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[Pensées détachées]

Cette hostilité à l'Église établie et déjà persécutée, cet orgueilleux sentiment rival qu'on ne s'attendrait guère à trouver chez un homme de paix et d'humilité, se désarmera un peu vers la fin de sa carrière. Ce qu'il faut lui demander en attendant, avant de pousser plus loin le récit de sa vie et pour nous bien persuader qu'il mérite l'examen et l'attention de tous, ce sont les pensées du cœur, les mouvements puisés dans la sublime logique de l'amour ; car c'est à quoi il était le plus sensible et le plus propre :

 

« J'ai été attendri un jour jusqu'aux larmes, dit-il, à ces paroles d'un prédicateur : Comment Dieu ne serait-il pas absent de nos prières, puisque nous n'y sommes pas présents nous-mêmes ? [Mon Portrait, 10].

 

« Quand j'ai aimé plus que Dieu quelque chose qui n'était pas Dieu, je suis devenu souffrant et malheureux : quand je suis revenu à aimer Dieu plus que toute autre chose, je me suis senti renaître, et le bonheur n'a pas tardé à revenir en moi. [Mon Portrait, 232].

 

« Tout consiste pour l'homme à enrôler tous ses désirs sous le grand étendard ; combien de fois me suis-je dit cela, et combien de fois y ai-je manqué ? [Mon Portrait, 673].

 

« J'aurais peut-être été bien malheureux sur la terre si j'avais eu ce que le monde appelle du pain ; car il ne m'aurait rien manqué. Or, il faut ici-bas qu'il nous manque quelque chose pour que nous y soyons à notre place. [Mon Portrait, 276].

 

« Heureux ceux qui n'écrivent qu'avec leurs larmes ! [Mon Portrait, 591].

 

« Quand je n'ai eu à combattre que des erreurs, je me suis senti tout de feu ; quand j'ai eu à combattre des passions, je me suis trouvé tout de glace. J'ai remarqué que lorsqu'on ne discutait que des erreurs, la lumière se montrait de plus en plus ; j'ai remarqué que quand on se battait avec des passions, la fureur et les ténèbres ne faisaient que s'accroître. Telle qu'est la semence, telle est la récolte, et cela dans tous les genres. » [Mon Portrait, 591].

 

Ce sont là des paroles d'or. Quand ses pensées viennent bien, c'est élevé, distingué et fin ; ce n'est point au sens commun qu'il vise, c'est au sens distingué ; c'est celui-là seul qui convient à ses inclinations et à la mesure qui lui a été donnée : [206]

 

« J'ai vu que les hommes étaient étonnés de mourir et qu'ils n'étaient point étonnés de naître : c'est là cependant ce qui mériterait le plus leur surprise et leur admiration. [Mon Portrait, 323].

 

« C'est une chose douloureuse de voir les hommes ne s'apporter réciproquement (dans la société) que le poids et le vide de leurs jours, pendant qu'ils ne devraient tous s'en apporter que les fruits et les fleurs.

 

« Ceux que j'appelle réellement mes amis, je voudrais les voir à toutes les heures et à tous les instants, car ce n'est que par un usage continu de l'amitié qu'elle peut montrer tout ce qu'elle est, et rendre tout ce qu'elle vaut. Ceux qui me nomment quelquefois leur ami et qui n'ont pas ces mêmes idées et ces mêmes désirs sont simplement des amis de surface. [Mon Portrait, 787].

 

« C'est un grand tort aux yeux des hommes que d'être un tableau sans cadre, tant ils sont habitués à voir des cadres sans tableaux. » [Mon Portrait, 1130].

 

Je ne veux pas abuser avec Saint-Martin des pensées détachées, sachant qu'il a dit, de celles mêmes qu'il écrivait : « Les pensées détachées ne conviennent qu'aux esprits très faibles ou qu'aux esprits très forts ; mais, pour ceux qui sont entre ces extrêmes, il leur faut des ouvrages suivis qui les nourrissent, les échauffent et les éclairent tout à la fois. » [Mon Portrait, 192]. Saint-Martin n'ayant écrit aucun ouvrage qu'un lecteur ordinaire puisse lire de suite, il faut bien en venir aux pensées et aux extraits avec lui pour en donner quelque idée au monde. Lavater, en louant le meilleur ouvrage de Saint-Martin, L'Homme de désir, avouait ingénument qu'il ne l'entendait pas tout entier : « Et dans le vrai, dit Saint-Martin, Lavater eût été fait pour tout entendre, s'il avait eu des guides. Mais, faute de ce secours, il est resté dans le royaume de ses vertus, qui est peut-être plus beau et plus admirable que celui de la science. » [Mon Portrait, 127]. Ces guides qu'on ne nomme pas nous manquant comme à Lavater, nous sommes forcés de faire comme lui et, faute de plus de science, de rester, s'il se peut, dans le royaume des vertus. Aimable théosophe du règne de Louis XVI, c'est surtout comme moraliste élevé que nous vous prenons !

 

Au commencement de la Révolution, Saint-Martin jouissait d'une espèce de célébrité qui avait son côté sombre pour les trois quarts et aussi son côté lumineux ; les uns l'ignoraient encore tout à fait, les autres commençaient à le connaître et à le révérer. Lorsqu'en 1791 l'Assemblée nationale dressa une liste de noms, parmi lesquels on devait choisir un gouverneur au Prince royal, Saint-Martin fut fort étonné de se voir porté sur cette liste ; il y était à côté de Sieyès, de Condorcet, de Bernardin de Saint-Pierre, de Berquin : véritable image de l'amalgame et de la confusion d'idées du siècle. Plus tard, Saint-Martin se ressouvenait d'avoir été proposé à ces fonctions si différentes, un jour qu'il montait sa garde, au printemps de 1794, au pied de la tour du Temple où était renfermé le royal enfant.

 

Il me reste à bien montrer le rôle philosophique de Saint-Martin au milieu de la Révolution française, l'explication providentielle qu'il en donne, et qui, avec moins d'inclémence et moins d'éloquence aussi, ne fait toutefois qu'annoncer et présager la solution de De Maistre. C'est dans les années qui suivirent la Terreur et dans le triomphe des institutions idéologiques dite de l'an III que Saint-Martin eut son jour et son heure d'utilité publique, et, si l'on peut dire, sa fonction sociale, lorsque âgé de cinquante-deux ans, élève aux Écoles normales, il engagea son duel avec la philosophie régnante dans la personne de Garat, et que l'homme modeste atteignit le brillant sophiste au front. Ce jour-là, sans y avoir songé, il sortit de l'ombre, il tira nettement le glaive et se dessina tout entier. La philosophie du siècle, au plus beau de son installation et de sa victoire, avait reçu son premier coup, la première blessure dont elle mourra.

Sainte-Beuve

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