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1836 – Buchez & Roux - Histoire parlementaire de la révolution française

1836 hre parlementaire revolutionHistoire parlementaire de la révolution française ou journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815, contenant La narration des évènements ; les Débats des Assemblées ; les Dicsussions des principales Sociétés populaires, et particulièrement de la Société des Jacobins ; les Procès Verbaux de la Commune de Paris ; les Séances du Tribunal révolutionnaire ; le Compte Rendu des principaux procès politiques ; le Détail des budgets annuels ; le Tableau du mouvement moral, extrait des journaux de chaque époques, etc. ; précédée d’une introduction sur l’histoire de France jusqu’à la convocation des États Généraux.
Par P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux
Tome vingt-neuvième.
Paris. Paulin, libraire, rue de Seine Saint Germain, n° 33
M. DCCC. XXXVI - http://books.google.fr/books?id=YV8PAAAAQAAJ

Préface. Extrait pages XIV-XVI

Voyons les révolutionnaires. Ils proclamèrent la fraternité, l’égalité et la liberté. Le clergé anathématisa cette légende. Ils voulurent abolir progressivement les privilégies de la naissance. Le clergé leur résista.

A la veille d’une banqueroute que lui avaient léguée ses derniers rois, sans finances, sans crédit, en proie à la famine et menacée d’une guerre européenne, la France n’avait d’autre ressource que dans les biens du clergé. Les révolutionnaires les déclarèrent propriété nationale, en assurant par des pensions l’existence des usufruitiers. Le clergé protesta. Non seulement il manqua volontairement à tous ses devoirs, mais encore il ne cessa de conspirer contre ceux qui les remplissaient à sa place, excitant la guerre civile et la guerre étrangère contre la bannière où la nation avait écrit la parole souveraine de Jésus-Christ.  Les prêtres furent poursuivis comme zélateurs de la monarchie héréditaire absolue, de l’aristocratie selon la naissance, et de l’aristocratie selon l’argent ; comme amis des rois, des nobles et des riches, et ennemis du peuple et des pauvres. Il y a longtemps qu’un philosophe en a fait la remarque : la révolution fut un châtiment et non pas une persécution. Elle châtia surtout les crimes du clergé. En 1794, sous l’impression des événements, Saint-Martin développa cette pensée dans une brochure trop peu connue et qui a certainement inspiré au comte J. de Maistre son livre des Considérations sur la France, composé en 1797. Ce sont les mêmes vues générales de part et d’autre sauf que de Maistre a mêlé sa superstition aristocratique et sa politique juive aux conceptions un peu plus évangéliques et partant un peu plus morales de Saint-Martin. Au reste, ce n’est pas la seule fois que de Maistre a puisé dans les écrits du chef des illuminés. Les Soirées de Saint-Pétersbourg sont pleines d’opinions martinistes. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en plaçant sous leurs yeux les passages de la brochure de Saint-Martin conforme aux conclusions de notre préface ; bien entendu que cette conformité de conclusions, dans le cas particulier, est la seule chose qui nous soit commune avec l’homme du [sic] désir, dont nous rejetons entièrement le système philosophique tant dans ses généralités que dans ses conséquences.

« … Il est encore des Français qui loin de penser que les vérités religieuses aient eu à souffrir du renversement de la ci-devant église, sont persuadés qu’elles ne peuvent qu’y gagner infiniment. Je suis du nombre de ces Français. Je crois voir la Providence se manifester à tous les pas que fait notre étonnante révolution. Je crois que sa main équitable a eu pour objet de détruire les abus qui avaient infecté l’ancien gouvernement de France dans toutes les parties : abus parmi lesquels l’ambition des prêtres et leurs sacrilèges malversations ont tenu le premier rang. Je crois qu’après avoir extirpé ces abus si majeurs, la providence donnera au peuple français, et par la suite à bien d’autres [p.XV] peuples, des jours de lumière et de paix dont nos pensées ne peuvent peut-être pas encore évaluer tout le prix…

» … Quand on contemple la révolution dans ses détails on voit que, quoiqu’elle frappe à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu’elle frappe plus fortement encore sur le clergé. Car la noblesse elle-même, cette excroissance monstrueuse parmi des individus égaux par leur nature, ayant déjà été si abaissée en France par quelques monarques et par leurs ministres, n’avait plus à perdre, pour ainsi dire, que de vains noms et que des titres imaginaires ; au lieu que le clergé, étant dans la jouissance de tous ses droits factices et de toutes ses usurpations temporelles, devait éprouver sous tous les rapports le pouvoir de la main vengeresse qui conduit la révolution ; attendu qu’on ne peut guère se refuser à regarder les prêtre comme les plus coupables et comme les seuls auteurs de tous les torts et de tous les crimes des autres ordres.

» En effet, c’est le clergé qui est la cause indirecte des crimes des rois, parce que c’est le prêtre qui, selon les expressions de l’Écriture, devait être la sentinelle d’Israël, et qui, au contraire, abusant des paroles adressées à Moïse, à Samuel et à Jérémie, s’est arrogé le droit d’instituer et de destituer les rois, de les consacrer et de légitimer ensuite tous leurs écarts et tous leurs caprices, pourvu qu’ils eussent soin d’alimenter l’ambition et la cupidité de ce même prêtre ; enfin, parce que ces rois, qu’il regardait comme ses créatures, enfantaient partout en son nom, tous ces abus qui, sortant d’une racine déjà altérée, se communiquaient naturellement et progressivement à toutes les branches de l’état… le clergé n’a cherché qu’à établir son propre règne, tout en parlant de Dieu, dont souvent il ne savait pas même défendre l’existence..... Il lui avait été dit de donner gratuitement les trésors qu’il avait reçus gratuitement ; mais, qui ne sait comment il s’est acquitté de cette recommandation !... Aussi cette destruction du clergé n’aurait jamais pu avoir lieu en France par les seuls efforts de la puissance humaine, attendu que les rois, même dans le temps de leur plus grande élévation, n’auraient pas pu porter la moindre atteinte aux droits de ce clergé, sans s’exposer ; au lieu que la puissance des rois n’a pas plus tôt été resserrée, qu’il s’est vu renversé dans ses possessions, dans ses grandeurs, et ensuite dans sa considération, au point qu’il est comme réduit aujourd’hui à abjurer jusqu’aux moindres traces de son existence.

» Seraient-ce aussi les efforts de la seule puissance humaine qui eussent pu renverser le monarque français, ce monarque, que ce même clergé nommait son bras droit, ce monarque qui, dans l’opinion politique, était au-dessus de tous les rois de l’Europe, ce monarque enfin qui, se trouvant précipité le premier de tous ses collègues, leur donne par là une leçon assez instructive pour qu’ils ne négligent pas d’y faire attention ? Ils ont une grande méprise à expier, celle de concentrer toute une nation dans un seul homme et dans ceux qui peuvent tenir à [p.XVI] lui, tandis que c’est à tous les hommes d’un état à s’oublier, pour se dévouer et ne se voir que dans la nation...... Ils n’ont pas vu qu’aucune force humaine toute seule n’eût pu opérer tous ces faits prodigieux qui s’accumulent journellement devant nous, parce qu’aucune pensée humaine toute seule n’eût pu en concevoir le projet ; ils n’ont pas vu que les agents même de notre révolution l’ont commencée sans avoir de plan établi, et qu’ils sont arrivés à des résultats sur lesquels ils n’avaient sûrement pas compté. Ils n’ont pas vu que la révolution n’a commencé par un grand pays comme la France, que pour en assurer d’avance le succès : car si elle eût commencé dans des pays d’une moindre prépondérance, comment eût elle pu résister seule à tous les ennemis qui l’eussent attaquée ? Ils n’ont pas vu,que dès l’origine de cette révolution, toutes les tentatives qu’on a faites contre elle ont tourné à son avantage ; ils n’ont pas vu que, n’y ayant aucun chef de parti dans cette révolution, des mains malfaisantes peuvent faire disparaître quelques-uns des agents employés à cette grande œuvre, sans qu’elle cesse pour cela d’avoir son cours, puisqu’on ne détruit pas un parti dont on ne peut connaître ni atteindre le chef.... Il n’était pas difficile de prévoir qu’en éprouvant les effets de l’étoile surprenante qui veille sur notre révolution, nos ennemis finiraient par fuir tous devant nous, et par dire, comme les mages de Pharaon à la vue des prodiges de Moise : Ici est le doigt de Dieu. Mais ils se repentiront de n’avoir pas fait cet aveu plus tôt et d’avoir cru qu’ils pourraient se conduire avec une grande nation, libre et veillant elle-même à ses propres intérêts, comme ils en agissaient autrefois avec un cabinet ministériel. Ils se repentiront d’avoir cru ne nous faire qu’une guerre ordinaire et humaine ; tandis que, quand on veut tout observer soigneusement, on voit que notre révolution actuelle est une guerre de religion, quoique ce mot soit comme effacé aujourd’hui de toutes nos délibérations, de toutes nos institutions et de toutes nos opérations politiques. La providence s’occupe plus des choses que des mots : ce sont les hommes qui s’occupent plus des mots que des choses....» (Lettre à un ami, ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la révolution française. — Paris, an III., p. 13 et suivantes.)