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Le mysticisme théosophique. Bœhme, Extrait, pages 267-272

Le mysticisme fit en Angleterre des conquêtes plus brillantes, après avoir été fécondé par un théosophe allemand, Jacques Bœhme [né en 1575, près de Gœrlitz, dans la Haute-Lusace]. Élevé d'abord pour le métier de berger, qu'il échangea plus tard contre un autre, Bœhme se distingua très jeune par un esprit très religieux et très méditatif, frappé de ces paroles évangéliques : Mon père [page 268] céleste donnera l'esprit à ceux qui le lui demanderont. Attiré par cette promesse, il se développa rapidement dans la vie de prière et s'éleva dans la communion intime avec Dieu à un état de paix et d'illumination telle que trois fois il eut des intuitions ou des visions « et qu'il fut introduit à une contemplation, par le ravissement de son esprit astrologique, au centre de la nature et dans la lumière de l'essence divine. » —- En vain il chercha à s'en distraire; « le regard qu'il avait reçu devint clair en lui de plus en plus, en sorte qu'il put voir, pour ainsi dire, jusque dans le cœur de toutes les créatures et dans leur nature la plus intime. » Admirablement doué, il composa plusieurs ouvrages, d'abord pour lui seul, puis pour ses amis, s'attirant de vifs démêlés avec les théologiens. Lisant beaucoup et vivant dans l'intimité de trois médecins, saint homme et demeurant simple et honnête cordonnier jusqu'à la fin de ses jours, mais écrivant sans cesse il mourut eu 1624, au retour d'un voyage à Dresde, où il avait défendu ses ouvrages devant une commission théologique. [V. Aurora. — Les trois principes, publié à la suite de la troisième vision ou illumination. — La triple vie de l'homme. — En tout une trentaine d'écrits, réunis dans les quatre éditions d'Amsterdam, la première de 1675, in-4°; la deuxième en 10 vol. in-8° ; la troisième 2 vol. in-4°; la quatrième 6 vol. in-8°.]

La langue et la pensée philosophique de Bœhme sont également incultes. Non seulement il dit, par exemple, le Marcurius et le divin Salitter, au lieu de mercure et de salpêtre, mais souvent il emploie les mots d'une manière très arbitraire, de sorte que quand il parle par exemple de soufre, ce n'est pas le corps qu'il entend, mais l'essence de soufre. Il exprime aussi les qualités morales par des termes de chimie et parle de l'amertume de Dieu au lieu de parler de sa colère. Toute philosophie originale a un langage original; mais Bœhme, en dépit de son assurance, [page 269] sent les défauts du sien. Aussi l'allemand, si riche qu'il soit, est trop pauvre pour rendre sa pensée ; il regrette de ne pas savoir le latin pour peindre ses idées et s'enquiert de termes latins auprès des médecins, ses amis. Walter lui fournit celui d'Idea, et la personnifiant tout aussitôt, le théosophe en fait une belle vierge, toute céleste, d'une douce beauté: une déesse par lui corporellement et spirituellement exaltée jusqu'à l'idéal.

Ce qui le distingue comme penseur, c'est à la fois la richesse es idées et la confiance avec laquelle il en accepte l'abondance. Son âme est si vaste et si active que tout s'y réfléchit, l'univers intellectuel et physique, Dieu et la nature. Il n'est rien qu'il n'aborde et ne tranche.

Sa doctrine, issue de la théologie allemande, de l'alchimie et de la kabbale du XVIe siècle est mal exposée. C'est au fond une théologie et une philosophie de la nature, non pas mystique seulement, mais théosophique et panthéiste, empruntée, dans ses éléments, non pas à celle de Fludd, son contemporain, que Bœhme paraît n'avoir pas connu, mais à celle de Paracelse, qu'il cherche à mettre d'accord avec la Bible. Car, dit-il, toute science est l'œuvre du Saint-Esprit. Ce principe rassure sa conscience évangélique, et en son nom il passe et s'élève à tout ce qui le tente, s'efforçant de tout expliquer. Dans l'Aurore, il distingue ces trois sciences : 1° la philosophie, qui traite de la puissance divine, de la nature de l'univers, des étoiles et des éléments, de l'origine de toutes choses, du ciel et de la terre, des anges, des hommes et du diable, du paradis et de l'enfer, de tout ce qui est créé; 2° l'astrologie, qui traite des forces de la nature, des étoiles et des éléments, montre comment toutes les créatures en viennent, et comment, par elles, se fait le bien et le mal dans les hommes et les animaux ; 3° la théologie, qui traite du royaume du Christ, de son opposition contre [page 270] l'enfer, et montre comment il lutte contre l'empire de celui-ci.

C'est cette dernière science que Bœhme expose avec le plus de confiance, car c'est un théodidactos pour qui rien n'est trop élevé, si humble que soit sa piété. Dieu est le principe, la fin et la substance de toutes choses. Considéré en lui-même, il est mystère, réunissant en lui toutes les possibilités, mais n'offrant comme esprit ni qualité, ni attribut : c'est Dieu le Père. Comme substance distincte, comme lumière qui luit dans les ténèbres et comme volonté se reproduisant à sa ressemblance, c'est le Verbe ou le Fils. Comme expansion de lumière et manifestation de volonté, c'est l'Esprit divin.

L'homme est l'image de cette trinité par son esprit, par la lumière qui y brille, et par l'affection qui la met en jeu.

Les idées de Bœhme sur la nature se lient étroitement à sa théologie. Quant à la nature, il distingue celle qui est invisible et éternelle, et celle qui est visible et temporelle. La première, formée des essences qui entrent dans la composition des choses, est émanée de Dieu directement, la seconde indirectement. Les existences étaient d'abord confondues en son sein. Puis la volonté divine, se voyant en sa perfection absolue, a été saisie, pour elle-même, d'un amour, d'un désir irrésistible qui a constitué une division, une séparation en lumières et en ténèbres [idée empruntée à la cosmogonie phénicienne, à celle d'Hésiode et à celle des Gnostiques]. Enfin la lumière et les ténèbres, ces deux principes générateurs de toutes choses selon l'antique spéculation de l'Orient, s'étant divisés chacun à leur tour, ont donné lieu aux sept essences de toutes choses, qui sont : 1° le désir qui préside à la formation; 2° l'expansion; 3° l'amertume physique, et la volonté ou l'ensemble des affections naturelles [ensemble ces trois forment la colère d'où naissent l'enfer et la damnation] ; 4° le feu spirituel ou l'énergie instinctive; [page 271] 5° la lumière qui change le feu en amour, le fils de Dieu; 6° la sonorité ou l'intelligence, écho de la sagesse ou de la parole éternelle; 7° la forme et la substance au sein de laquelle se combinent les autres essences.

Au premier aspect il n'y avait là rien qui fût de nature à frapper les philosophes par la nouveauté des idées ni à éblouir l'intelligence par la clarté des démonstrations. Cela différait toutefois complètement, par le fond et la forme, des discussions de l'école. D'ailleurs Bœhme était fait pour agir fortement sur les esprits par une nature très poétique, une imagination très grandiose et très créatrice, une piété très profonde. En effet ce qu'il voulait essentiellement, c'était cette vie sainte indiquée par les paroles de Jésus-Christ : Mon père donnera le Saint-Esprit à ceux qui le lui demanderont; et c'est son grand mérite d'avoir jeté dans la spéculation philosophique sa sincère piété et son évangélique humilité. En ce sens, il a fait beaucoup de bien. Abstraction faite de la valeur de ses idées, il a été pour les cercles mystiques et la philosophie allemande ce que Spener a été pour la théologie redevenue évangélique et pour les cercles piétistes. Fort célébré de son temps en Allemagne et apprécié encore de Leibniz, le philosophus Teutonicus fut bientôt négligé des uns et bafoué des autres, et son règne est à jamais passé; mais son nom est encore porté aux nues par les panthéistes et par les mystiques de son pays.

D'abord recherchés en Hollande où le terrain était préparé depuis Roesbrock, ses écrits y furent recueillis et traduits par les soins du médecin Walter. Cet homme d'un zèle extrême voyagea six ans en Arabie, en Syrie et en Égypte à la recherche de la kabbale, de la magie et de l'alchimie, et il fit, dans l'intérêt d'une propagande mystique, le voyage d'Amsterdam, où il entretint même les hautes classes de la doctrine et des écrits de Bœhme [page 272] V. Kernhafter Anszug aus J. Bœhms Schriften. Amsterdam, 1718, in-4°, p. 45]. Ces travaux furent secondés dans les Pays-Bas par le savant Coménius [né en Moravie, 1592, mort à Amsterdam en 1671], dont les admirations se partageaient entre Bœhme et la célèbre Antoinette Bourignon, et qui publia plusieurs ouvrages estimés dans cette tendance [Synopsis physices. — Theatrum divinum. —Labyrinthe du monde. — Prodromus Pansophiæ. — Echo absurditatum. — Lux in tenebris, traduction des prophéties et des visions de Kotter, de Drabicius et de Catherine Poniatowska. — Orbis pictus]. D'Amsterdam Walter était allé à Paris avec le même dessein, mais non pas avec la même fortune. Ce ne fut que sur la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci que Saint-Martin étudia et traduisit les ouvrages de Bœhme [L'Aurore naissante, Les principes de l'essence divine. Le chemin pour aller au Christ].

En Angleterre Bœhme trouva dès l'origine des partisans et des continuateurs enthousiastes, et enfin un traducteur de ses œuvres [Law, Londres, 1765, 4 vol. in-4°, et 5 vol. en 1772].

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