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Index de l'article

[L’armée]

Une crainte tout à fait puérile donna à Saint-Martin la force de déterminer son père à le laisser quitter la charge que des considérations de famille lui avaient fait prendre. Le régiment de Chartres venait en garnison à Tours. L'embarras et la honte de paraître en robin devant le régiment inspirèrent à Saint-Martin un courage inaccoutumé ; il quitta brusquement un état qu'il abhorrait et où, sans cet incident, il serait peut-être resté par faiblesse. Il décida son père à le faire entrer dans l'armée ; on mit en œuvre M. de Choiseul qui s'y prêta. Saint-Martin pensait qu'il lui serait plus facile dans cette profession militaire, et durant les loisirs de la paix, de cultiver, en les cachant, ses inclinations studieuses. M. de Choiseul plaça le jeune Saint-Martin dans le régiment de Foix. Ce régiment, par le plus grand des hasards, se trouva le seul des deux cents régiments de France où le jeune officier pût rencontrer la veine mystique après laquelle il aspirait vaguement. M. de Choiseul était loin de se douter qu'il faisait cette belle action en y plaçant Saint-Martin ; mais celui-ci a toujours regardé le ministre comme le premier instrument de son bonheur. Il voyait aussi je ne sais quelle raison secrète et mystérieuse dans ce titre de régiment de Foix, qu'il décomposait de manière à en faire un hiéroglyphe tout à son gré (Foi-X) [Mon Portrait, 706]. Toujours chez Saint-Martin un coin primitif de superstition et, pour tout dire, de puérilité ; ses hautes qualités fleuriront sur une tige quelque peu infirme.

Quel dommage, se dit-on en l'étudiant, que cette belle et douce et si bénigne nature n'ait pas trouvé d'abord un bon guide, une main sûre et une plus large voie ! Au lieu de cela, il va tomber entre des mains équivoques et à demi ténébreuses : « Après le duc de Choiseul, écrit-il naïvement, [197] c'est Grainville, premier capitaine de grenadiers au régiment de Foix, qui a été l'instrument de mon entrée dans les hautes vérités qu'il me fallait. C'était un 1765, quelques jours après mon arrivée dans le régiment : je n'étais pas très jeune, il me distingua entre mes camarades et vint à moi sur la place du château Trompette. Il me fit quelques questions auxquelles je répondis de mon mieux selon les faibles connaissances que j'avais ; il fut content néanmoins, et dans peu de jours on m'ouvrit toutes les portes que je pouvais désirer. » [Mon Portrait, 167]. Ces portes, c'étaient celles d'une société occulte et d'une certaine franc-maçonnerie dont le juif Martinez de Pasqualis était le maître. Les principaux officiers du régiment de Foix y étaient affiliés. Saint-Martin y apporta un zèle pur et candide, aucun esprit de critique, la docilité de l'agneau ; il ne douta point de la réalité des opérations plus ou moins magnétiques dont il fut témoin. Il lui arriva seulement, à la vue de toutes ces cérémonies et de ces cercles qui sentaient la cabale, de dire au maître avec le bon sens du cœur : « Comment, maître, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ? » [Mon Portrait, 41]. Il reconnaît d'ailleurs avoir eu des obligations inexprimables à Martinez de Pasqualis, qu'il appelle un homme extraordinaire pour les lumières, « le seul homme vivant de sa connaissance dont il n'ait pas fait le tour. » [Mon Portrait, 167].

Voilà donc le tendre et pieux Saint-Martin fourvoyé, on peut le dire, et tombé dans le souterrain de ses débuts. Singulier siècle, où l'incrédulité, l'athéisme, aux meilleurs jours un déisme agressif, le naturalisme toujours, se promenaient en plein soleil, et où le sentiment religieux et divin, ainsi refoulé dans l'ombre, allait se prendre à des sortilèges ou à des fantômes ! Qu'on se figure le jeune Saint-Martin, âgé de vingt-trois ans, à cette date où il devint l'innocente proie d'une doctrine secrète. Il était d'une organisation délicate et frêle : « On ne m'a donné de corps qu'en projet, disait-il agréablement. [Mon Portrait, 5]. – J'étais né un roseau presque cassé, ou une faible mèche qui fumait encore. » [Mon Portrait, 579]. Il manquait d'activité vitale et était d'une extrême sensibilité des nerfs. Les jambes étaient débiles, la tête paraissait un peu trop grosse pour le corps ; mais il avait une figure charmante, et des yeux dont une femme lui disait qu'ils étaient doublés d'âme [Mon Portrait, 760]. Tout annonçait en lui la chasteté et la pudeur : « Dans mon enfance et dans ma [198] jeunesse, dit-il, j'ai eu une figure et des yeux assez remarquables pour m'avoir attiré des regards et même des éloges embarrassants pour moi qui étais timide, notamment à Nantes, de la part de mesdames de la Musanchère et de Menou ; et cela en pleine table ; et quelquefois dans les rues de la part des passants. Mais le vrai est que lorsque je me suis regardé dans un miroir, sans me trouver laid j'étais bien loin de me trouver tel que je semblais être pour les autres, et je me suis persuadé que leur imagination faisait la moitié des frais. [Mon Portrait, 99].

Les femmes du temps ne s'épargnaient pas à dire à ce jeune mystique « qu'il serait aimable s'il le voulait ». Il n'en tenait compte : « Les femmes même les plus honnêtes, dit-il, n'ont pas pu deviner ce que c'était que mon cœur ; voilà pourquoi elles n'ont pas pu se l'approprier. » Et il en donnait pour raison que ce cœur était né sujet du royaume évangélique ; et sur ces cœurs-là les sens ni la tête n'y peuvent rien ; il ne leur faut que le pur amour. [Mon Portrait, 935].

Un jour, il avait vingt-deux ans, il allait rejoindre le régiment de Foix à Bordeaux ; se trouvant dans une auberge, à Poitiers, avec une officier d'un autre corps qui avait trente-six ans, il fut d'un étonnement extrême de voir cet homme faire encore le galant auprès du sexe et le séducteur ; il ne pouvait se persuader qu'à trente-six ans ces façons de jeunesse ne fussent point mises de côté pour des soins plus sérieux, et il dit à ce sujet des choses d'une grande innocence peut-être, mais d'une belle et pure élévation. Il remarque que ce n'est pas tout à fait une illusion à la première jeunesse de croire ainsi que l'âge mûr, par rapport à elle, est déjà vieux et doit se comporter comme tel : ce sont nos vanités, nos amours-propres, nos passions acquises et déjà tournées en vices, qui le plus souvent prolongent les légèretés d'un âge dans un autre ; le coup d'œil plus pur de la jeunesse ne s'y trompe pas, en nous montrant ces séductions premières comme devant cesser plus tôt et ne pas abuser l'homme plus longtemps. [Mon Portrait, 101].

Il a dit ailleurs avec une grande pénétration morale, et en rectifiant pour ainsi dire les âges de la vie, en les rétablissant dans leur première intégrité et dans leur véritable direction :

« … L'enfance ne s'annonce-t-elle pas par la rectitude du jugement et le sentiment vif de la justice ? [199]

« Si cette tendre plante était mieux cultivée, la jeunesse ne serait-elle pas pour elle le plein exercice de cette vertu ?

« L'âge mûr, celui des vastes et profondes connaissances ? La vieillesse, celui de l'indulgence et de l'amour ? »

Cette vie en faveur de la jeunesse le menait à dire encore que, dans les relations de maître à élève, l'élève, quand il était bon, était celui des deux qui valait le mieux, surtout quand il n'avait pas eu le malheur de se gâter l'esprit par les systèmes. Et la raison qu'il en trouvait, c'est que l'élève se donne toujours tout entier, tandis que le maître se réserve par un côté et se dissimule toujours.

Mais on voit quelle nature suave et pure c'était que Saint-Martin, jeune officier au régiment de Foix, à l'âge de vingt-trois ans, et quel contraste il faisait avec les mœurs et les sentiments de son siècle. Ce n'était pas, comme l'avait été Vauvenargues, un jeune stoïque croyant fermement aux vérités morales et se fondant sur les points élevés de la conscience pour fuir le mal et pour pratiquer le bien, ce n'était point une âme héroïque condamnée par le sort à la souffrance et à la gêne de l'inaction ; c'était une âme tendre, timide, ardente, pleine de désirs pieux et fervents, inhabile au monde et à ces scènes changeantes où elle ne voyait que des échelons et des figures, avide de se fondre dans l'esprit divin qui remplit tout, de frayer sans cesse avec Dieu, de le faire passer et parler en soi, une âme née pour être de la famille des chastes et des saints, de l'ordre des pieux acolytes, et à qui il ne manquait que son grand-prêtre.

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