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1873 - Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales

1873 Dictionnaire encyclopédiqueDictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Directeur : A. Dechambre
Deuxième série
Tome septième
Mer-Mil
Paris.
G. Masson, libraire de l’Académie de médecine
P. Asselin, libraire de la Faculté de médecine
Place de l’école de médecine
M DCCC LXXIII

Article Mesmérisme. I. Théorie et faits. - Extrait, pages 143-144

MESMÉRISME. Nous le disons dès en commençant, la question du mesmérisme, si l'on ne regardait qu'à l'intérêt scientifique, pourrait être, selon nous, écartée de ce Dictionnaire, ou tout au moins n'y tenir qu'une place extrêmement restreinte. Il ne faudrait pas pourtant que cette déclaration, parce qu'elle est préliminaire, fût considérée comme l'expression d'un parti pris, comme une sorte de fin de non-recevoir, motivée uniquement par des considérations philosophiques. Non ; elle sort d'une conviction réfléchie et basée tout à la fois sur la raison et sur l'expérience. C'est ce que nous essayerons de montrer plus loin.

Mais les erreurs de l'esprit humain font partie de son histoire tout autant que ses progrès ; et, quand une de ces erreurs a passionné une époque ; quand elle est en filiation avec d'autres croyances dont les siècles se sont tour à tour épris, le curieux, l'érudit, le philosophe même ne sauraient s'en désintéresser. Et comme le magnétisme animal, dans ses développements successifs comme dans son état rudimentaire, dans ses applications comme dans sa partie spéculative, est un objet très répandu de curiosité, nous croyons utile de nous étendre assez longuement sur les différentes phases de son histoire.

I. THÉORIES ET FAITS. Au commencement de l'année 1778, arrivait à Paris un docteur de Vienne, nommé Antoine Mesmer. C'était un homme assez instruit, plus physicien que médecin, doué d'un certain talent littéraire, actif, remuant, —enthousiaste ? nous ne le croyons guère, — mais vain et avide de renommée. Il quittait un pays où l'antique doctrine de l'Émanation reprenait faveur, où le gnosticisme d'un Swedenborg montrait des légions d'esprits incessamment échappés du sein de la Divinité sans l'épuiser ni la diminuer jamais, régissant pour leur bien ou pour leur mal l'âme et le corps de l'homme, arbitres conséquemment de sa santé physique et morale, mais accessibles à la prière et aux conjurations ;— où un prêtre du pays des Grisons, Gassner, après avoir pendant plusieurs années exorcisé les malades à Ratisbonne et ailleurs, venait à peine de, rentrer dans sa cure sur ordre de l'empereur Joseph. De ce milieu cabalistique, Mesmer tombait dans un autre, où le culte de plus en plus exclusif de la raison et de l'expérience ne mettait aucunement, comme on est déjà trop porté à le croire, l'esprit public en garde contre les surprises et l'appât naturel du merveilleux. Sous le règne de l'expérience, l'expérience décide de la crédibilité aux faits de toute nature ; et, se trouvant être un des instruments les plus difficiles à manier de la connaissance scientifique, elle peut, le plus aisément du monde, conduire à de grossières erreurs. Peu d'années avant Mesmer, le prétendu comte de Saint-Germain, qui avait eu l'honneur de vivre en commerce familier avec les plus grands hommes des siècles passés, voire, avec Jésus-Christ, n'avait guère eu moins de succès à la cour sceptique de Louis XV que Swedenborg à Stockholm ou Gassner dans la rêveuse Allemagne. La folie des rose-croix n'était pas plus guérie à Paris qu'elle ne l'était en Allemagne où, comme on sait, elle avait sévi avec une intensité particulière dans la première moitié du dix-septième siècle. Le chef de la secte des Élus, Martinez Pasqualis, était peut-être encore à Paris, où il avait établi un rite cabalistique ; et son digne disciple, Saint-Martin, distillait dans les salons [page 144] des grands seigneurs la quintessence de sa théosophie. Si le cimetière de Saint-Médard était fermé, ni les convulsionnaires n'étaient morts, ni les convulsions n’avaient cessé. L'extase de sœur Perpétue et de sœur Félicité, rouées de coups de chenet par le père Coutu, renforcé parfois d'un porte-faix, arrachait encore aux bonnes âmes des cris de pitié et d'admiration. Le mysticisme, la croyance aux esprits, aux puissances occultes maîtresses de la destinée humaine, étaient partout; et, bientôt, on allait voir un Joseph Balsamo balancer, par ses tours de magie et de sorcellerie, la réputation de Mesmer lui-même.

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Mesmérisme. – Extrait, pages 183-184

Ce que nous disons de l’œuvre des démons, la science, avec tout le respect possible, ne peut s'empêcher de le dire de l'œuvre des saints. Ce sont les magnétiseurs eux-mêmes qui l'y convient. Qu'on veuille bien remarquer que notre seul but ici est de montrer dans les pratiques anciennes les antécédents avérés du magnétisme. Un mauvais esprit ou l'esprit d'un bienheureux, ce sont toujours deux êtres que l'homme évoque à son profit. Les chrétiens qui se couchaient sur le tombeau de leurs martyrs sont les fils des païens qui allaient dormir dans le temple d'Isis ou dans celui d'Esculape, et les pères de ceux qui se tenaient les mains en croix sur le tombeau de Pâris. Et les morceaux de suaire ou de tunique, les portions d'ossement, parfois les bouts de nombril, ont la même destination et produisent les mêmes effets que les phylactères de la Grèce et les amulettes de la Rome païenne.

Quant à cette faculté intérieure réservée à certains hommes, en vertu de laquelle, par l'effet de la volonté, l'âme s'échauffe, s'exalte, se dégage du corps et se mêle comme une vapeur à une âme semblable, pour la pénétrer de ses sentiments et de sa pensée ; ou qui, en lui rendant toute la liberté d'un pur esprit, la fait s'élever aux régions supérieures pour la confondre avec l'esprit éternel, et là, dans la lumière et la charité divines, lui gagner la connaissance de l'avenir, la vue des choses éloignées, la notion inspirée de ce qu'on n'a jamais vu ni appris, une puissance d'amour surhumaine, le besoin et le don de faire le bien, et, par-dessus tout, de soulager les malades ; quant à cette faculté, il est bien fâcheux qu'elle n'ait pas existé réellement chaque fois qu'on l'a cru dans le cours des siècles. Nous avons déjà dit un mot de l'idée qu'on s'en formait dès la plus hante antiquité. Elle a été un des traits essentiels de la philosophie alexandrine, et c'est de là qu'elle a passé dans l'Italie, où l'Étrurie lui offrait un rituel tout formé de pratiques divinatoires. Prédire l'avenir a toujours été le privilège des individus affectés de quelques troubles nerveux. Dans les grandes occasions, on consultait les devins furieux, vates furibundi. « Il y a dans nos âmes, dit Quintus Cicéron à son frère, une faculté de pressentir qui nous vient du dehors et que les dieux ont mise en nous. Lorsque notre esprit, séparé de la matière, est brûlé d'un divin enthousiasme, cette faculté vivement excitée s'appelle fureur ». Et, comme pour résumer par anticipation les inventions du magnétisme spiritualiste sur le sommeil lucide, Posidonius (in Cicéron, De divinatione) admet trois espèces de songe : « Le premier, lorsque l'esprit prévoit de lui-même, en vertu de son affinité avec les dieux ; le second, lorsqu'il communique avec les âmes immortelles qui remplissent l'air… ; le troisième, lorsque les dieux conversent avec nous dans le sommeil. » La kabbale imprime à ces vues plus de force et de précision. Dans la kabbale, en effet, ces anges inférieurs et ces démons que nous rappelions tout à l'heure ne sont qu'un des aspects de la doctrine. L'autre est la détermination de trois principes spirituels de l'homme, dont le plus noble, l'âme, peut aller puiser dans le sein de Dieu, par l'extase, des connaissances surnaturelles. Mais voici le seizième siècle, avec Robert Fludd, van Helmont, Andreæ, Jacob Boehm (et plus tard Pordage), toute une phalange d'illuminés, séparés en bien des détails sur la question de la formation et de la composition du monde, sur le nombre et la fonction des esprits, les uns n'en admettant qu'un, principe et agent de la nature entière, les autres les comptant par dizaines, par centaines ; mais tous réunis dans un panthéisme [page 184] idéaliste, où l'homme, parcelle de Dieu, peut, à de certains moments et dans des  conditions déterminées, voir la vérité face à face. Au dire de van Helmont, nous avons été créés pour l'intuition, don de notre esprit immortel ; et, si nous en sommes réduits au raisonnement, c’est en punition de nos péchés, qui nous ont attiré une âme inférieure. Mais la supérieure a quelquefois le pouvoir de rompre cette liaison -compromettante, et elle recouvre alors son don primitif de divination. Cette théosophie; qui n'a jamais disparu et qui n'a cessé de se traduire de temps à autre par la catalepsie extatique, avec visions, prophéties, cures miraculeuses stigmatisations (Catherine de Bar, Marie Alacoque, la Cadière, mademoiselle Bose, etc…) a fourni aux dix-septième et dix-huitième siècles deux exemples qu'il faut citer : parce qu'il fait, pour ainsi dire, toucher du doigt la filiation de l'illuminisme avec le magnétisme ; l’autre, parce qu'il a singulièrement préparé les esprits à faire verser le magnétisme dans un spiritualisme absurde et dangereux. Le premier est madame Guyon, que le mysticisme conduisit au couvent et à la Bastille. Quand cette darne vaporeuse était trop imprégnée de la grâce, elle s'en trouvait si accablée qu'elle tombait en faiblesse, et il fallait la mettre au lit (comme une des somnambules de Husson), et elle ne revenait à. elle qu'après - avoir été déchargée de cet excédent de faveurs divines sur d'autres personnes. Beaucoup de grandes dames surtout, s'y prêtaient volontiers, et le duc de Chevreuse déclarait que, assis près de madame Guyon, il sentait distinctement l'effet de cette grâce qui, semblable à des effluves, se répandait sur lui et semblait l’attirer. Le second mystique, déjà cité au commencement de ce travail, est Saint-Martin, le philosophe inconnu. Il suffira de dire que, disciple du cabaliste moderne, Martinez Pasqualis, il se jeta à corps perdu dans l'illuminisme de Boëhm, qu'il fit connaître en France par des commentaires et des traductions. Quand Mesmer arriva à Paris, les philosophes et la. Cour ne s'y entretenaient que du ternaire universel, dont Saint-Martin venait de développer la théorie dans son principal ouvrage (Des erreurs et de la vérité, 1775). Le germe et la force -réactive ne suffisent pas pour la corporisation ; il y faut encore un principe actif et intelligent qui n'est pas Dieu, mais qui est comme le bras de Dieu et gouverne tous les êtres. C'est ce principe qui rattache l'homme à l'être immuable, tout puissant et omniscient, et par lequel il peut s'élever à toutes les jouissances et à tous les privilèges de la vie idéale. Faisons remarquer en passant que ce mysticisme théorique se rencontrait à Paris avec les extases et les visions d'une de ces victimes, comme elles s'appelaient, dont l'immolation devait précéder la seconde incarnation du fils de Dieu : cette demoiselle Brohon, qui s'entretenait avec son Jésus et qui prophétisait. Au reste, théorie et religion à part, le somnambulisme extatique, avec les principaux caractères qui lui ont été attribués par Petetin, avait sa place dans la nosologie bien avant les écrits de Saint-Martin ; et lui-même en emprunte à Sauvages deux remarquables exemples. Il s'agit de deux servantes hystériques, qui, séparées par plusieurs maisons, se prédisaient mutuellement l'une à l'autre le jour et l'heure des accès, tombaient dans l'in sensibilité générale, se laissaient souffleter, pincer, sans faire une grimace ; brûler les cils des paupières ou toucher la cornée sans cligner, et qui, dans cet état, parlaient avec une extrême volubilité et un esprit supérieur à leur éducation, chantaient, couraient dans l'appartement sans se heurter à aucun meuble, et se réveillaient tout à coup ne se rappelant rien de ce qui leur était arrivé, confuses ! seulement de deviner, à l'air des assistants, qu'elles venaient d'avoir une attaque. N'est-ce pas aussi à une variété de l'extase qu'il faut rapporter cette prescience [page 185] des évènements, cette seconde vue, que Johnson et Boswell observèrent en 1775, chez les montagnards d’Écosse et chez les habitants des Hébrides ?

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