine est un mélange d'origénianisme, de platonisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne ; il y a même quelque chose de plus : Saint-Martin est un éclectique chrétien non moins tolérant que l'évêque Fauchet (1); selon lui, [page 311] Jésus -Christ a inspiré les Brahmes, Pythagore, Paracelse, Swedenborg, Bacon, Leibnitz !

Voilà des sentiments très libéraux et peu orthodoxes. Il était, dit-on, resté attaché à l'Église catholique; nous le voulons bien, pourvu que l'on avoue que son catholicisme contient assez d'erreurs et d'hérésies pour le faire excommunier cent fois. Par exemple, il veut que l'homme s'assure soi-même et en soi-même des vérités premières et inexplicables, d'où il résulte que l'Église est subordonnée à la raison individuelle, il n'y a plus de mystères, car toutes les vérités sont dans l'homme ; il aurait voulu que les prêtres dévoilassent peu à peu les mystères aux fidèles, qu'ils en fissent la récompense du travail et de la constance, au lieu de rendre ces découvertes si impraticables, que l'univers en fût découragé. Il croit que la révélation est permanente, proportionnée à la science et à la vertu de chacun, l'homme étant apte à recevoir toutes les vérités religieuses. Pour n'avoir pas suivi ces préceptes, les prêtres ont désintéressé les peuples de la prière. La conséquence en a été le dénuement absolu de la faculté religieuse, dénuement qui ne l'attriste pas, parce qu'il laisse apercevoir à l'observateur quelle en doit être la compensation finale, et annonce, de la part de la sagesse suprême, un plan positif de renouvellement. Aussi a-t-il foi à l'avènement prochain d'un nouveau [page 312] christianisme, dans lequel il n'y aura ni mystères ni Églises diverses, où tout sera évidence et unité. Ce monde nouveau, il en a la vision : « Chaque individu formait un centre où se réfléchissaient tous les points de son indivisible sphère (2). Ces individus n'étaient eux-mêmes que les points des sphères particulières que composent leur classe et leur espèce, et qui sont également dirigés par un centre. Celles-ci avaient leur centre à leur tour dans les différents règnes de la nature. Ces règnes avaient le leur dans les grandes régions de l'univers. Ces grandes régions correspondaient à des centres actifs et doués d'une vie inextinguible, et ceux-ci avaient pour centre le premier et unique moteur de ce qui est. Aussi, tout est individuel et cependant tout n'est qu'un. Quel est donc cet être immense qui, de son centre impénétrable, voit tous les êtres, les astres, l'univers entier, ne former qu'un point de son incommensurable sphère? »

Nous sommes en ce moment plus près du panthéisme que du christianisme. Saint-Martin a en effet pour la nature l'amour et les tendresses que les mystiques n'ont ordinairement que pour Dieu, caractère commun d'ailleurs aux illuminés du XVIIIe siècle. Il fait de la nature un être individuel, animé, sensible, privé de vertu par nos propres [313] péchés; aussi le devoir de l'homme est-il, selon lui, de consoler l'univers, et il s'écrie : « Soleil sacré, c'est nous qui sommes la première cause de ton inquiétude et de ton agitation. » Mais voici le temps de la régénération universelle; toutes les substances de la nature uniront leurs voix à celle de l'homme pour célébrer la nouvelle Jérusalem : « Du milieu de ce magnifique spectacle, je voyais l'âme humaine s'élever comme un soleil radieux du sein des ondes, encore plus majestueuse que lui, et faite pour une autre destinée ; elle n'était point enchaînée comme lui dans un cours circulaire, mais, suivant rapidement la ligne de l'infini où elle a puisé la naissance, elle s'élevait vers le sommet des cieux et tendait, sans s'écarter de sa route, vers le centre unique, immobile sur son trône vivant. Et je la voyais prendre sa place sous les portiques de la sainte Jérusalem, employer des jours éternels de paix à administrer les lois divines parmi l'immensité des êtres, et jouir à jamais de la table du sanctuaire. Et j'entendais s'élever les voix des œuvres de tous les justes ; toutes les régions régénérées dans la parole, dans la lumière, élevaient leurs voix .jusqu'au sommet des cieux ; il n'existait plus qu'un seul son, qui se fera entendre à jamais : L'éternel! l'éternel! l'éternel ! »

Arrivé à ces hauteurs mystiques, n'est-il pas à craindre que Saint-Martin ne daigne plus jeter un [page 314] regard sur la terre? Sera-t-il quiétiste, ainsi que la plupart des mystiques ; mettra-t-il toute la morale dans l'amour de Dieu, dans la contemplation, et confondra-t-il cet amour avec le détachement de l'homme ? La morale de Saint-Martin est plus humaine que celle du madame Guyon et de sainte Thérèse; il a pour les hommes un sentiment de charité universelle conforme aux sentiments de la philanthropie moderne : « Dieu sait si je les aime, ces malheureux mortels ! » II croit aux oeuvres, au mérite et au démérite de l'homme, aux châtiments et aux récompenses : « Malgré mes infirmités, j'espère, ô Dieu, que tu trouveras en moi de quoi te consoler ! » L'idée qu'il se fait de l'enfer (3) implique la croyance au libre arbitre. L'enfer de l'homme est en lui-même, et les peines purement morales qu'il souffre sont proportionnées aux efforts plus ou moins grands qu'il a faits pour suivre la droite voie, pour mettre sa conduite au niveau des lumières et du degré de connaissance et d'intelligence que Dieu lui a donné.

Les idées de Saint- Martin, que nous venons [page 315] d'exposer si brièvement, ont été émises avant, pendant et après la Révolution ; les événements eurent peu de prise sur ses opinions, quoiqu'ils lui en parussent à certains égards une consécration. La brochure qu'il fit paraître en l'an III, sur la Révolution française, est -une des publications les plus curieuses de cette époque. En théorie, il n'est ni royaliste, ni républicain; il fait de la monarchie un portrait peu flatteur, mais il ne faut pas oublier qu'il écrivait sous une république. Au fond, la forme du gouvernement lui est indifférente : « Quand je vois les publicistes se tourmenter sur la forme de l'association quand 'ils sont si peu avancés sur le fond même, il me semble voir des architectes essayer de bâtir une forteresse sur les flots de la mer, ou mieux encore, des hommes se disputer auprès d'un cadavre sur l'espèce et la couleur des habits qu'ils lui donneront pour le conduire à la sépulture. » II obéit en cela à la logique des idées au nom desquelles il repoussait l'établissement d'Églises officielles. Les mêmes motifs lui ont fait réfuter la doctrine du Contrat social de Rousseau par des raisons très hautes, et entre autres par celle-ci, que l'homme ne peut aliéner aucun de ses droits naturels et que dans toute société il y a aliénation de la nature humaine. Quel serait donc son gouvernement? la théocratie ; non pas le gouvernement d'une Église ou d'une caste de prêtres, mais [page 316] le gouvernement du Verbe. Le monde sera dirigé par les commissaires de Dieu, c'est-à-dire par Dieu même, car nul signe ne marquera les hommes élus. Sa doctrine a beaucoup plus d'analogie avec celle des Puritains de la première révolution d'Angleterre, avec celle des Saints, qu'avec la théocratie de de Maistre auquel on le compare souvent. Pour de Maistre, les commissaires de Dieu, ce sont les prêtres catholiques, et à leur tête le pape ; il n'y a là rien de mystique. Leurs idées se rapprochent davantage quant à la manière d'apprécier la portée morale de la Révolution, ou plutôt de Maistre a beaucoup sur ce point emprunté à Saint-Martin ; c'est là qu'il a puisé ses pensées sur l'esprit expiatoire de la Révolution, sur la vertu du sacrifice (4). Saint-Martin voit dans la Révolution française une guerre de religion : « Je crois, dit-il, voir l'Évangile se prêcher aujourd'hui par la force et l'autorité- [page 317] de l'esprit, puisque les hommes ne l'ont pas voulu écouter lorsqu'il leur a été prêché par la douceur, et que les prêtres ne nous l'avaient prêché que dans leur hypocrisie. Ne croyez pas que notre Révolution française soit une chose indifférente sur la terre; je la regarde comme la Révolution du genre humain, c'est une miniature du jugement dernier, mais qui doit en offrir toutes les traces, à cela près que les choses ne doivent s'y passer que successivement, au lieu qu'à la fin tout s'opérera instantanément. » II se place au nombre des Français qui croient que les vérités religieuses ont beaucoup à gagner au renversement de la ci-devant Église. Il croit voir la- main de la Providence se manifester à chaque pas de notre étonnante Révolution : le clergé, au milieu de tant d'expiations, est le plus éprouvé .parce qu'il a le plus prévariqué ! « Après avoir extirpé ces abus si majeurs, la Providence donnera au peuple français, et par suite à bien d'autres peuples, des jours de lumière et de paix dont nos pensées ne peuvent peut-être pas encore évaluer tout le prix. »

Notes

1. On lit dans un discours de Fauchet au Cercle social : « Origène, Synesius, Boèce, Ramus, Montaigne, Bacon, Morus, âmes sublimes, inégalement saintes, mais toutes animées d'une tolérance universelle et d'une divine fraternité.
2. On peut remarquer l'analogie de ce passage avec la description que Dante fait, dans son Paradis, de la manière dont les âmes se meuvent à travers les sphères célestes.
3. La doctrine de Saint-Martin sur la permanence de la révélation tend en ce moment à se faire jour dans plusieurs églises protestantes, et notamment dans l'église unitairienne de Channing. Ses idées sur l'enfer sont celles des latitudinaires et de plusieurs philosophes et théologiens français. Voir le beau livre de M. Jean Reynaud, Terre et ciel. Lebrun, le pindarique, contemporainement à Saint-Martin, avait dit en vers :

Dieu n'a point contre l'homme armé de noirs démons...
Mais au lieu des enfers il créa le remords,
Et n'éternise point la douleur et la mort.

4. Voici comment s'exprime Saint-Martin : « Quand on considère la Révolution dans ses détails, on voit que, quoiqu'elle frappe à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle frappe plus fortement encore sur le clergé. En effet, c'est le clergé qui est la cause indirecte des crimes des rois, parce que le prêtre, selon l'expression des Écritures, devait être la sentinelle d'Israël, et qu'au contraire, abusant des paroles adressées à Moïse, à Samuel et à Jérémie, il s'est arrogé le droit d'établir et d'instituer les rois, de les consacrer et de légitimer ensuite tous leurs écarts et tous leurs caprices, pourvu qu'ils eussent soin d'alimenter son ambition et sa cupidité... Cette destruction du clergé n'aurait jamais pu avoir lieu en France par les seuls efforts de la puissance humaine... Aussi nos ennemis se repentiront de n'avoir cru nous faire qu'une guerre ordinaire et humaine, tandis que, quand on veut tout observer soigneusement, on voit que notre Révolution actuelle est une guerre de religion, quoique ce mot soit comme effacé aujourd'hui de toutes nos délibérations. La Providence s'occupe plus des choses que des mots ; ce sont les hommes qui s'occupent plus des mots que des choses. » Saint-Martin, Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française.

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Deuxième partie – Chapitre III. Critique et poésie - Extrait, page 323

Enfin nous avons noté en passant les vastes espérances, les aspirations sans bornes des philosophes et des savants, qui tous, athées, néo-chrétiens, catholiques constitutionnels, sensualistes, mystiques, déistes, mathématiciens, à travers la variété des doctrines et des systèmes, s'accordent sur un point : la croyance à une rénovation du monde par la Révolution; croyance religieuse, mystique, que partagent Condorcet, Laplace (1. Voir : Cahiers de l'École normale, tome I, le premier discours de Laplace ; voir aussi celui de Lagrange.), Saint-Martin, non seulement avant les jours d'épreuves, mais pendant et après la tourmente ; nous avons seulement noté ce fait, disons-nous, plus jaloux de voir le lecteur conclure que de conclure nous-même.

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