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1860 Maron chap2Deuxième partie – Chapitre II. Littérature – Idées morales et religieuses - Extrait, pages 308-317

Saint- Martin le philosophe inconnu, ses idées sur la Révolution, leur influence sur M. de Maistre

… De Condorcet au Philosophe inconnu, du savant qui voulait faire servir les mathématiques à dresser un tableau de nos facultés morales capable de nous éclairer sur tout cas de conscience, du sensualiste qui, en dehors de l'observation, ne voyait que chimères, au mystique Saint-Martin, il y a loin : pour le premier, tout est expérience: pour le second, tout est inspiration, vision !

Saint-Martin est certainement une des individualités les plus curieuses du XVIIIe siècle. Il est le seul mystique français qui ait su exposer ses idées avec grandeur, et leur donner l'apparence d'un système. On dit que la France n'a ni l'esprit mystique, ni l'esprit épique ; si l'exception confirme la règle, Saint-Martin la confirme d'une manière bien éclatante.

[page 309] Il a donné, venons-nous de dire, à son mysticisme l'apparence d'un système. Peut-être verra-t-on là, au contraire, un affaiblissement du sentiment mystique, car il semble que le mysticisme est quelque chose de vague, d'indéfini, et que l'esprit d'analyse, que suppose un système, lui est antipathique. Nous raisonnons ainsi, faute de nous rappeler que tous les mystiques ont aimé à nous peindre avec détail les béatitudes qu'ils nous révélaient. En réalité, qu'est-ce qu'un mystique ? Un utopiste, un socialiste si l'on veut, qui, trouvant mal fait le monde spirituel tel que les hommes et les religions le représentent, en crée un tout entier, de sa propre autorité. Martinez Pascalis, Jacob Boehm, maîtres de Saint-Martin, Swedenborg, les Mesmériens, ne se regardaient pas comme des hommes de sentiment, mais comme des hommes de doctrine et de science. Ils voulaient construire une cité religieuse, de même que Thomas Morus, Campanella, Saint-Simon, Fourier, ont construit une cité politique, en vertu de certains principes, à leurs yeux, d'une incontestable exactitude.

Aussi Saint-Martin trace lui-même la ligne qui le sépare d'un homme de sentiment. Il avoue avoir été frappé, à la lecture des Confessions, des ressemblances qu'il s'était trouvées avec Rousseau ; il reconnaît que celui-ci était meilleur que lui, parce qu'il tendait au bien par le cœur, et non par l'esprit, [page 310] les lumières et les connaissances : « Mais tout en frappant sur des cordes parfaitement sonores, tout en ayant le christianisme dans son cœur, il ne l'avait pas complètement dans l'esprit; de là, l'infériorité de son œuvre et de sa mission. »

Plusieurs critiques ont surabondamment exposé la doctrine de Saint-Martin. Le célèbre Joseph de Maistre en a parlé avec inexactitude quant aux faits, avec exactitude quant aux théories ; il prétend que les illuminés étaient francs-maçons, ou, du moins, que tous ceux qu'il a connus l'étaient ; Saint - Martin écrit à son ami Kirchberger : « Je souffre quelquefois de vous voir me consulter sur des loges et autres bagatelles de ce genre. » De Maistre a appliqué à Saint-Martin ce qu'il savait de la secte d'illuminés fondée par Martinez Pascalis. Bien avant la Révolution, Saint-Martin travaillait, au contraire, à détruire en lui ce qu'il appelait la chapelle, c'est-à-dire ce qui pouvait provenir d'un enseignement organisé, d'une église constituée.

D'un autre côté, de Maistre a raison de dire que cette doctrine est un mélange d'origénianisme, de platonisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne ; il y a même quelque chose de plus : Saint-Martin est un éclectique chrétien non moins tolérant que l'évêque Fauchet (1); selon lui, [page 311] Jésus -Christ a inspiré les Brahmes, Pythagore, Paracelse, Swedenborg, Bacon, Leibnitz !

Voilà des sentiments très libéraux et peu orthodoxes. Il était, dit-on, resté attaché à l'Église catholique; nous le voulons bien, pourvu que l'on avoue que son catholicisme contient assez d'erreurs et d'hérésies pour le faire excommunier cent fois. Par exemple, il veut que l'homme s'assure soi-même et en soi-même des vérités premières et inexplicables, d'où il résulte que l'Église est subordonnée à la raison individuelle, il n'y a plus de mystères, car toutes les vérités sont dans l'homme ; il aurait voulu que les prêtres dévoilassent peu à peu les mystères aux fidèles, qu'ils en fissent la récompense du travail et de la constance, au lieu de rendre ces découvertes si impraticables, que l'univers en fût découragé. Il croit que la révélation est permanente, proportionnée à la science et à la vertu de chacun, l'homme étant apte à recevoir toutes les vérités religieuses. Pour n'avoir pas suivi ces préceptes, les prêtres ont désintéressé les peuples de la prière. La conséquence en a été le dénuement absolu de la faculté religieuse, dénuement qui ne l'attriste pas, parce qu'il laisse apercevoir à l'observateur quelle en doit être la compensation finale, et annonce, de la part de la sagesse suprême, un plan positif de renouvellement. Aussi a-t-il foi à l'avènement prochain d'un nouveau [page 312] christianisme, dans lequel il n'y aura ni mystères ni Églises diverses, où tout sera évidence et unité. Ce monde nouveau, il en a la vision : « Chaque individu formait un centre où se réfléchissaient tous les points de son indivisible sphère (2). Ces individus n'étaient eux-mêmes que les points des sphères particulières que composent leur classe et leur espèce, et qui sont également dirigés par un centre. Celles-ci avaient leur centre à leur tour dans les différents règnes de la nature. Ces règnes avaient le leur dans les grandes régions de l'univers. Ces grandes régions correspondaient à des centres actifs et doués d'une vie inextinguible, et ceux-ci avaient pour centre le premier et unique moteur de ce qui est. Aussi, tout est individuel et cependant tout n'est qu'un. Quel est donc cet être immense qui, de son centre impénétrable, voit tous les êtres, les astres, l'univers entier, ne former qu'un point de son incommensurable sphère? »

Nous sommes en ce moment plus près du panthéisme que du christianisme. Saint-Martin a en effet pour la nature l'amour et les tendresses que les mystiques n'ont ordinairement que pour Dieu, caractère commun d'ailleurs aux illuminés du XVIIIe siècle. Il fait de la nature un être individuel, animé, sensible, privé de vertu par nos propres [313] péchés; aussi le devoir de l'homme est-il, selon lui, de consoler l'univers, et il s'écrie : « Soleil sacré, c'est nous qui sommes la première cause de ton inquiétude et de ton agitation. » Mais voici le temps de la régénération universelle; toutes les substances de la nature uniront leurs voix à celle de l'homme pour célébrer la nouvelle Jérusalem : « Du milieu de ce magnifique spectacle, je voyais l'âme humaine s'élever comme un soleil radieux du sein des ondes, encore plus majestueuse que lui, et faite pour une autre destinée ; elle n'était point enchaînée comme lui dans un cours circulaire, mais, suivant rapidement la ligne de l'infini où elle a puisé la naissance, elle s'élevait vers le sommet des cieux et tendait, sans s'écarter de sa route, vers le centre unique, immobile sur son trône vivant. Et je la voyais prendre sa place sous les portiques de la sainte Jérusalem, employer des jours éternels de paix à administrer les lois divines parmi l'immensité des êtres, et jouir à jamais de la table du sanctuaire. Et j'entendais s'élever les voix des œuvres de tous les justes ; toutes les régions régénérées dans la parole, dans la lumière, élevaient leurs voix .jusqu'au sommet des cieux ; il n'existait plus qu'un seul son, qui se fera entendre à jamais : L'éternel! l'éternel! l'éternel ! »

Arrivé à ces hauteurs mystiques, n'est-il pas à craindre que Saint-Martin ne daigne plus jeter un [page 314] regard sur la terre? Sera-t-il quiétiste, ainsi que la plupart des mystiques ; mettra-t-il toute la morale dans l'amour de Dieu, dans la contemplation, et confondra-t-il cet amour avec le détachement de l'homme ? La morale de Saint-Martin est plus humaine que celle du madame Guyon et de sainte Thérèse; il a pour les hommes un sentiment de charité universelle conforme aux sentiments de la philanthropie moderne : « Dieu sait si je les aime, ces malheureux mortels ! » II croit aux oeuvres, au mérite et au démérite de l'homme, aux châtiments et aux récompenses : « Malgré mes infirmités, j'espère, ô Dieu, que tu trouveras en moi de quoi te consoler ! » L'idée qu'il se fait de l'enfer (3) implique la croyance au libre arbitre. L'enfer de l'homme est en lui-même, et les peines purement morales qu'il souffre sont proportionnées aux efforts plus ou moins grands qu'il a faits pour suivre la droite voie, pour mettre sa conduite au niveau des lumières et du degré de connaissance et d'intelligence que Dieu lui a donné.

Les idées de Saint- Martin, que nous venons [page 315] d'exposer si brièvement, ont été émises avant, pendant et après la Révolution ; les événements eurent peu de prise sur ses opinions, quoiqu'ils lui en parussent à certains égards une consécration. La brochure qu'il fit paraître en l'an III, sur la Révolution française, est -une des publications les plus curieuses de cette époque. En théorie, il n'est ni royaliste, ni républicain; il fait de la monarchie un portrait peu flatteur, mais il ne faut pas oublier qu'il écrivait sous une république. Au fond, la forme du gouvernement lui est indifférente : « Quand je vois les publicistes se tourmenter sur la forme de l'association quand 'ils sont si peu avancés sur le fond même, il me semble voir des architectes essayer de bâtir une forteresse sur les flots de la mer, ou mieux encore, des hommes se disputer auprès d'un cadavre sur l'espèce et la couleur des habits qu'ils lui donneront pour le conduire à la sépulture. » II obéit en cela à la logique des idées au nom desquelles il repoussait l'établissement d'Églises officielles. Les mêmes motifs lui ont fait réfuter la doctrine du Contrat social de Rousseau par des raisons très hautes, et entre autres par celle-ci, que l'homme ne peut aliéner aucun de ses droits naturels et que dans toute société il y a aliénation de la nature humaine. Quel serait donc son gouvernement? la théocratie ; non pas le gouvernement d'une Église ou d'une caste de prêtres, mais [page 316] le gouvernement du Verbe. Le monde sera dirigé par les commissaires de Dieu, c'est-à-dire par Dieu même, car nul signe ne marquera les hommes élus. Sa doctrine a beaucoup plus d'analogie avec celle des Puritains de la première révolution d'Angleterre, avec celle des Saints, qu'avec la théocratie de de Maistre auquel on le compare souvent. Pour de Maistre, les commissaires de Dieu, ce sont les prêtres catholiques, et à leur tête le pape ; il n'y a là rien de mystique. Leurs idées se rapprochent davantage quant à la manière d'apprécier la portée morale de la Révolution, ou plutôt de Maistre a beaucoup sur ce point emprunté à Saint-Martin ; c'est là qu'il a puisé ses pensées sur l'esprit expiatoire de la Révolution, sur la vertu du sacrifice (4). Saint-Martin voit dans la Révolution française une guerre de religion : « Je crois, dit-il, voir l'Évangile se prêcher aujourd'hui par la force et l'autorité- [page 317] de l'esprit, puisque les hommes ne l'ont pas voulu écouter lorsqu'il leur a été prêché par la douceur, et que les prêtres ne nous l'avaient prêché que dans leur hypocrisie. Ne croyez pas que notre Révolution française soit une chose indifférente sur la terre; je la regarde comme la Révolution du genre humain, c'est une miniature du jugement dernier, mais qui doit en offrir toutes les traces, à cela près que les choses ne doivent s'y passer que successivement, au lieu qu'à la fin tout s'opérera instantanément. » II se place au nombre des Français qui croient que les vérités religieuses ont beaucoup à gagner au renversement de la ci-devant Église. Il croit voir la- main de la Providence se manifester à chaque pas de notre étonnante Révolution : le clergé, au milieu de tant d'expiations, est le plus éprouvé .parce qu'il a le plus prévariqué ! « Après avoir extirpé ces abus si majeurs, la Providence donnera au peuple français, et par suite à bien d'autres peuples, des jours de lumière et de paix dont nos pensées ne peuvent peut-être pas encore évaluer tout le prix. »

Notes

1. On lit dans un discours de Fauchet au Cercle social : « Origène, Synesius, Boèce, Ramus, Montaigne, Bacon, Morus, âmes sublimes, inégalement saintes, mais toutes animées d'une tolérance universelle et d'une divine fraternité.
2. On peut remarquer l'analogie de ce passage avec la description que Dante fait, dans son Paradis, de la manière dont les âmes se meuvent à travers les sphères célestes.
3. La doctrine de Saint-Martin sur la permanence de la révélation tend en ce moment à se faire jour dans plusieurs églises protestantes, et notamment dans l'église unitairienne de Channing. Ses idées sur l'enfer sont celles des latitudinaires et de plusieurs philosophes et théologiens français. Voir le beau livre de M. Jean Reynaud, Terre et ciel. Lebrun, le pindarique, contemporainement à Saint-Martin, avait dit en vers :

Dieu n'a point contre l'homme armé de noirs démons...
Mais au lieu des enfers il créa le remords,
Et n'éternise point la douleur et la mort.

4. Voici comment s'exprime Saint-Martin : « Quand on considère la Révolution dans ses détails, on voit que, quoiqu'elle frappe à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle frappe plus fortement encore sur le clergé. En effet, c'est le clergé qui est la cause indirecte des crimes des rois, parce que le prêtre, selon l'expression des Écritures, devait être la sentinelle d'Israël, et qu'au contraire, abusant des paroles adressées à Moïse, à Samuel et à Jérémie, il s'est arrogé le droit d'établir et d'instituer les rois, de les consacrer et de légitimer ensuite tous leurs écarts et tous leurs caprices, pourvu qu'ils eussent soin d'alimenter son ambition et sa cupidité... Cette destruction du clergé n'aurait jamais pu avoir lieu en France par les seuls efforts de la puissance humaine... Aussi nos ennemis se repentiront de n'avoir cru nous faire qu'une guerre ordinaire et humaine, tandis que, quand on veut tout observer soigneusement, on voit que notre Révolution actuelle est une guerre de religion, quoique ce mot soit comme effacé aujourd'hui de toutes nos délibérations. La Providence s'occupe plus des choses que des mots ; ce sont les hommes qui s'occupent plus des mots que des choses. » Saint-Martin, Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la Révolution française.

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