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1836 – Bibliothèque universelle de Genève

1836 bibliotheque geneve t4Bibliothèque universelle de Genève
Nouvelle série – Tome quatrième – Juillet 1836
Genève, chez B. Glaser, rue de la Pélisserie, n° 133
Paris chez Anselin, successeur de Magimel, rue Dauphine, n° 36
1836 - http://books.google.fr/books?id=IQEbAAAAYAAJ

Compte-rendu du livre de Balzac : Le Lys dans la vallée

Le Lys dans la vallée, par M. de Balzac. Paris, Verdet. 2vol. in-8°. 15 fr.

Décidément il paraît que M. de Balzac vise à une réputation de savant. Celle de conteur ne suffit plus à son ambition, il aspire à se voir placé au nombre des érudits, et la manière dont il s'y prend pour arriver à son but, est fort curieuse en vérité. Nous l'avons déjà vu, il y a quelque temps, dans son livre mystique, parlant de Swedenborg et de ses obscures rêveries, comme d'amis intimes qu'il connaissait à fonds ; Saint-Martin, le visionnaire, paraissait également lui être très familier ; en compagnie de ces deux Messieurs il s'embarquait volontiers pour la région des nuages et s'en allait visiter les merveilles du ciel et de l'enfer. Aujourd'hui le Lys dans la vallée nous le montre fort expert dans toutes les nomenclatures scientifiques. On dirait vraiment que M. Aimé Paris lui a prêté ses formules de mnémotechnie, et qu'il s'en est habilement servi pour meubler sa mémoire de tous les termes propres aux sciences naturelles. Muni de cette nombreuse pacotille il en a enrichi son style en y semant à profusion tous ces mots barbares, empruntés au grec, qui font une bien singulière figure au milieu des intrigues langoureuses [p.119] d'un amour platonique. Ils ne s'étaient jamais sans doute trouvés à pareille fête. M. de Balzac est principalement fort sur la botanique : demandez-lui la description d'un bouquet, d'une fleur, il ne vous fera pas grâce d'une étamine, pas grâce d'une anthère ou d'un grain de pollen. Ces pédantesques prétentions font du Lys dans la vallée une lecture difficile et passablement ennuyeuse. Si l'auteur pense donner ainsi de l'originalité à son style, il ne lui donne bien certainement ni grâce, ni clarté, et les barbarismes les plus étranges abondent dans presque toutes les pages de son roman. Dans le procès auquel cette production a donné lieu entre l'auteur et la Revue de Paris, l'avocat de la Revue sut en profiter avec esprit pour exciter l'hilarité de son auditoire, en citant un certain nombre de phrases amphigouriques, et cette mordante critique ne s'adressait pas seulement à M. de Balzac, le public pouvait bien en prendre sa part, car il est inconcevable qu'on ait accueilli avec tant de faveur de tels ouvrages, qu'on ait fait à leur auteur une réputation assez colossale pour que les éditeurs de tous les pays se le disputent, et qu'on paie ses manuscrits au poids de l'or. Ne mériterait-il pas plutôt d'être traité comme fit Pantagruel de ce certain écolier limousin, qui, sur sa demande, lui répondit qu'il venait de l’alme, et inclyte urbe que l'on vocite Lutèce, et, sur ce que Pantagruel le prenait pour un hérétique, ajouta : Seignor non, car libentissimement de ce qu'il illucesce quelque minutule lesche du iour, ie demigre en quelqu'ung de ces tant bien architectez moustiers : et là, me irrorant de belle eau lustrale, grignotte d'ung transon de quelque missicque precation de nos sacrificules. Et submirmillant mes précules horaires, elue et absterge mon anime de ses inquinamens nocturnes. Je revere les olvmpicoles. Je venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes… etc. [p.120]

Autant qu'on peut se ressembler, à quelques siècles de distance, M. de Balzac ressemble fort au Limousin. Comme lui il escorche la langue des savants, qui aujourd'hui n'est plus le latin, et comme lui aussi il aurait bon besoin de lire et d'étudier ce que dict le philosophe, et Aule Gelle, qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait Octavian Auguste, qu'il faut éviter les motz espaves, en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochiers de mer.

Si du moins on trouvait dans le Lys de la vallée un mérite d'invention, un talent de peintre dignes de racheter les fatigues d'une telle lecture. Mais non, le héros est une espèce de maniaque d'amour qui, dès son enfance, ne peut voir la nuque d'une femme sans s'y précipiter à peu près comme un jeune chat sur un morceau de foie ; l'héroïne est une femme fort habile à filer le parfait amour en tout bien tout honneur, qui aime son mari, respecte ses droits, sans pour cela cesser d'aimer son amant, auquel pour toute faveur elle donne quelquefois sa main à baiser en lui disant : Cher ! A quoi l'amant passionné répond en pressant contre ses lèvres la main qu'on lui abandonne : Chère ! Le mari est un autre maniaque d'une espèce moins traitable : c'est un brutal, sujet à des emportements qui le rendent malade et fort peu aimable. Voilà le trio dont M. de Balzac, qui se croit une connaissance parfaite du cœur humain, nous analyse minutieusement les moindres gestes et les moindres pensées, trouvant des analogies vraiment prodigieuses entre la prononciation de certaines lettres et la tendance du cœur vers telle ou telle passion, entre l'embonpoint ou la maigreur d'une femme et les faibles de son caractère, entre la pudeur d'une épouse vertueuse et les scrupules d'une hermine effarouchée. Voilà l'œuvre que [p.121] son auteur adresse à l'un de ses amis, comme la frise d'un édifice qu'il élève et où il a voulu inscrire son nom. C'est bien là le mot du jour, un édifice... un édifice avec frise et colonnes, un vrai temple grec sans doute, destiné à briller aux yeux de la postérité ; chacun aujourd'hui veut élever le sien, il n'y a pas jusqu'au plus chétif romancier qui ne prétende construire son édifice. Pauvre édifice, hélas ! Tas de feuilles mortes que le souffle du vent dispersera demain, que le temps réduira en poussière avant même que sa faux s'appesantisse sur leurs auteurs qui, pour la plupart, n'emporteront déjà plus avec eux dans la tombe que le triste souvenir de leurs ridicules prétentions.