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Sainte-Beuve – Critiques et portraits littéraires - Tome II

1836 sainte beuve t2Critiques et portraits littéraires, par Charles-Augustin Sainte-Beuve - Tome II
Paris. Eugène Renduel, rue des grands Augustins, 22
1836 - https://books.google.fr/books?id=z34tAAAAMAAJ

Lamartine. Extrait, pages 33-46

De tout temps et même dans les âges les plus troublés, les moins assujettis à une discipline et à une croyance, il y a eu des âmes tendres, pénétrées, ferventes, ravies d'infinis désirs et ramenées par un naturel essor aux régions absolues du Vrai, de la Beauté et de l'Amour. Ce monde spirituel des vérités et des essences, dont Platon a figuré l'idée sublime aux sages de notre occident, et dont le Christ a fait quelque chose de bon, de vivant et d'accessible à tous, ne s'est jamais [34] depuis lors éclipsé sur notre terre : toujours, et jusque dans les tumultueux déchirements, dans la poussière des luttes humaines, quelques témoins fidèles en ont entendu l'harmonie, en ont glorifié la lumière et ont vécu en s'efforçant de le gagner. Le plus haut type, parmi ceux qui ont produit leur pensée sur ces matières divines, est assurément Dante, comme le plus édifiant parmi ceux qui ont agi d'après les divines prescriptions est saint Vincent de Paule. Pour ne parler ici que des premiers, de ceux qui ont écrit, des théologiens, théosophes, philosophes et poètes (Dante était tout cela), on vit par malheur, dans les siècles qui suivirent, un démembrement successif, un isolement des facultés et fonctions que le grand homme avait réunies en lui : et ce démembrement ne fut autre que celui du catholicisme même. La théologie cessa de tout comprendre et de plonger dans le sol immense qui la nourrissait : elle se dessécha peu à peu, et ne poussa plus que des ronces. La philosophie, se séparant d'elle, s'irrita et devint un instrument ennemi, une hache de révolte contre l'arbre révéré. Les poètes et artistes, s'inspirant moins à la source de toute vie et de toute création, déchurent du premier rang où ils siégaient [sic] dans la personne de Dante, et la plupart finirent par retomber à ce sixième degré où Platon les avait [35] relégués au bas de l'échelle des âmes, un peu au-dessus des ouvriers et des laboureurs. La théosophie, c'est-à-dire l'esprit intelligent et intime des religions, s'égara, tarit comme une eau hors de son calice, ou bien se réfugia dans quelques cœurs et s'y vaporisa en mystiques nuées. C'est là que les choses en étaient venues au dix-huitième siècle, principalement en France. Et pourtant les âmes tendres, élevées, croyant à l'exil de la vie et à la réalité de l'invisible, n'avaient pas disparu ; la religion, sous ses formes rétrécies, en abritait encore beaucoup ; la philosophie dominante en détournait quelques-unes sans les opprimer entièrement. Mais toutes manquaient d'organe général et harmonieux, d'interprète à leurs vœux et à leurs soupirs, de poète selon le sens animé du mot. Racine dans quelques portions de son œuvre, dans les chœurs de ses tragédies bibliques, dans le trop petit nombre de ses hymnes imités de saint Paul et d'ailleurs, avait laissé échapper d'adorables accents, empreints de signes profonds sous leur mélodieuse faiblesse. En essayant de les continuer, d'en faire entendre de semblables, non point parce qu'il sentait de même , mais parce qu'il visait à un genre littéraire, Jean-Baptiste égarait toute spiritualité dans les échos de ses rimes sonores : Racine fils, bien débile sans doute, était plus voisin de son [36] noble, père, plus vraiment touché d'un des pâles rayons. Mais où trouver l'âme sacrée qui chante ? Fénelon n'avait pas de successeur pour la tendresse insinuante et fleurie, pas plus que Mallebranche pour l'ordre majestueux et lucide. En même temps que l'esprit grave, mélancolique, de Vauvenargues, retardé par le scepticisme, s'éteint avant d'avoir pu s'appliquer à la philosophie religieuse où il aspire, des natures sensibles, délicates, fragiles et repentantes, comme mademoiselle Aïssé, l'abbé Prévost, Gresset, se font entrevoir et se trahissent par de vagues plaintes ; mais une voix expressive manque à leurs émotions ; leur monde intérieur ne se figure ni ne se module en aucun endroit. Plus tard, Diderot et Rousseau, puissances incohérentes, eurent en eux de grandes et belles parties d'inspiration ; ils ouvrent des jours magnifiques sur la nature extérieure et sur l'âme ; mais ils se plaisent aussi à déchaîner les ténèbres. C'est une pâture mêlée et qui n'est pas saine que la leur. La raison s'y gonfle, le cœur s'y dérange, et ils n'indiquent aucune guérison. Ils n'ont rien de soumis ni de constamment simple : la colère en eux contrarie l'amour. Cela est encore plus vrai de Voltaire, qui toutefois dans certains passages de Zaïre, surtout dans quelques-unes de ses poésies diverses, a effleuré des cordes touchantes, deviné [37] de secrets soupirs, mais ne l'a fait qu'à la traverse et par caprices rapides. Il y a de la rage et trop d'insulte dans les cris étouffés de Gilbert.

[Saint-Martin]

Un homme, un homme seul au dix-huitième siècle, nous semble recueillir en lui, amonceler dans son sein et n'exhaler qu'avec mystère, tout ce qui tarissait ailleurs de pieux, de lucide et de doux, tout ce qui s'aigrissait au souffle du siècle dans de bien nobles âmes ; humilité, sincérité parfaite, goût de silence et de solitude, inextinguibles élancements de prière et de désir, encens perpétuel, harpe voilée, lampe du sanctuaire, c'était là le secret de son être, à lui ; cette nature mystique, ornée des dons les plus subtils, éveille l'idée des plus saints emblèmes. Au milieu d'une philosophie matérialiste envahissante et d'un christianisme de plus en plus appesanti, la quintessence religieuse s'était réfugiée en sa pensée comme en un vase symbolique, soustrait aux regards vulgaires. Ce personnage, alors inconnu et bien oublié de nos jours, qui s'appelait lui-même à travers le désert bruyant de son époque le Robinson de la spiritualité, que M. de Maistre a nommé le plus aimable et le plus élégant des théosophes, créature de prédilection véritablement faite pour aimer, pour croire et pour prier, Saint-Martin s'écriait, en s'adressant de bien loin aux hommes de son temps, dans ce [38] langage fluide et comme imprégné d'ambroisie, qui est le sien : « Non, homme, objet cher et sacré pour mon cœur, je ne craindrai point de t'avoir abusé en te peignant ta destinée sous des couleurs si consolantes. Regarde-toi au milieu de ces secrètes et intérieures insinuations qui stimulent si souvent ton âme, au milieu de toutes les pensées pures et lumineuses qui dardent si souvent sur ton esprit, au milieu de tous les faits et de tous les tableaux des êtres pensants, visibles et invisibles, au milieu de tous les merveilleux phénomènes de la nature physique, au milieu de les propres œuvres et de tes propres productions ; regarde-toi comme au milieu d'autant de religions ou au milieu d'autant d'objets qui tendent à le rallier à l'immuable vérité. Pense avec un religieux transport que toutes ces religions ne cherchent qu'à ouvrir tes organes et tes facultés aux sources de l'admiration dont tu as besoin… Marchons donc ensemble avec vénération dans ces temples nombreux que nous rencontrons à tous les pas, et ne cessons pas un instant de nous croire dans les avenues du Saint des Saints. » N'est-ce pas un prélude des Harmonies qu'on entend ? Un bon nombre des psaumes ou cantiques, qui composent l'Homme de Désir, pourraient passer pour de larges et mouvants canevas, jetés [39] par notre illustre contemporain, dans un de ces moments d'ineffable ébriété où il chante :

Encore un hymne, ô ma lyre !
Un hymne pour le Seigneur !
Un hymne dans mon délire,
Un hymne dans mon bonheur !

Aux soi-disant poètes de son époque qui dépensaient leurs rimes sur des descriptions, des tragédies ou des épopées, toutes de convention et d'artifice, Saint-Martin fait honte de ce matérialisme de l'art :

Mais voyez à quel point va votre inconséquence !
Vous vous dites sans cesse inspirés par les cieux,
Et vous ne frappez plus notre oreille, nos yeux,
Que par le seul tableau des choses de la terre;
Quelques traits copiés de l'ordre élémentaire,
Les erreurs des mortels, leurs fausses passions,
Les récits du passé, quelques prédictions
Que vous ne recevez que de votre mémoire,
Et qu'il vous faut suspendre où s'arrête l'histoire ;
Voilà tous vos moyens, voilà tous les trésors
Dont vous fassent jouir vos plus ardents efforts !

Par malheur, Saint-Martin lui-même, ce réservoir immense d'onction et d'amour, n'avait qu'un instrument incomplet pour se répandre; le peu de poésie qu'il a essayée, et dont nous venons de donner un échantillon, est à peine tolérable ; bien plus, il n'eut jamais l'intention d'être [40] pleinement compris. Lié à des doctrines occultes, s'environnant d'obcurités [sic] volontaires, tourné en dedans et en haut, il n'est là, en quelque sorte, que pour perpétuer la tradition spiritualiste dans une vivacité sans mélange, pour protester devant Dieu par sa présence inaperçue, pour prier angéliquement derrière la montagne durant la victoire passagère des géants. J'ignore s'il a gagné aux voies trop détournées, où il s'est tenu, beaucoup d'âmes de mystère ; mais il n'a en rien touché le grand nombre des âmes accessibles d'ailleurs aux belles et bonnes paroles, et dignes de consolation. Il faut, en effet, pour arriver à elles, pour prétendre à les ravir et à être nommé d'elles leur bienfaiteur, joindre à un fonds aussi précieux, aussi excellent que celui de l'Homme de Désir, une expression peinte aux yeux sans énigme, la forme à la fois intelligente et enchanteresse, la beauté rayonnante, idéale, mais suffisamment humaine, l'image simple et parlante comme l'employaient Virgile et Fénelon, de ces images dont la nature est semée, et qui répondent à nos secrètes empreintes ; il faut être un homme du milieu de ce monde, avoir peut-être moins purement vécu que le théosophe, sans que pourtant le sentiment du Saint se soit jamais affaibli au cœur ; il fait enfin croire en soi et oser, ne pas être humble de l'humilité contrite des solitaires, et aimer un [41] peu la gloire comme l'aimaient ces poètes chrétiens qu'on couronnait au Capitole.

[Rousseau – Mde de Staël - Bernardin de Saint- Pierre - Chateaubriand]

Rousseau, disions-nous, avait eu de grandes parties d'inspiration; il avait prêté un admirable langage à une foule de mouvements obscurs de l'âme et d'harmonies éparses dans la nature. La misanthropie et l'orgueil qui venaient à la traverse, les perpétuelles discussions qui entrecoupent ses rêveries, le recours aux hypothèses hasardées, et, pour parler juste, un génie politique et logique, qui ne se pouvait contraindre, firent de lui autre chose qu'un poète qui charme, inonde et apaise. Et puis c'était de la prose; or, la prose, si belle, si grave, si rhythmique [sic] qu'on la fasse (et quelle prose que celle de Jean-Jacques !), n'est jamais un chant. A Rousseau, par une filiation plus ou moins soutenue, mais étroite et certaine à l'origine, se rattachent Bernardin de Saint-Pierre, madame de Staël et M. de Chateaubriand. Tous les trois se prirent de préférence au côté spiritualiste, rêveur, enthousiaste, de leur auteur, et le fécondèrent selon leur propre génie. Madame de Staël se lança dans une philosophie vague sans doute et qui, après quelque velléité de stoïcisme, devint bientôt abandonnée, sentimentale, mais resta toujours adoratrice et bienveillante. Bernardin de Saint-Pierre répandit sur tous ses écrits la teinte [42] évangélique du Vicaire savoyard. M. de Chateaubriand, sorti d'une première incertitude, remonta jusqu'aux autels catholiques dont il fêta la dédicace nouvelle. Ces deux derniers, qui, sous l'appareil de la philanthropie ou de l'orthodoxie, couvraient des portions de tristesse chagrine et de préoccupation assez amère, dont il n'y a pas trace chez leur rivale expansive, avaient le mérite de sentir, de peindre, bien autrement qu'elle, cette nature solitaire qui, tant de fois, les avait consolés des hommes; ils étaient vraiment religieux par là, tandis qu'Elle, elle était plutôt religieuse en vertu de ses sympathies humaines. Chez tous les trois, ce développement plein de grandeur auquel, dans l'espace de vingt années, on dut les Etudes et les Harmonies de la Nature, Delphine et Corinne, le Génie du Christianisme et les Martyrs, s'accomplissait au moyen d'une prose riche, épanouie, cadencée, souvent métaphysique chez madame de Staël, purement poétique dans les deux autres , et d'autant plus désespérante, en somme, qu'elle n'avait pour pendant et vis-à-vis que les jolis miracles de la versification delilienne. Mais Lamartine était né.

[Lamartine]

Ce n'est plus de Jean-Jacques qu'émané directement Lamartine; c'est de Bernardin de Saint-Pierre, de M. de Chateaubriand et de lui-même. [43] La lecture de Bernardin de Saint-Pierre produit une délicieuse impression dans la première jeunesse. Il a peu d'idées, des systèmes importuns, une modestie fausse, une prétention à l'ignorance, qui revient toujours et impatiente un peu. Mais il sent la nature, il l'adore, il l'embrasse sous ses aspects magiques, par masses confuses, au sein des clairs de lune où elle est baignée ; il a des mots d'un effet musical et qu'il place dans son style comme des harpes éoliennes, pour nous ravir en rêverie. Que de fois, enfant, le soir, le long des routes, je me suis surpris répétant avec des pleurs son invocation aux forêts et à leurs résonnantes clairières ! Lamartine, vers 1808, devait beaucoup lire les Études de Bernardin ; il devait dès lors s'initier par lui au secret de ces voluptueuses couleurs dont plus tard il a peint dans le Lac son souvenir le plus chéri :

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !

Le génie pittoresque du prosateur a passé tout entier en cette muse : il s'y est éclipsé et s'est détruit lui-même en la nourrissant. Aussi, à part Paul et Virginie, que rien ne saurait atteindre, Lamartine dispense à peu près aujourd'hui de la [44] lecture de Bernardin de Saint-Pierre ; quand on nommera les Harmonies, c'est uniquement de celles du poète que la postérité entendra parler. Lamartine, vers le même temps, aima et lut sans doute beaucoup le Génie du Christianisme, René : si sa simplicité, ses instincts de goût sans labeur ne s'accommodaient qu'imparfaitement de quelques traits de ces ouvrages, son éducation religieuse, non moins que son anxiété intérieure, le disposait à en saisir les beautés sans nombre. Quand il s'écrie à la fin de l'Isolement, dans la première des premières Méditations :

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

il n'est que l'écho un peu affaibli de cette autre voix impétueuse : Levez-vous, orages désirés, qui devez emporter René, etc. Rousseau, je le sais, agit aussi très puissamment sur Lamartine ; mais ce fut surtout à travers Bernardin de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand qu'il le sentit. Il n'eut rien de Werther ; il ne connut guère Byron de bonne heure, et même en savait peu de chose au delà du renom fantastique qui circulait, quand il lui adressa sa magnifique remontrance. Son génie préexistait à toute influence lointaine. André Chénier, dont la publication tardive [45] (1819) a donné l'éveil à de bien nobles muses, particulièrement à celle de M. Alfred de Vigny, resta, jusqu'à ces derniers temps, inaperçu et, disons-le, méconnu de Lamartine, qui n'avait rien, il est vrai, à tirer de ce mode d'inspiration antique, et dont le style était déjà né de lui-même à la source de ses pensées. J'oserai affirmer, sans crainte de démenti, que, si les poésies fugitives de Ducis sont tombées aux mains de Lamartine, elles l'ont plus ému dans leur douce cordialité et plus animé à produire, que ne l'eussent fait les poésies d'André, quand elles auraient paru dix ans plus tôt. Il ne goûte, il ne vénère que depuis assez peu d'années Pétrarque, le grand élégiaque chrétien, et son plus illustre ancêtre. Saint-Martin, que j'ai nommé, n'aura jamais été probablement de sa bien étroite connaissance. Lamartine n'est pas un homme qui élabore et qui cherche; il ramasse, il sème, il moissonne sur sa route ; il passe à côté, il néglige ou laisse tomber de ses mains; sa ressource surabondante est en lui ; il ne veut que ce qui lui demeure facile et toujours présent. Simple et immense, paisiblement irrésistible, il lui a été donné d'unir la profusion des peintures naturelles, l'esprit d'élévation des spiritualistes fervents, et l'ensemble de vérités en dépôt au fond des moindres cœurs. C'est une sensibilité reposée, méditative, [46] avec le goût des mouvements et des spectacles de la vie, le génie de la solitude avec l'amour des hommes, une ravissante volupté sous les dogmes de la morale universelle. Sa plus haute poésie traduit toujours le plus familier christianisme et s'interprète à son tour par lui. Son âme est comme l'idéal accompli de la généralité des âmes que l'ironie n'a pas desséchées, que la nouveauté n'enivre pas immodérément, que les agitations mondaines laissent encore délicates et libres. Et en même temps, sa forme, la moins circonscrite, la moins matérielle, la plus diffusible des formes dont jamais langage humain ait revêtu une pensée de poète, est d'un symbole constant, partout lucide et immédiatement perceptible…