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Index de l'article

Garat et Saint-Martin, pages 150-153

Le cours de Garat nous offre aujourd'hui un intérêt de plus d'un genre. Les principes du sensualisme y sont développés avec plus de clarté que partout ailleurs. Garat était doué d'une éloquence, d'une élégance de style et de parole que ne possède pas ordinairement l'école sensualiste, dont les philosophes s'expriment avec précision et plus de sécheresse que de grâce. Garat est le meilleur écrivain de cette école ; il peut en être appelé le Malebranche. Mais l'intérêt principal est dans les discussions qui s'élevèrent entre le professeur et plusieurs élèves sur le sensualisme et le spiritualisme. Interrogé sur Descartes, dont le doute méthodique, selon un élève, conduit à l'analyse des sensations, Garat en reconnaît le génie ; comme savant, comme écrivain, il a donné à la langue française une plus grande précision, une plus grande fermeté de style. Cependant il ne peut le placer dans la liste des créateurs de l'entendement humain, car il admet les idées innées, et admettre les idées innées, c'est renoncer à connaître l'esprit humain. La pensée, selon Garat, n'est qu'un calcul, l'art d'ajouter des sensations à des sensations, de les noter, de les distinguer par des signes, c'est-à-dire par les [page 151] langues. Les animaux n'ont point, comme l'homme, la notion de l'idée morale, parce qu'ils manquent de signes et que leur langue n'existe pour ainsi dire pas.

Cette question en souleva plusieurs autres où Garat trouva un éloquent et habile contradicteur dans le célèbre théosophe Saint-Martin, le philosophe inconnu. De l'opinion de Garat on pouvait conclure à la matérialité de la pensée et par conséquent à la matérialité de l'âme. Saint-Martin en tire cette conséquence, en affirmant au contraire que l'immortalité de l'âme, principe adopté solennellement par toutes les nations et qui doit servir de base à la morale, est essentiellement liée à sa spiritualité. Garat ne rejetait pas cette liaison, mais il prétendait n'en pouvoir prouver la nécessité par la raison.

« Garat: Beaucoup de philosophes, beaucoup de chrétiens même qui ont été mis au rang des saints ont cru que l'âme était immortelle et matérielle. D'ailleurs le principe de la morale n'est pas dans la spiritualité ; la morale naît des rapports dans lesquels la nature place les hommes ; la raison vient du mot ratio, contraction de relatio, rapport ; d'où il suit que la raison ne peut s'exercer que par l'observation, puisque sans comparaison il n'y a point de rapports, et que les idées générales n'existent point par elles-mêmes. [page 152]

» Saint-martin : Les idées générales n'existent pas par elles-mêmes ! cependant vous avez dit: « L'homme n'a pu créer que sur le modèle d'une langue qu'il n'avait pas créée. » Il y a donc des idées innées, des causes primordiales en dehors et au-dessus des sens, sans quoi la matière penserait, et la matière ne pense pas, puisque, selon vous-même , la matière n'a point de culture à elle, et que la culture est la manière de rectifier ses pensées ; elle ne pense pas, puisqu'elle ne parle pas et que les langues sont encore, d'après vous, le moyen d'arriver à des conceptions générales, c'est-à-dire à la pensée.

» Garat : Cette doctrine, dans laquelle on suppose que nos sensations et nos idées sont choses différentes, c'est le platonisme, le cartésianisme, le malebranchisme que vous ressuscitez ; quand on a une foi, il est beau de la professer hautement, mais il n'est pas beau d'avoir une foi en philosophie.

» Saint-Martin: Les spiritualistes, qui ne sont point de la classe des théologiens et des métaphysiciens de profession, ne croient pas, avec Descartes, que nos idées sont innées en nous ; avec Malebranche, que Dieu même fasse en nous toutes nos idées : ils croient que nos idées ne sont point innées en nous, mais à côté de nous ; que notre esprit naît et vit au milieu des pensées comme notre corps au milieu des éléments et de toutes les productions de la nature. »

[page 153] Ce très court dialogue ne donne qu'une imparfaite idée de la discussion des deux antagonistes, mais il prouve que le grand débat non encore terminé du spiritualisme et du sensualisme avait pris, dès la Révolution, un caractère singulièrement élevé, qu'on a peut-être abaissé depuis en le réduisant presque à une question de méthode.

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