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III. Les hauts grades. L'illuminisme. -- Le Philalèthe. - Martinez-Paschalis. - Saint-Martin

Extrait, p.34-38

L'auteur des Francs-maçons écrasés ne parle que de la Maçonnerie symbolique, qui était dès lors la plus répandue et qui s'adressait au grand nombre. Il a seulement entendu parler vaguement des hauts grades écossais et des systèmes philosophiques, qui essayaient de se superposer à la Maçonnerie anglaise.

Nous avons réuni (Liv. II, chap. II, SS 3 et 4, chap. III, § 2, chap. V, § 3) quelques indications sur l'origine des hauts grades. Nous avons dit comment les Stuartistes avaient cherché à s'en faire sur le continent un point d'appui pour leurs entreprises. Mais au bout de quelques années, après la mort du chevalier de Ramsay (1743), Charles-Edouard était tombé aux mains d'intrigants de toute sorte et s'était fait une source de revenus de la vente des constitutions des chapitres des hauts grades. Déjà, en 1738, il avait conféré à un juif espagnol, Martinez-Paschalis, le pouvoir de constituer des loges. S'il faut en croire une lettre de ce personnage, son père aurait même, dès 1723, fondé des loges à Aix et à Marseille (1. V. ces documents publiés par la f.·. Henri de Loucelles dans la chaine d'Union, 1880, pp. 277 et suiv.). Pendant plus de trente ans, Martinez-Paschalis parcourut la France, cherchant à implanter les hauts grades dans les loges symboliques. C'est ainsi que nous le trouvons opérant à Bordeaux en 1762 (2. Ibid.). Là, comme sur [page 35] plusieurs points, il rencontra de vives oppositions ; mais son influence n'en fut pas moins considérable. Nous avons rapporté le témoignage si important de Joseph de Maistre à ce sujet (Liv. II, chap. V, § 3).

Martinez-Paschalis [sic] représente, dans la Maçonnerie, la kabale [sic] judaïque, et il est impossible de ne pas comparer son action à celle de certains Rose-Croix et Hermétiques du XVIIe siècle.

En 1623, Naudé, dans son Avis à la France sur les frères de la Rose-Croix, signalait dans leur doctrine secrète les points suivants dissimulés au milieu d'un fatras d'alchimie :

« Que par leur moyen le triple diadème du Pape sera bientôt réduit en poudre.
« Qu'ils ne reconnaissent que deux sacrements, avec les cérémonies de la primitive Eglise, renouvelées par leur société.
« Qu'ils reconnaissent la quatrième monarchie de l'empereur des Romains pour leur chef, aussi bien que de tous les chrétiens. »

Un quart de siècle après, un personnage dont le vrai nom est inconnu, mais qui se fait appeler Eyrenée Philalèthe, parcourt la France, l'Angleterre, la Hollande, l'Amérique, parlant d'une nouvelle religion humanitaire qui doit s'établir. Ses écrits ont une teinture judaïque très prononcée. L'humanitarisme s'y dessine déjà à la place du Christianisme (3. V. Histoire de la philosophie hermétique accompagnée d'un catalogue raisonne des écrivains de cette science (par Lenglet-Dufernoy), 3 vol. in 12, Paris, 1742, 1. I, p. 402.). Ce n'est évidemment pas sans une certaine relation antérieure, que cette appellation de Philalèthe est prise au commencement du XVIIIe siècle par le groupe de Toland (liv. II, chap. II, § 4) et plus tard par les éléments les plus avancés des sectes (liv. II, chap. V, § 7).

On croit généralement que les Juifs n'ont été reçus que de nos jours dans les loges. Effectivement, ils ont rencontré de l'opposition quand la Maçonnerie a voulu s'étendre, et il a fallu qu'elle organisât, pour attirer les simples, la mystification appelée les loges chrétiennes (v. liv. II, chap. VIII S, 1). Mais à l'époque primitive, les Juifs étaient reçus dans les loges symboliques. L'auteur des Francs-maçons écrasés affirme en avoir vu recevoir trois dans une loge de Londres. On leur fit prêter serment sur l'évangile de St-Jean, ce qui indique ou une profanation des livres saints [page 36] ou bien l'existence dans les loges de livres particuliers. Ailleurs, il dit que l'essence de la Maçonnerie est de faire abstraction de toute croyance religieuse, de recevoir également le juif et le chrétien. (4. Vers 1750, les loges de Bordeaux décidèrent de ne pas recevoir les Juifs, même maçons réguliers, ni comme visiteur, ni à aucun titre. (Chaine d'Union, 1872, p. 347.) Il y avait donc des Juifs dans la maçonnerie à cette époque.)

Après avoir fondé la secte des Illuminés français ou Martinistes et l'avoir propagée dans toute la France, Martinez-Paschalis disparut, soit qu'il ait dû quitter l'Europe pour l'Amérique, comme on le croit communément, soit qu'il soit mort obscurément, ainsi que semble l'indiquer son disciple St-Martin. Mais la secte n'en survécut pas moins. Elle se livrait aux pratiques de la théurgie et elle tira un grand parti de l'appui que lui donna par ses écrits le comte de St-Martin, si célèbre sous le nom de philosophe inconnu.

Né à Amboise, en 1743, d'une famille de la noblesse du pays, il fut initié à Bordeaux par Martinez-Paschalis. Plus tard, il se sépara de ses disciples, qui avaient leur principal centre à Lyon (5. Dans les dernières années de l'ancien régime, le lieutenant-général de police à Lyon, Antoine-François Prost de Roger, était, sous le nom d'Antonius eques ab Aquila, membre de la Stricte Observance, grand prieur de France et administrateur de la seconde province (Lyon) (Allgemeines Hunbduch der Freimaurerei h. v.). C'est ainsi que la monarchie était servie !), car il répugnait aux manifestations sensibles, très fréquentes et très réelles dans ces loges. Il n'en propagea pas moins par ses écrits et ses conversations, dans les salons aristocratiques, le faux mysticisme, que de Schroder, St-Germain et Cagliostro exploitaient si habilement au profit de la secte révolutionnaire, et qui ouvrit la porte à l'Illuminisme bien autrement actif de Weishaupt.

On trouve quelques indications intéressantes dans une correspondance qu'il eut de 1792 à 1797 avec un gentilhomme suisse, le baron de Kirchberger-Liebistorf, membre du grand Conseil de Berne. Elle roule principalement sur le mysticisme et les anciens auteurs qui ont écrit sur ce sujet :

« Dans l'école où j'ai passé, il y a plus de vingt-cinq ans, les communications de tout genre étaient nombreuses et fréquentes et j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres, et dans cette part tous les signes indicatifs du Réparateur étaient compris (6. Correspondance inédite de S. C. de Saint-Martin avec le baron de Kirchberger, publié par L. Schauer (In-8°, Paris Dentu 1860). Lettre du 6 mars 1796. Dans une lettre postérieure du 11 juillet 1796, Saint-Martin s'exprime ainsi : « Notre première école a des choses précieuses. Je suis même tenté de croire que Martinez-Pasqualis dont vous me parlez (et qui, puisqu'il faut le dire, était notre maître) avait la clef active de tout ce que notre cher Boehme expose dans ses théories, mais qu'il ne nous croyait pas en état de porter ces hautes vérités....... Je suis persuadé que nous aurions fini par y arriver, si nous l'eussions conservé plus longtemps ; mais à peine avions-nous commencé à marcher ensemble que la mort nous l'a enlevé. »). Or, vous n'ignorez plus [page 37] que ce Réparateur et la cause active sont la même chose. Malgré cela, comme j'avais été mené là par une initiation, et que le danger des initiations est de nous livrer aux violents esprits du monde comme c'est là ce qui arriva à Adam lorsqu'il s'initia dans son imagination, (Mensch-Werdung, 3e partie, ch. 6, n° 1), et que son désir n'était pas totalement de Dieu, je ne puis répondre que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes d'emprunt ; car la porte est ouverte à toutes les initiations, et c'est ce qui rend ces voies si erronées et si suspectes. Je sais que l'Allemagne est remplie de ces initiations ; je sais que le cabinet de Berlin ne se conduit et ne conduit son roi que par là ; or jusqu'à présent il n'a pas à s'en louer ; je sais enfin que la terre est remplie de ces prodiges; mais je vous répète qu'à moins que les choses ne partent du centre même, je n'y donne pas ma confiance... »

On a vu (liv. I, chap. II, § 2) de quelle autorité jouit Saint-Martin en Allemagne. De son vivant, malgré sa vie retirée, il avait une notoriété considérable, et il est très significatif de constater qu'en 1791 l’Assemblée législative le désigna à Louis XVI comme l'un de ses candidats aux fonctions de gouverneur du jeune Dauphin. Faire du représentant de la monarchie très chrétienne un illuminé, quel coup de maitre pour la secte!

Pendant toute la Terreur, Saint-Martin vécut paisiblement. Dans sa correspondance avec le baron de Kirchberger-Liebistorf, il fait rarement allusion aux terribles évènements qui se passaient alors. Sans doute, la prudence lui en faisait une loi ; il le laisse entendre à plusieurs reprises. Mais les crimes du temps ne lui causèrent pas l'horreur qu'en éprouvait, par exemple, l'infortuné Cazotte. Le 6 janvier 1794 (17 nivôse an II), il écrit :

« J'espère que l'horizon politique ne vous parait pas tout à fait aussi noir qu'il y a quelque temps. Pour moi je n'ai jamais douté que la Providence ne se mêlât de notre révolution et qu'il n'était pas possible qu'elle reculât. Je crois plus que jamais que les choses iront à leur terme et auront une finale bien importante et bien instructive pour le genre humain. »

Lui et son correspondant paraissent très opposés à l'impiété [page 38] brutale, au matérialisme grossier des hommes de la secte de Nicolaï en Allemagne et des anarchistes en France (7. Ibidem, p. 195 et suiv., et p. 284.). Mais cette vive hostilité contre l'Eglise romaine et le sacerdoce régulier que J. de Maistre signalait en eux (liv. II, chap. V, § 3), les unit en définitive avec ceux dont les procédés choquent le plus leurs instincts aristocratiques. Ils rêvaient un gouvernement théocratique, comme plus tard St-Simon et Auguste Comte, et, en 1797, ils croyaient toucher à de leur millenium.

Nous avons anticipé sur l'histoire des sectes pendant la Révolution. A l'époque où Martinez-Paschalis commençait à introduire en France les hauts grades, vers 1750, le régime de la Stricte Observance se propageait en Allemagne. Il reproduisait dans ses grades supérieurs les allégories des Rose-Croix (8. Archives littéraires de l'Europe, n° du 31 janvier 1805.). Il se répandit aussi en France, concurremment avec les divers systèmes écossais et martinistes.

On trouve, avons-nous dit, dans l'histoire des loges la trace de beaucoup d'oppositions faites aux divers systèmes basés sur les hauts grades ; cependant, ceux-ci finirent par triompher.

En 1776, un traité d'alliance fut conclu entre les Directoires écossais et le Grand-Orient, aux termes duquel les premiers conservèrent toute liberté pour établir des chapitres des hauts grades au sein des loges, le Grand-Orient se réservant seulement une juridiction exclusive sur les trois grades symboliques (9. Monde maçonnique, juin 1880, p. 81.). Les Stuartistes furent définitivement éliminés ; mais les Martinistes et les Swedenborgiens s'allièrent aux Illuminés de Weishaupt, et les uns et les autres triomphèrent au convent de Willemsbad [sic pour Wilhelmsbad]. Cette alliance fut encore scellée au convent de Paris de 1785 (liv. II, chap. V, $ 7), où Cagliostro prit une part active, comme représentant des hauts grades, malgré les escroqueries et crimes de toutes sortes auxquels il venait de se livrer pendant son séjour à Lyon (10. Séjour de Cagliostro à Lyon, de 1784 à 1785, A. P. (Antoine Pericaud), Lyon, imprimerie de Rossary, in-8° (1832).).

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