Calendrier perpetuel 1810 1819Années 1817-1819

Année 1818
- Michaud - Biographie universelle, ancienne et moderne : article Kirchberger

Année 1819
- Proyart – Œuvres complètes

Années 1818-1819
- Barruel - Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme


1818

Michaud - Biographie universelle, ancienne et moderne

1818 Michaud bioBiographie universelle, ancienne et moderne ou histoire, par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont distingués par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes.

Ouvrage entièrement neuf rédigé par une Société de gens de lettres et de savants

Tome vingt-deuxième

A Paris, chez L. G. Michaud, libraire éditeur, rue des Bons Enfants, n° 34

1818, Michaud - Biographie universelle, ancienne et moderne,

Article Kirchberger, pages 436-439

KIRCHBERGER (NICOLAS - ANTOINE), baron de Liebisdorf, naquit à Berne, le 15 janvier 1739, d'une ancienne et illustre famille. Dès l'âge de dix-neuf ans, il servait sa pairie, et cultivait en même temps la philosophie et les lettres. A cette époque, où il était encore au service, et commandait un détachement au fort St.-Pierre près de Maastricht, il avait conçu, d'après quelques traits des écrits de Leibnitz et de Wolf, le projet d'un ouvrage philosophique, mais qu'un de ses amis de Munich, le conseiller Eckartshausen, exécuta depuis. Il reçut, à Bâle, des encouragements de Daniel Bernoulli, et à Berne, des témoignages d'estime de J.-J. Rousseau, qui parle de lui dans ses Confessions (liv. XII), et avec lequel on voit qu'il correspondait dans sa jeunesse, d'après une lettre du 17 mars 1763, où l'auteur d'Emile lui donnait amicalement des avis sur son mariage. Il se fit connaître comme bon citoyen et comme écrivain ingénieux, par un discours qu'il prononça, en 1763, dans une de ces assemblées où les jeunes patriciens bernois font une espèce de cours de politique pratique. Il y célébra le généreux héroïsme des habitants de Soleure, qui, dans le siège de dix semaines que leur ville soutint en 1318 contre Léopold Ier, duc d'Autriche, voyant une troupe d'assiégeants tombés dans l'Aar par la rupture du pont, et en danger imminent de se noyer, volèrent à leur secours, parvinrent à les sauver, leur donnèrent de la nourriture et des habillements, et les renvoyèrent sans rançon. Ce discours, imprimé à Bâle en 1765, in-8°, sous le titre d'Histoire de la vertu, helvétique (en allemand), et inséré dans le Recueil des harangues patriotiques, Berne, 1773, in-8, a été cité avec éloge par un grand nombre de journaux étrangers, par le Journal encyclopédique de 1766 (IV, I, 144), et par la Gazette littéraire de l'Europe, [437] juillet 1766, page 181. Kirchberger, quoique porté par goût à la philosophie, s'était occupé de l'étude des sciences naturelles, qu'il rendit utile à son pays en l'appliquant à l'agriculture. Membre de la société économique et physique de Berne, dont il fut l'un des fondateurs, et qu'il présida depuis en 1795, il fit, à sa réquisition, des expériences sur le mélange des matières animales avec le gypse, employé dans les prairies artificielles. Les résultats heureux qu'il obtint, sont l'objet d'un Mémoire inséré dans la Collection de cette société, et dans le Journal de l'abbé Rozier en 1774. Il fut membre du conseil souverain depuis 1775, et, pendant six ans, bailli de Gottstadt, près de Bienne. Après avoir vaqué à ses importantes fonctions, il allait chaque année, à sa campagne de Morat, jouir de la nature, de ses livres et du repos, au sein de sa famille. C'est à lui que J.-J. Rousseau écrivait ces mots, servant de leçon pour beaucoup d'autres qui couraient après la réputation et les plaisirs : Il faut que votre maison vous suffise, ou jamais rien ne vous suffira. Lié avec le savant et pieux Zimmermann, avec le spirituel et mystique Eckartshausen, Kirchberger avait réuni, comme ce dernier, aux connaissances physiques, l'étude de la philosophie religieuse. La doctrine de Kant, purement rationnelle, et tendant à l'idéalisme sans type réel, flattait peu ses sentiments, ainsi que ceux de son ami, qui combattait dans ses écrits les sectateurs de la raison pure avec leurs propres armes, avec la nomenclature du philosophe de Königsberg. Une secte d'Illuminants ou d'Éclaireurs, dirigée par l'influence de leur chef, Frédéric Nicolaï, éditeur de la Bibliothèque universelle germanique, se propageait en Allemagne et en Suisse : Kirchberger écrivit, dans une feuille périodique, en 1790, contre cette secte; et il engagea sou ami de Munich et le chevalier de Zimmermann à rédiger, de leur côté, des Mémoires, qui déterminèrent l'empereur à prendre, de concert avec la cour de Bern, des mesures pour arrêter les progrès du philosophisme moderne, mais ce fut en vain. Le Livre Des erreurs et de la vérité, et le Tableau naturel, par un philosophe inconnu, avaient été, dans une vue semblable, publiés en France, sans avoir pu retarder les progrès de l'esprit encyclopédique. Le zélé Suisse désira connaître l'auteur de ces ouvrages. Il entama, en 1792, avec Saint- Martin, qu'il regardait comme le génie le plus profond de son siècle, mais qu'il eût voulu entendre et pénétrer, une correspondance théosophique, restée manuscrite, et que nous avons eue sous les yeux. Elle dura pendant toute la révolution, dont ils ne s'occupèrent qu'en passant, et comme d'une crise qui leur paraissait être dans l'ordre moral ce que les tempêtes sont dans l'ordre physique. Le spiritualiste Saint- Martin, en donnant ses explications à Kirchberger, ne cessait de le renvoyer humblement à Jacob Boehm, qu'on a nommé le Philosophe teutonique, et qu'il appelait la plus grande lumière qui eut paru sur la terre après celui qui est la lumière même. Saint-Martin avait appris, à l'âge de près de cinquante ans, la langue allemande, pour traduire Boehm en français, afin de le mieux comprendre et de le faire comprendre aux autres. Il demandait, à son tour, au baron suisse, l'interprétation de quelques mots allemands dont la signification n'était rien moins que claire, et dont il aspirait à entendre le sens, pour le lui expliquer. Ces [438] communications mutuelles, ce cours de spiritualisme ou de philosophie intérieure, ayant pour objet l'investigation de la Cause active -intelligente, ou sa manifestation par les vertus qui l'opèrent dans l'homme de désir, et dont ils cherchaient, d'après le bon Jacob Boehm, la source commune en eux-mêmes, rendirent le maître et le disciple amis. En 1796, ils s'envoyèrent réciproquement leurs portraits : ils se promirent de se voir. La Suisse était encore paisible ; mais elle ne le fut pas longtemps. Saint-Martin avait pris ses passeports : cependant il ne partit point. Le sensible et généreux Suisse, à une époque où le discrédit des assignats mettait son ami français dans la gêne, lui envoya dix louis, que celui-ci reçut et garda en dépôt. De même qu'ils cherchèrent vainement à se voir, ils firent, l'un et l'autre, d'inutiles efforts, l'un pour écarter les nuages, l'autre pour s'éclairer sur les obscurités dont étaient enveloppées les lumières du théosophe allemand, et que son grand disciple Gichtel, auteur de sa Vie et de l'édition d'Amsterdam (1682) de ses œuvres, n'avait pu dissiper. Kirchberger voulut prendre part à l'œuvre ; et non seulement il seconda le travail de la traduction de Boehm, mais il mandait qu'il avait commencé à traduire ses lettres et celles de Gichtel, fait un précis de la doctrine du premier, et entrepris un dictionnaire de leur langue, lorsque la correspondance qui l'annonçait vint à cesser peu de temps avant sa mort, arrivée en 1800 : car Saint-Martin, dans son Portrait ou Journal historique, dit, à la date du 10juillet de cette année, qu'il retourne d'Amboise à Paris, dans l'espoir qu'un de leurs amis communs le consolera de la perte de son ami Kirchberger. GENCE et NAUCHE.


 1819

Œuvres complètes de l'abbé Proyart, ancien principal du collège du Puy, et chanoine d’Arras

1818 ProyartLouis XVI et ses vertus aux prises avec la perversité de son siècle

Tome troisième

Paris, à la librairie de la société typographique - Chez Méquignon fils aîné, éditeur, rue Saint Severin, n° 11

M DCCC XIX (1819) Œuvres complètes de l'abbé Proyart

Extrait, page 76-77

Enfin, ce fut encore cette même année 1776, car les dates ne sont pas ici à négliger, que notre franc-maçonnerie française se recruta d'un nouveau renfort, par la subite apparition de la secte qu'on appela des Martinistes, du nom de son chef Saint-Martin. Ce nouveau jongleur, tendant au même but que le jongleur Weisshaupt, mais sous des formes plus hypocrites, publiait à cette époque le code énigmatique de son institut, ouvrage que Voltaire, à la première lecture, appelait le dernier terme de l'absurdité et de la folie (1). Mais c'est qu'alors Voltaire, le suprême architecte de tout l'œuvre philosophique, n'était pas encore en rapport avec ce digne et zélé compagnon, qui, comme Swedenborg, n'avait publié une espèce d'Apocalypse que pour éveiller plus sûrement l'attention des curieux, et les attirer à la loge secrète qu'il avait établie à Avignon au pied du tombeau de Jacques Molay. Les philosophes de Paris et les philosophes de Lyon se disputèrent l'avantage [76] d'entendre le nouvel apôtre de la nature, et il se rendit dans ces deux villes pour y fonder des loges où les grands mystères étaient dévoilés à ceux qui étaient jugés dignes de les connaître. L'arrière-secret de Saint-Martin était le même absolument que celui qui était révélé aux élus du Grand-Orient, aux élus de Weisshaupt et de Swedenborg, aux élus du club d'Holbach, tous suppôts bien décidés du naturalisme : c’était le secret de la sape simultanée de la religion et des trônes. Ce secret s'appelait philosophiquement : « abattre le despotisme et la tyrannie, abolir le fanatisme, écraser l'infâme ; » et en langue maçonnique : « détruire les Assyriens, compléter le grand-œuvre, relever le temple de Salomon, rebâtir la Jérusalem céleste (23). »

Notes

1 Lettre à d'Alembert, 22 octobre 1776.

Note 23, pages 283-284

(23) Il suffit de vouloir ou de savoir lire, pour reconnaître dans les écrits de Saint-Martin, que cet illuminé matérialise les esprits, ou spiritualise la matière, et que tout son système, renouvelé du paganisme, conduit droit à l'athéisme. Aussi ne fût-ce pas un médiocre sujet d'étonnement pour nous [284] d'entendre un admirateur de l'enthousiaste Saint-Martin, l'appelé un philosophe digne de vénération ; admirateur encore de l'illuminé Kant, le féliciter d'avoir posé les points cardinaux; de la pensée; admirateur enfin des merveilleux résultats de la réforme de Luther, de ce moine énergumène qui, échappé de son cloître, et traînant avec lui sa Vénus impudique, mit l'Europe en feu, et changea, au dire de l'auteur même, l'empire germanique en un vaste cimetière, où deux générations furent englouties ; révolution, suivant l'auteur encore, qui peut n'être pas du goût de ces esprits modérés qu'effraient la marche bondissante et les fureurs des révoltés ; mais pourtant qui ne sont que les beaux effets de ces commotions terribles qui déplacent, toutes les propriétés.

Que ces contradictions et ces dangereuses folies se combinent dans une tête extravagante, cela se conçoit, mais, que toute une compagnie de savants juge cette tête digne d'une couronne, et qu'elle la décerne à une rapsodie révolutionnaire,' qui outrage à la fois le bon goût, la vérité, les mœurs et la religion du gouvernement, voilà ce qu'il nous paraît difficile d'expliquer, et pourtant ce que nous sommes forcés d'admettre, depuis que l'Institut a couronné l'ouvrage d'ignorance et d'impiété de M. Charles de V

Je ne pense pas que le savant auteur des Annales littéraires ait atteint son but, s'il a cru disculper les autres membres de l'Institut, en disant qu'une partie des commissaires nommés pour juger cet ouvrage, fait profession ouverte d'athéisme ou de principes antichrétiens, (XXIIe livre, page 484). Le corps, en pareil cas surtout, est solidaire pour les membres.

Extrait, page 84

La même année [1782] vit également circuler les Œuvres complètes de l'illuminé Saint-Martin, autre fatras d'absurdités énigmatiques, qui, pour le résultat, se confondaient avec les précédentes, en conduisant à ce naturalisme philosophique, système d'antique extravagance, renouvelé des païens par Spinosa, et suivant lequel le Créateur et ses créatures, Dieu et les hommes, les esprits et la matière, tout l'univers enfin, ne formeraient ensemble qu'un même être, substance éternelle, et soumise par le hasard aux modifications du temps.


 1818 - Tome second des Mémoires de BarruelBarruel 1818 t2a

Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, par Mr. l’abbé [Augustin] Barruel  (1741-1820)

Nouvelle édition, revue et corrigée par l’auteur

Imprimerie de Théodore Pitrat - A Lyon - Chez Théodore Pitrat, Imprimeur Libraire, rue du Pérat - 1818

Tome second des Mémoires de Barruel

Chapitre XI. Nouvelles preuves du système et des mystères des arrière-Maçons.

Extrait, page 245

… Qu’il ajoute quelques sophismes pour accréditer ces idées ; pourvu qu’en même temps, il se donne pour philosophe, la secte lui saura gré d’un service, qui tend au moins à venger le maçon cabaliste de nos mépris, et qui peut donner à l’art quelque importance. (Voyez Suite des erreurs et de la vérité, par un philosophe inconnu, année (maçonnique) 5784, chap. Vices et Avantages).*

Note

* Malgré le titre de Suite des erreurs et de la vérité, cet ouvrage ne fait pas point du tout suite à celui dont je vais parler. C’est simplement une de ces ruses du Club d’Holbach, qui voyant le prodigieux succès du livre de Saint-Martin, se servit de ce titre, pour piquer d’avantage la curiosité. On reconnaît dans cette prétendue suite, des feuilles entières copiées des œuvres du club, nullement le système de Saint-Martin, si ce n’est le même zèle pour les grades maçonniques.

Extrait, pages 246-259.

On pourra s’étonner de me voir comprendre dans cette classe nos francs-maçons Martinistes ; c’est cependant de ceux-là que je veux parler. J’ignore l’origine de ce M. de Saint-Martin qui leur laissa son nom ; mais je défie que sous un extérieur de probité et sous un ton dévotieux, emmiellé, mystique, on trouve plus d’hypocrisie que dans cet avorton de l’esclave curbique. J’ai vu des hommes qu’il avait séduits ; j’en ai vu qu’il voulait séduire ; tous m’ont parlé de son grand respect pour Jésus-Christ, pour l’évangile, pour les gouvernements ; je prends, moi, sa doctrine et son grand objet dans ses productions, dans celle qui a fait l’apocalypse de ses adeptes, dans son fameux ouvrage des Erreurs et de la Vérité. Je sais ce qu’il en coûte pour aller déchiffrer les énigmes de cet œuvre de ténèbres ; mais il faut bien avoir pour la vérité, la constance que les adeptes ont pour le mensonge.

Il faut de la patience pour découvrir tout l’ensemble du code Martiniste, à travers le langage mystérieux des nombres et des énigmes. Épargnons, autant qu’il est possible, ce travail au lecteur. Que le héros de ce code, le fameux Saint-Martin se montre à découvert, et aussi hypocrite que son maître, il ne sera plus que le vil copiste des inepties de l’esclave hérésiarque, plus [247] généralement connu sous le nom de Manès. Avec toute sa marche tortueuse, on le verra conduire ses adeptes dans les mêmes sentiers, leur inspirer la même haine des autels du christianisme, du trône des souverains, et même de tout gouvernement politique. Commençons par son système religieux. En réduisant au moins de pages possible, des volumes, des tas d’absurdités, je sais bien que j’aurai besoin d’invoquer encore la patience du lecteur ; mais enfin les maçons Martinistes ont singulièrement contribué à la révolution, il faut bien encore que leurs sottises philosophiques soient connues.

Qu’on imagine d’abord un Être premier, Unique, Universel, sa cause à lui-même et source de tout principe. Dans cet être universel, on croira avoir vu le Dieu Grand-Tout encore, le vrai Panthéisme. C’est bien là l’Être premier des Martinistes ; (Des Erreurs et de la Vérité, 2e partie, page 149) mais de ce Dieu Grand-Tout, ils font le double Dieu, ou bien les deux grands principes, l’un bon, l’autre mauvais. Celui-là, quoique produit par le premier être, tient cependant de lui-même toute sa puissance et toute sa valeur. Il est infiniment bon, il ne peut que le bien. Il produit un nouvel être de la même substance que lui, bon d’abord comme lui, mais qui devient infiniment méchant et ne peut que le mal. (Sect. Ière) Le Dieu ou le Principe bon, quoique tenant de soi toute sa puissance, ne pouvait former ni ce monde, ni aucun être corporel, sans les moyens du Dieu méchant. (Id. des causes temporelles, enchaînements.) L’un agit, l’autre réagit leurs combats forment le monde ; et les corps sortent de ces combats du Dieu ou du Principe bon, du Dieu ou du Principe mauvais.

L’homme existait déjà en ce temps-là ; car « il [248] n’y a point d’origine qui surpasse celle de l’homme. Il est plus ancien qu’aucun être de la nature ; il existait avant la naissance des génies, et cependant il n’est venu qu’après eux. » (Id. de l’Homme primitif.) L’homme existait sans corps dans ces temps antiques. Et « cet état était bien préférable à celui où il se trouve actuellement. Autant son état actuel est borné et semé de dégoûts, autant l’autre avait été illimité et semé de délices. » (Id.)*

Par l’abus de sa liberté, il s’écarta du centre, où le bon principe l’avait placé ; alors il eut un corps ; et ce moment fut celui de sa première chute. Mais dans sa chute même, il conserva sa dignité. Il est encore de la même essence que le Dieu bon. Pour nous en convaincre « nous n’avons qu’à réfléchir sur la nature de la pensée ; nous verrons bientôt qu’étant simple, unique et immuable, il ne peut y avoir qu’une espèce d’êtres qui en soient susceptibles, parce que rien n’est commun parmi des êtres de différentes natures. Nous verrons que si l’homme a en lui cette idée d’un être supérieur, et d’une cause active, intelligente, qui en exécute les volontés, il doit être de la même essence que cet être supérieur. » (Id. Affinité des êtres pensants pag. 205.) Ainsi dans le système du Martiniste, le principe bon, le principe mauvais et tout être pensant, c’est-à-dire, ainsi à cette [249] école, Dieu, le Démon et l’homme ne sont que des êtres d’une même nature, d’une seule et même essence et d’une même espèce.

On voit que si l’adepte ne croit pas être Dieu ou démon, ce n’est pas au moins la faute de ses maîtres. Il y a cependant entre l’homme et le mauvais principe une différence assez remarquable ; car le démon, principe séparé du Dieu bon, n’y reviendra jamais ; au lieu que l’homme redeviendra un jour tout ce qu’il fut avant les germes et les temps. « Il s’égara d’abord, en allant de quatre à neuf ; il se retrouvera en revenant de neuf à quatre. » (**)

Ce langage énigmatique s’éclaircit à mesure que le Martiniste avance dans ses mystères. On lui apprend que le nombre quatre est la ligne droite ; on lui dit de plus que le nombre neuf est la circonférence ou la ligne courbe ; (Id. pages 106 et 126, 2e part.) enfin il est instruit que le soleil est le nombre quaternaire ; que le nombre neuf, c’est la lune, et par conséquent la terre dont elle est le satellite ; (id. p. 114 et 215) et l’adepte en conclut que l’homme, avant les temps, était dans le soleil ou dans le centre de la lumière ; qu’il s’en est échappé par le rayon, et qu’arrivé [250] jusqu’à la terre, en passant par la lune, il reviendra un jour à son centre pour se réunir un jour au Dieu bon.

En attendant qu’il puisse jouir de ce bonheur, « on a grand tort de prétendre le mener à la sagesse par le tableau effrayant des peines temporelles, dans une vie à venir. Ce tableau n’est rien quand on ne le sent pas ; or ces aveugles maîtres ne pouvant nous faire connaître qu’en idée les tourments qu’ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d’effet sur nous. » (Id. sect. Ire.)

Plus clairvoyant que ces maîtres aveugles, le Martiniste efface de tout code moral ces frayeurs d’un enfer et de toutes les peines à venir ; car on peut l’observer chez les sophistes d’arrière-maçons comme chez les sophistes de nos académies, c’est toujours là que tendent les systèmes. On dirait qu’ils ne connaissent pas d’autres moyens d’éviter cet enfer que d’enseigner qu’il n’en existe point, c’est-à-dire, que d’enhardir les peuples, de s’enhardir soi-même à tous les crimes qui le méritent davantage.

Au lieu de cet enfer, il n’y a pour l’adepte Martiniste « que trois mondes temporels ; il n’y a que trois degrés d’expiation ou trois grades dans la vraie F. M. » (Franc-Maçonnerie.) C’est nous dire, ce semble, assez clairement, que le parfait franc-maçon n’a plus ni souillures à craindre ni expiation à désirer ; mais ce qui ne peut plus au moins être douteux pour aucune espèce de lecteur, c’est combien l’impiété domine à travers toutes ces absurdités que les loges Martinistes opposent aux vérités évangéliques. Ce n’était pas assez pour cette secte que la haine du Christ renouvelant, propageant ces antiques délires et ces blasphèmes d’une philosophie insensée, [251] il fallait encore que la haine des lois, des souverains et des gouvernements vînt se mêler à ses mystères ; et en cela l’adepte Martiniste n’a sur les jacobins d’autre avantage, que celui d’avoir mieux combiné la ruse des systèmes avec le vœu de la rébellion, avec le serment d’abattre tous les trônes.

Système politique des maçons Martinistes

Que l’adepte zélé ne se récrie point ici, et qu’il ne parle pas surtout de son respect pour les gouvernements. J’ai vu, j'ai entendu ses protestations et celles de ses maîtres ; mais j’ai aussi entendu ses leçons. Il a beau les donner en secret et les envelopper de ses énigmes, s’il ne me restait pas à dévoiler un jour des illuminés d’un autre genre, je le dirais sans hésiter : des sectes conspirantes contre l’Empire et tout gouvernement civil, les adeptes des loges Martinistes sont la pire de toutes.

Avec leur peuple souverain, il fallait aux Necker, aux Lafayette, aux Mirabeau, leur roi constitutionnel ; il fallait à Brissot, à Syeyes, à Péthion, au moins leur république. Ils admettaient au moins des conventions, des pactes, des serments ; l’adepte Martiniste ne reconnaît pour légitime, ni les empires que peuvent avoir fondés la violence, la force, la conquête ; ni les sociétés qui devraient leur origine aux conventions, aux pactes les plus libres. Les premiers sont l’ouvrage de la tyrannie que rien ne légitime ; quelque antiques qu’ils soient, la prescription n’est que l’invention des hommes pour suppléer au devoir d’être justes aux lois de la nature, qui jamais ne prescrivent. L’édifice formé sur l’association volontaire est tout aussi imaginaire que celui de l’association forcée. (Id. sect. 5.) C’est à prouver ces deux assertions, la dernière surtout, que le héros des Martinistes consacre ses sophismes. C’est peu même pour lui de décider l’impossibilité qu’il [252] y ait jamais eu d’État social formé librement de la part de tous les individus ; il demande si l’homme aurait le droit de prendre un pareil engagement, s’il serait raisonnable de se reposer sur ceux qui l’auraient formé ; il examine, et il conclut : « L’association volontaire n’est pas réellement plus juste, ni plus sensée qu’elle n'est praticable ; puisque par cet acte il faudrait que l’homme attachât à un autre homme un droit, dont lui-même n’a pas la propriété (celui de sa liberté) celui de disposer de soi ; et puisque, s’il transfère un droit qu’il n’a pas, il fait une convention absolument nulle et que ni lui, ni les chefs, ni les sujets ne peuvent faire valoir, attendu qu’elle n’a pu les lier ni les uns ni les autres. (Id. 2e part. sect. 5, p. 9.)

Je sais qu’on trouvera à la suite de ces leçons des protestations de fidélité, de soumission ; des invitations à ne point troubler l’ordre actuel des lois et des gouvernements ; mais je sais que la stupidité seule peut être dupe de ces vains artifices. Lorsque le Martiniste nous a dit que tout est nul dans les sociétés formées librement, que tout est nul dans les sociétés formées par force ; quelles sont donc les lois civiles, quels sont les magistrats, les princes qui pourront exiger des sujets cette soumission ?

Je sais encore que le héros des Martinistes redoute les dangers de l’insurrection, de la révolte ; mais ces dangers pour lui se réduisent à ceux que court l’individu par des actes de violence, d’autorité privée. Quand la multitude se trouvera imbue des principes du Martiniste ; quand le danger des violences privées ne sera plus à craindre, à quoi pourront servir ces restrictions et toutes ces prétendues exhortations à maintenir la paix et l’ordre des sociétés civiles existantes ? Et cette [253] multitude, que ne fait pas le Martiniste pour lui persuader qu’il n’existe ; qu’il n’exista jamais un seul prince, un seul gouvernement civil et légitime ? Sans cesse il nous rappelle à cette prétendue origine première « dans laquelle les droits d’un homme sur un autre homme n’étaient pas connus parce qu’il était hors de toute possibilité que ces droits existassent entre des êtres égaux. » (Voyez surtout pages 16, 17, 2e part.)

Il lui suffit de voir que les gouvernements varient, qu’ils se succèdent, que les uns ont péri, que les autres périssent ou périront avant la fin du monde, pour ne voir dans eux que les caprices des hommes et le fruit de leur imagination déréglée. (Id. Instabilité des Gouvernements, pages 34 et 35.)

Enfin je sais qu’il est pourtant aux yeux des adeptes Martinistes un vrai gouvernement, une véritable autorité de l’homme sur les hommes, que ce gouvernement est même celui qu’il leur plaît d'appeler monarchie ; mais, malgré tous les tours et les détours du langage mystérieux, c’est ici que se montre la conspiration la plus générale contre les républiques et contre tout empire politique. Dans ce langage mystérieux et plein d’artifice, il est absolument une supériorité que l’homme peut acquérir sur l'homme, supériorité de connaissances, de moyens, d’expérience, qui le rapprochant davantage de son premier état, le rendront supérieur par le fait « et par nécessité même ; parce que les autres hommes s’étant moins exercé, et n’ayant point recueilli les mêmes fruits, auront vraiment besoin de lui, comme étant dans l’indigence et dans l’obscurcissement de leurs facultés. » (Page 18.) On croirait à ce langage, que dans le système du Martiniste, celui- là seul peut exercer sur ses semblables, une auto [254] rité légitime qui en acquiert le droit par ses vertus, par son expérience, et par plus de moyens d’être utile. C’est là en effet le premier artifice d’un système, qui, déjà écarte loin du trône tout droit de succession héréditaire, qui soumet tous les droits du souverain aux caprices, aux jugements des factieux et de la populace, sur la vertu, les connaissances, les succès de celui qui gouverne. Mais suivons leurs leçons ; et malgré toute l’obscurité de leur langage, essayons de le rendre intelligible : « Si chaque homme, nous disent-ils, parvenait au même degré de sa puissance, chaque homme serait alors un roi. »

A ces mots, il est déjà aisé de voir que pour le Martiniste, celui-là seul n’est pas encore son roi, qui n’est pas encore arrivé au dernier degré de sa puissance, ou de ses forces dans l’état naturel. Avancez encore, vous saurez que c’est dans cette différence seule que peuvent résider les titres d’une vraie autorité politique ; que c’est là le principe d’unité, le seul donné par la nature pour exercer une autorité légitime sur les hommes, le seul flambeau qui puisse les réunir en corps. (Id. page 29.)

Vous croiriez chercher inutilement dans l’histoire des hommes, une société, où celui-là seul commande, dont la puissance ou les facultés se sont le mieux développées dans l’ordre naturel ; où celui-là seul obéit, qui n’a point encore atteint ce degré de puissance ; le Martiniste vous fera remonter « à cet âge heureux, qu’on a dit n’exister que dans l’imagination des poètes, parce que nous en étant éloignés et n’en connaissant plus les douceurs, nous avons eu la faiblesse de croire que, puisqu’il avait passé pour nous, il devait avoir cessé d’être. » (Ibid.)

Si vous ne voyez pas dès lors, que la seule aut[255]orité légitime est celle qui s’exerçait dans ces temps antiques, appelés l’âge d'or, où il n’y avait d’autre roi que le père de la famille ; où l’enfant se trouvait roi lui-même, aussitôt que les forces et l’âge avaient développé sa puissance ; si au lieu de sentir ces conséquences, vous objectez encore que nul gouvernement ne s’est perpétué depuis l’origine du monde ; et que par conséquent la règle qu’on vous donne pour découvrir le seul gouvernement légitime, ne vous en montre aucun ; en vous laissant encore le soin de deviner, l’adepte reprendra : « Cependant c’est une des vérités que je puisse le mieux affirmer, et je ne m’avance point trop, en certifiant à mes semblables qu’il y a des gouvernements qui se soutiennent depuis que l’homme est sur la terre, et qui subsisteront jusqu’à la fin ; et cela par les mêmes raisons, qui m’ont fait dire qu’ici-bas il y avait toujours eu, et qu’il y aurait toujours des gouvernements légitimes. » (Id. pag. 35 et 36.) Cherchez donc à présent quels sont, quels peuvent être ces gouvernements légitimes que le Martinisme fait profession de reconnaître. Voyez ceux qui existent depuis que l’homme est sur la terre, et qui subsisteront jusqu’à la fin ; en trouverez-vous d’autre que celui des patriarches ou des premières familles gouvernées par la seule autorité du père ? Pour les temps moins anciens, en trouverez-vous d’autres que celui des familles isolées, ou des nomades, des tartares, ou bien des sauvages errants sans autre roi que le chef, le père des enfants ? C’est là en effet que ceux dont les années ont également développé les forces, la puissance, se trouvent tous égaux, et chacun roi ; c’est-à-dire chacun délivré de toute autre loi que de celles qu’il se fait à lui-même, et chacun acquérant à ce même âge tout l’empire d’un père [256] sur ses enfants. Si vous voulez encore, voyez ce même gouvernement, jusque dans nos sociétés civiles. L’intérieur de chaque famille prise séparément, et indépendamment de la société générale, vous en offre l'image. C’est-là qu’il se conserve depuis l’origine du monde, et qu’il existera jusqu’à la fin des temps. Rappelez à présent tout ce qu’on vous a dit de tous les autres gouvernements formés ou par la force, ou par des conventions libres ; de ces gouvernements qui passent, se succèdent, se détruisent tous avec le temps, et qui par cela seul, vous démontrent combien peu ils furent légitimes ; vous concevrez enfin assez clairement que tout le zèle du Martiniste pour la vraie monarchie, pour le gouvernement seul, légitime, seul dans l’ordre de la nature, et seul aussi durable que le monde, n’est autre chose que le vœu de réduire toute société, toute autorité légitime, à celle du père régnant sur ses enfants, de renverser tout autre trône, toute autre monarchie, toute autre loi, que celle du règne des patriarches.

Oui, c’est là que revient tout le système politique des Martinistes. Il ne serait pas impossible d’en dévoiler bien des détails, bien d’autres impiétés, bien d’autres blasphèmes, soit religieux, soit politiques. Il ne serait pas impossible entre autres de prouver que, d’après nos Martinistes, le grand adultère de l’homme, la véritable cause de ses grands malheurs dans ce monde, le vrai péché originel du genre humain, c'est d’avoir fait divorce avec les lois de la nature pour se soumettre aux lois qu’elle réprouve, aux lois des empereurs, des rois, des républiques mêmes, à toute autre autorité qu’à celle des pères sur les enfants. (Voy. 2e part. art. Adultère, section 5.) Mais ce serait encore là le langage des énigmes à dévoiler. Ce travail devient fastidieux pour moi ; il pourrait [257] l’être aussi pour mes lecteurs. J’espère qu’ils me sauront quelque gré de leur avoir épargné au moins une partie du travail qu’il en coûte pour réunir et rapprocher ces traits lumineux que la secte, à travers ce tas d’obscurités mystérieuses, laisse échapper de temps à autre, et dont l’ensemble bien saisi, ne laisse plus douter du grand objet de son apocalypse.

En lisant et en étudiant ce code étrange, on serait presque toujours tenté de décider comme Voltaire, de penser avec lui, que jamais on n’imprima rien de plus absurde, de plus obscur, de plus fou et de plus sot ; on s’étonnerait presque autant que lui, qu’un pareil code eût fait des enthousiastes ; et que je ne sais quel Doyen de la Philosophie eût pu s’en trouver enchanté. (Voyez lett. de Volt. à d’Alemb. 22 Oct. 1776. ) Mais ce Doyen sans doute n’avait pas envoyé le vrai mot à Voltaire ; il ne lui avait  pas dit que cette obscurité elle-même devenait pour la secte un des plus grands moyens d’écraser et l’autel et le trône. Les œuvres de Voltaire lui-même étaient moins exaltées que cette apocalypse des Martinistes. Plus elle était obscure, plus ils savaient inspirer la curiosité d’en pénétrer les mystères. Les adeptes du premier rang se chargeaient d’en donner l’explication aux jeunes novices. Il était surtout des novices femelles dont on savait piquer la curiosité. Leur boudoir devenait une école secrète, où l’adepte interprète développait l’énigme de chaque page. La novice extasiée s’applaudissait d’entendre des mystères inconnus au vulgaire. Peu à peu la novice devenait elle-même interprète, et fondait une espèce d’école. Ce n’est point au hasard que j’en parle ; et dans Paris et dans les provinces, surtout dans Avignon, chef-lieu des Martinistes, il était de ces sortes d’écoles [258] secrètes destinées à l’explication du code mystérieux ; j’ai connu, et je connais des hommes appelés, introduits à ces écoles. Elles disposaient à l’initiation ; on y apprenait de plus l’art de tromper les simples par ces apparitions factices, qui ont fini par rendre la secte ridicule ; l’art d’évoquer les morts ; l’art de faire parler les hommes absents, de voir ce qu’ils faisaient à mille lieues de nous. Enfin ce que les Charlatans de tous les âges étudiaient pour faire illusion à la populace et gagner son argent, les Martinistes l’étudiaient pour faire des impies et renverser les trônes.

Cette secte faisait bien des dupes en France, en Allemagne, j’en ai trouvé jusques en Angleterre ; et j’ai vu que partout son dernier secret consistait à montrer dans la Révolution Française, le feu qui purifie l’univers.

Quelque nombreuse que soit cette classe de maçons Martinistes, elle n’approche pas cependant de la multitude des maçons éclectiques.

…Ils ne sont ni maçons hermétiques, ni maçons de la Cabale, ni Martinistes ; ils sont tout ce qu’ils [259] veulent, déistes ou athées, sceptiques, ou mélange de toutes les erreurs de la philosophie du jour.

Notes

* Je me sers ici de l’édition d’Édimbourg, an 1782. Je dois en prévenir, parce que celle-ci est devenue moins énigmatique. A mesure que le philosophisme ou l’impiété gagnait du terrain, les Martinistes ont cru pouvoir se rendre un peu plus intelligibles ; et l’on a supprimé ou mis en caractères ordinaires, ce qui n’était d’abord qu’exprimé par les chiffres, dont les premières éditions étaient surchargées.

** M. de Saint-Martin donnait précisément un jour cette même leçon au Marquis de C... ; il traçait son cercle sur la table, puis il montrait le centre et ajoutait : Voyez-vous comment tout ce qui part de ce centre s’échappe par le rayon, pour arriver à la circonférence ? Je le vois, répondit Mr. le Marquis, mais je vois aussi, qu’arrivé à la circonférence, ce corps parti du centre peut s’échapper par la tangente ou par la ligue droite ; et je ne vois plus alors comment vous prouverez qu’il doit absolument revenir au centre. Il n’en fallut pas davantage pour embarrasser le docteur des Martinistes, Il n’en demeura pas moins persuadé que les âmes sorties de Dieu par le nombre 4, y rentreront par le nombre 9.

Extrait, page 260.

Aussi toutes les classes, tous les codes maçonniques, adeptes hermétistes, Rose-Croix de la Cabale , ou frères Martinistes, et maçons éclectiques ; tous appelaient à leur manière une révolution ; et très peu importait à la secte le système qui prévaudrait, pourvu qu’il préparât des bouleversements (Voyez Lamétherie, Journal de physique, an 1790).

Chapitre XII. Preuves tirées des systèmes des Francs-Maçons eux-mêmes sur leur origine.

Extrait, page 269.

Plus on lit les maçons dont j’ai cité les œuvres, plus on voit la justice de ces reproches. Pour les uns, la matière est éternelle ; pour les autres, la Trinité des chrétiens n’est qu’une altération du système de Platon ; d’autres encore suivent toutes les folies des Martinistes, de l’ancien Dualisme. (Voyez surtout Lettre aux illustres inconnus ou bien aux vrais francs-maçons, année 1782.)

Chapitre XIII. Aveux ultérieurs des francs-maçons sur leur origine.

Extrait, page 308.

Il est bien difficile que le héros des martinistes n’ait pas vu que son apocalypse était celle de ce même hérésiarque. Il est bien difficile que Condorcet, cherchant l’origine des sociétés secrètes, rapprochant de si près les Templiers et les albigeois, ait ignoré ce que toute l’histoire lui disait, que les albigeois et toutes leurs diverses branches (dont il faut pourtant distinguer les vaudois) n’étaient réellement que des Manichéens.

Chapitre XIV. Sixième degré de la Conspiration contre les Rois. Union des Philosophes et des Francs-Maçons.

Extrait, page 319.

Dès l’instant de leur initiation, il s’opéra dans les mystères une révolution qui bientôt ne fit plus des francs-maçons français que les enfants de l’encyclopédie. Les Martinistes seuls, et quelques loges de la Cabale, n’avaient pas encore changé les impiétés de l’esclave Curbique pour celles de Voltaire.


Barruel 1919 t3a1819 – Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Vol 3

Augustin Barruel (1741-1820)

Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Vol 3

Observations préliminaires

Extrait, page XI

… De nos jours les Martinistes et diverses autres Sectes ont de même leurs prétentions à l’Illuminisme. Pour la fidélité de l’histoire, distinguant leurs complots et leurs dogmes, je les réduits à deux espèces. Il est aujourd’hui des Illuminés à l’Athéisme et des Illuminés de la Théosophie. Ceux-ci sont plus spécialement les Martinistes, dont j’ai fait connaître le système dans le second volume et les Swedemborgistes, dont je dirai en temps et lieu que ce qu’il m’a été possible de savoir de leur Secte. Les Illuminés dont je vais dévoiler la conspiration sont ceux de l’Athéisme.

Chapitre VIII. Sixième partie du Code illuminé ; Classe intermédiaire ; Chevalier Écossais de l’Illuminisme

Extrait : pages 104-105.

Qu’on se rappelle ici ce qu’on a vu dans le second volume de ces mémoires, sur cette apocalypse des Martinistes, intitulée Des erreurs et de la vérité. Là, il fut une époque où l’homme dégagé de ses sens, libre de la matière, était bien plus encore libre des lois et du joug politique auquel il ne s’est trouvé soumis que par sa chute ; là, tout l’effort de l’homme doit être aujourd’hui, de secouer le joug de nos anciens gouvernements, pour recouvrer son ancienne pureté, son ancienne liberté, et réparer sa chute. Là encore, j’aurais pu montrer l’absurde idéalisme faisant de nos sens une vaine apparence, pour ne faire de leur prostitution qu’un crime chimérique, (*) là enfin, ce système de toute corruption [105] et de toute désorganisation, a été de tout temps la doctrine et le secret de la philosophie.

Note

* En exposant dans mon second volume la doctrine religieuse et politique des Martinistes, je ne suis pas entré dans ces détails sur leur espèce d’Idéalisme, et j’avoue franchement que je n’avais pas assez conçu le sens de leur Apocalypse sur cette partie de leur doctrine. J’ai vu depuis ce temps-là un homme assurément de beaucoup d’esprit, et bien en état de saisir tout système tant soit peu intelligible ; c’est M. l’Abbé Bertins, résidant aujourd’hui à Oxford. Il m’a fait sur les Martinistes le même reproche que d’autres m’ont fait sur les Rose-Croix, en me disant que tout ce que j’avais dit était vrai, mais que je n’avais pas dit toute la vérité. J’en ai pourtant bien dit sur ces Messieurs-là ; d’ailleurs il ne faut dire que ce dont on peut donner les preuves. Ici, M. Bertins voulut bien entrer dans quelques détails sur les leçons du fameux Saint-Martin même. Elles confirment parfaitement tout ce que j’ai extrait de la doctrine des. Martinistes, sur la nature de l’âme, sur la prétendue origine de cette âme faisant partie de Dieu, de l’essence de Dieu, de la même substance ; mais ce que je n’avais .[105] pas dit, c’est que d’après le même système, la matière n’a pas une existence réelle, ou du moins qu’elle existe tellement à part, qu’elle est tellement nulle pour l’âme, qu’il n’y a et ne peut y avoir aucun rapport entre elle et l’âme ; qu’elle est enfin pour nous comme si elle n’était pas. J’avais vu les conséquences de cette doctrine dans ce que m’avait dit un jeune homme fort estimable, (M. le Vicomte de Maimbourg) que des Martinistes voulaient aussi entraîner dans leurs erreurs ou leurs horreurs. Lorsqu’il s’agissait des plaisirs des sens, au feu tout cela, lui disaient-ils dans leur morale, au feu ; donnez au feu tout ce qu’il vous demande ; ce n’est pas là l’esprit ; tout cela n’affecte pas l’âme ; et ce feu, c’est la matière, ce sont les sens, c’est le corps. Ne serait-ce pas dans le même sens que les Martinistes nous disent : « En vain l’ennemi me poursuit par ses illusions. Il ne faut pas qu’ici-bas la matière ait mémoire de moi. Les délices de la matière, est-ce l’homme qui les goûte ? lorsque ses sens ont de la peine ou du plaisir, ne lui est-il pas aisé de voir que ce n’est pas lui qui éprouve cette peine ou ce plaisir ? » (L’Homme de désir, par l’auteur des Erreurs et de la vérité, n° 235.) Quels affreux logogriphes ! Si toutes les passions des sens sont étrangères à l’homme, s’il peut les satisfaire sans que son âme en soit meilleure ou pire, quelles monstrueuses conséquences [148] pour les mœurs ! Aussi un Martiniste Danois, consulté par M. de Maimbourg, et plus franc que les Frères Enrôleurs, lui disait-il : Mon cher Monsieur, gardez-vous bien d’entrer dans nos mystères. J’y suis malheureusement engagé, moi ; je voudrais vainement me retirer, je ne le puis. Pour vous, gardez-vous bien de vous livrer à ces gens-là. Le conseil, fut suivi par le jeune Vicomte. Quant à M. Bertins, la partie était trop forte pour Saint-Martin. Il fallait raisonner avec un homme qui objectait sans cesse : Si mon âme est partie de Dieu, et substance de Dieu, mon âme est Dieu. Après trois mois de leçons auxquelles on sent bien que M. Bertins ne se prêtait que par curiosité, le sieur Saint-Martin finit par dire : Je vois bien que jamais je ne convertirai un Théologien ; et il abandonna un homme plus fait pour l’instruire que pour recevoir ses leçons.


Barruel 1919 t4a 1819 – Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Vol 4

Augustin Barruel (1741-1820)

Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Volume 4

Chapitre IV. Congrès des Francs-Maçons à Wilhelmsbad.

Extrait, pages 111-113.

… Les nouveaux adeptes se don [112] nèrent le nom d’Illuminés ; malgré tout l’athéismes et le matérialisme de leur Maître, ils parlaient comme lui, de Dieu et des esprits ; ils affectaient d’en conserver le nom ; on imaginait qu’ils croyaient à la chose ; et on les appela Illuminés Théosophes. Leur histoire se perd dans un dédale d’impiété et de charlatanisme, tout comme les écrits de leur maître. A l’époque où nous en sommes, il suffit de savoir que leur chef-lieu était dans Avignon ; qu’ils avaient encore à Lyon une fameuse loge et qu’ils se répandaient plus spécialement en Suède, et faisaient des progrès en Allemagne. Leurs [113] mystères dès lors s’étaient mêlés à ceux des Martinistes ; ou pour mieux dire, les mystères des Martinistes n’étaient guère qu’une nouvelle forme donnée à ceux de Swedenborg. Aussi les connaissait-on également en France sous ces deux noms d’Illuminés et de Martinistes. En Allemagne ils commençaient à se désigner sous celui de Philalètes et de Chevaliers bienfaisants.

Chapitre V. Intrigues et succès de Knigge auprès du Congrès maçonnique.

Extrait : pages 119.

Observons cependant que s’il y eut quelque système plus spécialement favorisé dans cette assemblée [convent de Wilhemsbad], ce fut celui des soi-disant Philalètes, des avortons de Swedenborg. Les fameux Illuminés de cette classe, W***, Saint-Martin, et La Chappe de la Henrière, avaient en effet cherché à se lier avec le vainqueur de Crevelt et de Minden ; on veut même que leur nom de Philalètes et de Chevaliers bienfaisants, eut fait illusion à ce Prince.

Chapitre VIII. Suites des découvertes faites en Bavière sur les Illuminés.

Extrait : pages 204.

Le héros des guerriers à Minden, et celui des Francs-Maçons à Wilhemsbad, le feu Prince Ferdinand de Brunswick, n’avait pu résister à aucune espèce d’Illuminisme. W*** [Willermoz] l’avait initié à celui de Swedenborg et des Martinistes ; les rendez-vous qu’il donnait à Knigge l’entraînèrent dans celui de Weishaupt, qui fit de lui son Frère ou son grand Prêtre Aaron ; et il mourut dans son sacerdoce.

Chapitre XI. Quatrième époque de la secte ; députation des Illuminés de Weishaupt aux Francs-Maçons de Paris.

Extrait, page 262.

Loge des Amis réunis

… Dans celle-ci [loge des Amis Réunis] se distinguait surtout le fameux révolutionnaire Savalette de Lange. Cet adepte chargé de la garde du Trésor Royal, c’est-à-dire, honoré de toute la confiance qu’aurait pu mériter le sujet le plus fidèle, était en même temps l’homme de tous les mystères, de toutes les Loges et de tous les complots. Pour les réunir tous, il avait fait de la loge le mélange de tous les système sophistiqués martinistes et maçonniques….

Extrait, page 264.

Loge de la Sourdière.

Des antres moins connus, mais plus redoutables encore, étaient ceux où les frères d’Avignon, élèves de Swedenborg, et de St. Martin, mêlaient leurs mystères à ceux des anciens Rose Croix, des Maçons ordinaires et des Maçons Sophistes…. J’ai dit leurs mystères désorganisateurs, en exposant ceux de Swedenborg et de St. Martin.

Extrait, page 265.

D’abord, il est constant que ces illuminés de Swedenborg, appelés Martinistes en France, se donnant aussi souvent le nom de Chevaliers bienfaisants, avaient leurs voyageurs tout comme les illuminés de Weishaupt.

Extrait, pages 288-289.

… Sophistes et adeptes des arrière-Loges, Rose-Croix, Chevaliers du Soleil, Kadosch, disciples de Voltaire et de Jean-Jacques, adeptes des Templiers, enfants de Swedenborg et de Saint-Martin, époptes de Weishaupt, tous ici [289] travaillent de concert aux bouleversements, et aux forfaits révolutionnaires.

Extrait, pages 290-291.

… Qu’on cherche en ce moment ces Frères si zélés de Saint-Martin, les Savalette de Lange, les M*** [Milanois], ou bien les W*** [Willermoz]. Ils avaient renchéri sur les Rose-Croix, leurs antiques devanciers ; ils vont encore les surpasser aux Jacobins (1).

Note (extrait)

… Les Allemands nous citent surtout le Martiniste Hülmer fameux en Prusse… En France nous avons eu aussi bien des exemples de cette espèce. Nous pouvons citer spécialement ce Prunelle de Lierre, d’un homme très aimable d’abord, et même [291] d’un bon naturaliste, devenu une espèce de hibou martiniste, et par une nouvelle métamorphose, tout aussi forcené que le Jacobin Fœster. … P*** [Périsse] était à Lyon pour la correspondance des Martinistes, ce qu’était Savalette à Paris… La révolution arriva ; P*** [Périsse] se trouva un des plus furieux Jacobins, ainsi que M*** [Milanois] son co-adepte. Que ne peut-on pas dire des Martinistes d’Avignon ! Est-il rien qui surpasse la férocité qu’ont montré les excitateurs de cette Loge ? Tout cela me confirme toujours davantage, qu’entre les adeptes de Swedenborg, et ceux de Weishaupt, il n’y avait qu’un pas à faire. La soi-disant théosophie de l’un ne vaut pas mieux que l’athéisme de l’autre. Weishaupt conduit plus droit au terme ; mais la destruction de toute religion est le but commun de leurs mystères. Il est même à remarquer que Weishaupt fut aussi sur le point de fonder les siens sur toute la théosophie du feu principe, et sur la théologie des Perses, comme l’ont fait les Chevaliers du Phénix, Philalètes et Martinistes. (Voy. Écrits orig. Des Illum., t I, lett. 46.).

Chapitre XII. Application des trois Conspirations à la Révolution française.

Extrait, page 298.

... Dans ses manœuvres contre le Souverain, il [Philippe d’Orléans] s’unit à tous ces Magistrats qui distinguait [sic] alors l’esprit des factions ; à ce Déprémesnil, encore infatué des visions martinistes et des principes réquisitionnaires ; aux Conseillers de Monsabert et Sabatier, les plus ardents ennemis de la Cour…