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Index de l'article

Louis-Claude de Saint-Martin dans les ouvrages d'Ulrich Guttinguer (1787-1866)1835 philosophie religieuse

Arthur ou Religion et solitudeArthur, ou Religion et solitude. 3e partie (1834) sans nom d'auteur

Philosophe religieuse ou Esprit de Saint-Martin

Présentation des livres de Guttinguer  dans diverses revues  : Revue des deux Mondes (1835) ; Revue de Rouen et de Normandie (1835) 

Fables et Méditations (1837) : Sur une pensée de Saint-Martin

La correspondance d'Ulrich Guttinguer avec Sainte-Beuve


 Arthur, ou Religion et solitude. 3e partie (1834)

guttinguer arthurSans nom d'auteur.
Rouen, Imprimerie de Nicetas Periaux. Rue de la Vicomte, 35.
1834 - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k858413r

Ulrich Guttinguer (1787-1866) publie en 1834 un ouvrage « Arthur, ou Religion et solitude. 3e partie » sans nom d’auteur même si l'auteur est très vite dévoilé par l’éditeur.

Dans l’avertissement, Guttinguer écrit :

« Elles [les premières parties de ce livre non publiées ici] font le récit d’une vie de passions bien déplorables où tous les caractères du roman se trouvent réunis à un très haut degré. Un grand désordre de cœur s’y fait voir, et cet anathème dont est frappé l’être sensible qui livre toute son âme, toutes ses ressources , à un amour coupable. C’est tout ce qu’il nous est permis de dire aujourd’hui pour satisfaire le lecteur curieux ; encore, nous en serions-nous dispensés, s’il n’eût pas fallu expliquer comment un livre, tout de morale et de réflexion, portait un titre qui promet de l’action et des événements. »

Ce livre comporte un certain nombre de passages où Louis-Claude de Saint-Martin est cité nommément. Ce sont ces passages que nous présentons ici.

Avis de Sainte-Beuve

1836 revue 2mondes t8Guttinguer publiera en 1837 son Arthur, (Paris, Eugène Renduel). Nous retrouverons certains passages où Saint-Martin est cité. Nous le signalerons en note. Sainte-Beuve, ami de Guttinguer, fera l’éloge de ce roman :

« C'est qu'en effet les idées religieuses, qui sont l'amour encore, l'amour rectifié et éternisé, vinrent à cette âme voluptueuse et sensible. Ce négligent et tendre poète d'élégies, jeté dans la retraite des champs, lut l'Évangile, les Pères du désert, le théosophe Saint-Martin, et de cette semence bien distribuée de lectures, sortit chez lui une dernière et meilleure moisson. C'est là tout Arthur...
Arthur est écrit comme on n’écrit plus depuis l’abbé Prévost, et osons le dire, depuis Laclos. L’auteur, qui ne se montre pas seulement ici un homme sentimental, comme il l’était dans ses élégies, mais qui sait le monde, qui a le ton de la raillerie, l’aperçu exquis des ridicules, des travers, des médisances, et tout ce bon gout rapide et chatouilleux que donne, hélas ! une corruption élégante, l’auteur, qui est auteur aussi peu que possible, écrit en prose comme on ferait dans des lettres charmantes à un ami. C’est court, net, vif, cursif, mêlé d’allusions promptes et frappantes, d’élans tendres et modérés. On sent une nature très délicate et très vite, dégoutée, qui a pris la fleur de mille choses et n’a pas appuyé. Il y a toutes sortes de grâces dignes du dix-septième siècle, de Bussy-Rabutin, moins bel-esprit et plus poète, et racontant à ses fils ses erreurs, son retour, avec repentance, avec gout ; il y a beaucoup du vicomte de Valmont, qui serait sincèrement devenu chrétien. (…) Arthur est le vrai, le seul roman de M. Guttinguer. » (p.721-723)

Sainte-Beuve, « Poètes et romanciers de la France. XX M. Ulrich Guttinguer ». Revue des deux mondes, Quatrième série, tome huitième, p. 714-728, https://books.google.fr/books?id=7_UrxVmtgfEC

Retenons également l'avis de Henri Brémond (1865-1933), Le roman et l'histoire d'une conversion : Ulric Guttinguer et Sainte-Beuve d'après des correspondances inédites Paris, 1925, p.14 - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k29728v

L'Arthur de Guttinguer n'est pas un chef-d'œuvre, un digne pendant de Volupté [de Sainte-Beuve], mais c'est un document de premier ordre, le plus riche peut-être que nous possédions sur l'histoire religieuse du romantisme français. [...] Il ne s'agit pas ici d'un roman, admirable ou médiocre, mais d'une histoire authentique, l'histoire d'Ulrich Guttinguer revenant à la foi et à la pratique religieuse, sous le regard plus attendri que moqueur, sous la direction de Sainte-Beuve.

Arthur, ou religion et solitude - 1er extrait

(Nous ne connaissons que quelques traits de saint François de Sales et de saint Martin, qui se puissent comparer à de telles célestes beautés, et peut-être est-ce parce qu’ils les avaient beaucoup contemplées ; nous les trouvons sous nos yeux en ce moment, et nous nous pressons de les y joindre :)

« Le moyen d’être simple gît à tenir son cœur proche de Dieu, lequel est un esprit très pur et très simple. »

« Il faut, pourtant, exercer le jugement et la prudence; mais, en la conversation et aux rencontres, ce précepte est important : « ami de tous et familier de peu. »

« Les tentations, telles qu’elles soient, nous troublent, parce que nous y pensons trop et que nous les craignons trop. Nous sommes trop sensibles ; car, sitôt que nous avons la moindre pensée contraire à nos résolutions, [371] il nous semble que tout est gâté. Laissons courir le vent, et ne croyons pas que les frifillis des feuilles soient le cliquetis des armes. »

(À combien peu ceci convient, mon Dieu ! et combien prennent le cliquetis des armes pour le frifillis des feuilles ! )

« L’amour de la mort et passion de Notre Seigneur donne la mort à toutes nos passions, et en la mort de nos passions consiste la vie de notre pauvre cœur. » !(Saint François de Sales.)

« C’est du fond de mon être que je me suis dit souvent que nous nous flatterons en vain de réussir en quoi que ce soit, si, auparavant, nous ne prenons pas la précaution de prier. »  Saint Martin.) [Œuvres posthumes, Tome I, « Portrait historique et philosophiques de Mr de St. Martin fait par lui-même » n°180]1837 arthur

La prière de l’Espagnol est celle-ci : « Mon Dieu, garde-moi de moi. » Ce qui peut se traduire ainsi : «Mon Dieu, ayez la bonté de m’aider à m’empêcher de vous assassiner. » (Le même. ) [Portrait, n° 626]. [p.372]

« A force de dire : notre Père ! espérons que nous entendrons dire un jour : mon fils. » (Le même.) [Œuvres posthumes, Tome I, « Pensées tirées d’un manuscrit de M. St. Martin »p. 209]

Ah! c’est de telles choses, sans doute, qu’on a raison de dire ce que cet excellent homme disait de Bœhme, son ami, et de ses œuvres, si parfaitement inconnues aujourd’hui de presque tous tant que nous sommes :

« Il faut que l’homme soit devenu roc ou démon, pour n’en avoir pas profité. » [Portrait, n°334]

[p.379-381 de l'édition de 1837: Arthur. Paris, Eugène Renduel.

Dans cette édition d'Arthur de 1837, se trouve un autre passage (p.102) qui parle de Saint-Martin. Le voilà :

« Je continuai, je lus quelques chapitres [de l’Imitation de Jésus-Christ] qui me rappelèrent un mot charmant du philosophe inconnu : « De tout ce que j'ai rencontré en ce monde, je n'ai trouvé que Dieu qui eût de l'esprit. » [Portrait, n°74]


Œuvres de Saint-Martin – L’Homme de Désir

Extrait de Arthur, ou religion et solitude, p.310-321

Ce passage n'existe pas dans l'édition de 1837.

Guttinguer SMSaint Martin mourut en 1803 ; il a vécu durant toute la dernière moitié du dix-huitième siècle, écrivant sous le titre de philosophe inconnu. Il était affilié à des loges maçonniques de Lyon, qui avaient conservé, il paraît, d'antiques secrets ; il s’était fort occupé d’opérations théurgiques, d’invocations d’esprits intermédiaires. Il existe des procès-verbaux manuscrits de lui, qui attestent de singuliers miracles ; mais il avait fini par considérer cet aspect occulte comme inutile et même dangereux. Il s’était appliqué à la prière et à la haute morale ; il était l’aumône et l’humilité même ; il révérait le christianisme. Outre l’Homme de Désir, dont nous conseillons la [p.311] lecture aux âmes pieuses, il y a deux volumes de lui sous le titre d’Œuvres posthumes, qu’il suffit d’avoir pour connaître toute sa partie intelligible et ostensible. Je crois le reste une énigme pour tout le monde. C’est un grand malheur pour l'humanité qu’il ait manqué à saint Martin ce qui est si nécessaire dans l’usage de la vie ordinaire : le secret de se mettre à la portée de tous, ou du plus grand nombre. C’est un service que nous essaierons peut-être de lui rendre quelque jour.

C’est cet homme admirable que M. Sainte-Beuve a de nouveau révélé dans son roman : Volupté ! C’est en parlant de lui qu’il s’écriait avec ce doux et consciencieux enthousiasme qui lui est si naturel : « Oui, je veux élever un autel aux grands hommes inconnus ! oui, aux grands hommes qui n’ont pas brillé, aux amants qui n’ont pas aimé ! à celle élite infinie que ne visitèrent jamais l’occasion, le bonheur ou la gloire ! aux fleurs des bruyères, aux perles du fond des mers ! à ce que savent [p.312] d’odeurs inconnues, les brises qui passent; à ce que savent de pensées et de pleurs, les chevets des hommes. » [Sainte-Beuve, Volupté, Tome I, 1835, p.252-253]

Qui pourra penser, sans quelque tristesse, que ce qu’on va lire est extrait d’un ouvrage à peine connu aujourd’hui ; qui le fut peu dans le temps où il parut; dont on regarda l’auteur comme un pauvre insensé ! ! Ses plus tendres pensées me devront peut-être ce signe de vie qu’on voit aux beaux arbres coupés et oubliés sur le bord des chemins : des feuilles pleines de sève, des fleurs rares poussent sur les nœuds du tronc, jettent un parfum au passant dont cette verdure attire un moment le regard, et puis tout meurt, à moins qu’une graine, ou une racine négligée ne commencent à cette place un verger ou une forêt, pour l’avenir de Dieu.

1. «Il n’y a de grand que celui qui sait combattre, parce que c’est le seul moyen de savoir jouir. » [Chant 8, v.3]sm hdd 1790

2. « Le premier secret, pour être élevé [p.313] au-dessus de nos ténèbres et de nos fautes, c'est de nous y élever nous-mêmes. » [Chant 8, v.4]

3. « C’est pour les épreuves que Dieu nous envoie, que nous avons le droit de le prier, et non pas pour les torts que nous nous faisons par notre lâcheté. » [Chant 8, v.5]

4- « Quand ton cœur est plein de Dieu, emploie la prière verbale, qui sera alors l’expression de l’esprit, comme elle devrait toujours l’être.
« Quand ton cœur sera sec et vide, emploie la prière muette et concentrée ; c’est elle qui donnera à ton cœur le temps de se réchauffer et de se remplir.
« Tu apprendras bientôt à connaître, par ces secrets simples, quels sont les droits de l’âme de l'homme. » [Chant 8, v.7-8]

5. « Veille, veille, quand tu seras au milieu des fils de la violence; ils te persuaderaient qu’ils peuvent quelque chose, et ils ne peuvent rien. » [Chant 8, v.11]

6. « Purifie-toi, demande, reçois, agis ; toute l’œuvre est dans ces quatre temps. >» [Chant 8, v.15] [314]

7. « Se purifier n’est-ce pas prier, puisque c’est combattre ? » [Chant 8, v.16]

8. « Ce n’est pas assez de ne pas douter de la puissance de Dieu, il faut encore ne pas douter de la tienne.
« Ne laisse pas l’œuvre entière à la charge de ton Dieu , puisqu’il a voulu te laisser quelque chose à faire. Il est prêt à verser dans toi tous les biens ; il ne te demande que de veiller sur les maux qui t’environnent, et de ne pas te laisser surprendre. Son amour a chassé pour toi ces maux hors du temple ; ton ingratitude irait-elle jusqu’à les y laisser rentrer ? » [Chant 8, v.18, 20-22]

9. « Homme, homme! où trouver une destinée qui surpasse la tienne, puisque tu es appelé à fraterniser avec ton Dieu, et à travailler de concert avec lui ! » [Chant 8, v.23]

10. « Plus le temps s’avance vers son complément de désordre, plus l’homme devra s’avancer vers son terme de lumière. » [Chant 9, v.15]

11. « Non, il n’y a pas de joie qui soit comparable à celle de marcher dans les sentiers de la sagesse et de la vérité. » [Chant 9, v.17] [315]

12. « Quel abîme que la sagesse, la puissance et l’amour de notre Dieu ! » [Chant 10, v.12]

13. « Hommes, vous condamnez vos semblables à des supplices [note de Guttinguer : Cela s’écrivait en 1790], quand ils sont coupables selon vos lois ; ne le sommes-nous pas bien davantage selon les lois du Seigneur ?..., Et cependant, nous pouvons satisfaire à sa justice avec une prière. Nous le pouvons avec un élan secret, opéré dans la profondeur de notre être.» [Chant 10, v.13-14]

14. « Force naturelle de l’homme, tu te concentres , tu t’absorbes ; mais tu ne te détruis pas par les accidents involontaires. L’orage passé, tu te trouves la même, et tu as de plus les trésors de l’expérience.
« Tu soupires après la paix universelle ! Le pendule a été mis en mouvement depuis le crime. Ses oscillations ne peuvent diminuer que par progression. Il faut attendre la fin des siècles pour que le pendule marque son dernier battement, et que les êtres rentrent dans le repos. [316]
« Quelle surprise pour ceux qui, dans leur passage terrestre, auront cru qu’il n’y avait rien au-delà, et qui auront méconnu la circulation universelle ! » [Chant 11, v.12-15]

15. « Dieu serait-il si patient, s’il n’avait des moyens d’étonner la postérité humaine, quand elle arrive à la région de la vie et de la lumière?
« Sagesse, tu dois être si belle, que le pervers lui-même deviendrait ton ami, s’il pouvait apercevoir le moindre de tes rayons. » [Chant 10, v.16, 18]

16. « Les cieux annoncent la gloire de Dieu ; mais son amour et sa sagesse, c’est dans le cœur de l’homme qu’en est écrit le véritable témoignage (1). C’est dans l’extension sans borne [p.317] de notre être immortel, que se trouve le signe parlant du Dieu saint et sacré, et du Dieu bienfaisant à qui sont dus tous nos hommages. » [Chant 11, v.12-13]

Note : 1. N’y a-t-il pas ici une illusion très concevable, homme excellent ? Cela est vrai par exception ; cela est vrai chez l’homme religieux. Mais, ne vous semble-t-il pas que la masse des hommes n’offre un tout autre témoignage ? Voyez ce qui se passe en France aujourd’hui (1834) ; ces passions, ces intérêts, ces lueurs sanglantes de désordre qui apparaissent ; cette impiété des capitales , cet oubli de la prière, de la sanctification des jours promis à Dieu ; et dites-nous ce qu’il faut attendre d’un tel peuple !

17. « L’univers peut passer, les preuves de mon Dieu n’en seront pas moins immuables, parce que l’âme de l’homme surnagera sur les débris du monde.
« Si vous éteignez l’âme humaine, ou si vous la laissez se glacer par l’inaction , il n’y a plus de Dieu pour elle, il n’y a plus de Dieu pour l’univers.
« Je tiendrai mon âme en activité pour avoir continuellement la preuve de mon Dieu. Je la tiendrai occupée à la méditation des lois du Seigneur ; je la tiendrai occupée à l’usage et à l’habitude de toutes les vertus.
« Je la tiendrai occupée à se régénérer dans les sources vivifiantes.
« Je la tiendrai occupée à chanter toutes les merveilles du Seigneur et l’immensité de sa tendresse pour l’homme. [p.318]
« Quels instants pourront lui rester, qui ne soient pas remplis par la prière ? Ma vie sera un cantique continuel, puisque la puissance et l’amour de mon Dieu sont sans borne.
« Dès que je m'approcherai du Seigneur pour le louer, il m’enverra le sanctificateur.
« Le sanctificateur m’enverra le consolateur.
« Le consolateur m’enverra l’ami de l’ordre.
« L’ami de l’ordre m’enverra l’amour de la maison de mon Dieu.
« L’amour de la maison de mon Dieu m’enverra la délivrance.
« Et les ténèbres se sépareront de moi, pour être à jamais précipitées dans leurs abîmes » (2) [Chant 10, v.14-27]

Note 2. Ne semble-t-il pas entendre la continuation des psaumes de David ? Quelle belle expression de l’assurance et de la certitude de Dieu !

18. « Tristes victimes des afflictions humaines, redoublez d’efforts pour ne pas laisser éteindre en vous le flambeau des consolations.
« Le trajet est court, vous voyez déjà l’autre rive. Ne vous restât-il qu’une étincelle de la [p.319] vivifiante espérance, conservez-la précieusement. Quand vous arriverez dans les régions de la vie, il ne vous faudra que cette étincelle pour les embraser tout entières, et les rendre à jamais toutes lumineuses pour vous; parce que les substances qui les composent sont plus faciles à enflammer que celles de la foudre même, et plus mobiles que les éclairs. » [Chant 13, v.14-17]

19. « Ne dites point, ô mortels, que votre soif de la vérité ne vous est donnée que pour votre supplice.
« La vérité ne punit point, elle améliore et perfectionne.
« La sagesse ne punit point, elle instruit.
«L’amour ne punit point, il prépare doucement les voies. Comment l’amour pourrait-il punir? Voilà, cependant, mortels, ce qui constitue l’essence de votre Dieu ! » [Chant 15, v.1-5]

20. « O homme! combien tu gémiras un jour, quand, avec les influences du désordre dont tu seras rempli, tu t’approcheras de la région de l’ordre! » [Chant 15, v.15] [p.320]

21. « Quand est-ce que le temps sera précipité, et qu’il ne dérobera plus à l’homme la jouissance et les droits de son être ? » [Chant 16, v.7]

22. « Pendant ce temps, nous ne pouvons que chercher péniblement la sagesse et la vérité. Au-dessus du temps, on les possède ; au-dessous du temps, on vomit des injures contre elles. » [Chant 16, v.7]

23. « Régions saintes, ces malédictions ne prévaudront jamais contre vous. » [Chant 16, v.9]

24. « Les patriarches ont défriché le champ de la vie; les prophètes ont semé ; le Sauveur a donné la maturité : nous pouvons , à tout moment, recueillir la moisson la plus abondante. » [Chant 18, v.9-10]

25. « Quel emploi peut se comparer à celui d’être baptisé pour les morts ? de laver continuellement, par nos souffrances, les taches que les hommes se sont faites, celles qu’ils se font, celles qu’ils se feront, et de supporter toutes les douleurs effroyables qui en sont les suites ? » [Chant 20, v.1]

26. « O! Dieu de paix, si parmi nos frères il en est qui agissent comme ne se souvenant [p.321] plus de toi, n’agis point, à leur égard, comme envers ceux dont tu ne te souviens plus. » [Chant 20, v.4]

Plus de deux mille pensées, presque toutes de cette sublimité, composent les œuvres choisies de Saint-Martin. En extraire les plus remarquables, nous semble un travail plein d’utilité pour le sort et l’amélioration de l’homme. Dans cette conviction, nous l’entreprendrons, si Dieu nous en accorde le temps, comme il nous en donne le désir, et nous croirons avoir fait une œuvre agréable à lui et profitable à nos semblables. 


Philosophie religieuse 1v

Philosophie religieuse. 1er Volume. Saint-Martin

A Paris, chez Toulouse, Libraire, Rue du Foin-Saint-Jacques. Et chez tous les libraires de Rouen. 1835

Il présente une citation de Arthur, ou Religion et Solitude. 1834 [p.311] :

 « C'est un grand malheur pour l'humanité qu'il ait manqué à Saint Martin ce qui est si nécessaire dans l'usage de la vie ordinaire, le secret de se mettre à la portée de tous ou du plus grand nombre. C'est un service que nous essaierons, peut-être, de lui rendre un jour ».

Cette édition comporte 159 pages et présente : 

Guttinguer esprit SM 1836- Une préface : Philosophie religieuse, accompagnée de ses notes.
- Les Pensées de Saint-Martin, tirées de l'Homme de Désir. Ces pensées sont numérotées de 1 à 235. La dernière numérotation porte le chiffre 136. Vraisemblablement, il s'agit d'une erreur typographique puisqu'on s'attendrait à 236. Cette erreur se trouve également dans l'édition de 1836. Au bas de la page 147 se trouve le mot "FIN".
- À partir de la page 148 (et jusqu'à la page 157), Guttinguer commente ces pensées et cite des extraits de Portrait historique et philosophique de Mr de Saint-Martin, fait par lui-même, tirés du tome I des Œuvres Posthumes (Tours, 1807)
- Un Post-scriptum (p.158-159)

Esprit de Saint-Martin - Pensées choisies

Publiée en 1836, toujours chez Toulouse (Paris) il ne présente pas de différences avec le précédent. Il comporte également 159 pages avec les mêmes divisions et la même erreur typographique..

Cet ouvrage a été réédité par Dominique Clairembault aux éditions de la Tarente 

Ulrich Guttinguer - Esprit de Saint-Martin. Les Editions de la Tarente, Aubagne, 2012

Introduction et tableau de correspondance par Dominique Clairembaultesprit de saint martin

92 pages - Format : 16 x 24 cm - ISBN : 9782916280127 - 19,00 € TTC - Le livre chez l'éditeur

Descriptif de l'éditeur 

Esprit de Saint-Martin est un florilège de pensées sélectionnées parmi les plus belles pages de L’Homme de désir de Louis-Claude de Saint-Martin, théosophe et mystique du XVIIIe siècle. Ulrich Guttinguer l’a composé en 1836, pour rendre hommage à cet auteur qui a joué un rôle fondamental dans sa vie : "Un jour, il m’a suffi d’ouvrir un de ces livres pour vouer ma vie aux choses divines."

En proposant un abrégé de l’un des plus célèbres ouvrages du Philosophe inconnu, Ulrich Guttinguer n'avait qu'un seul but : "Faire fructifier dans l'âme des lecteurs la parole de Saint-Martin", comme elle a fructifié dans la sienne.

La réédition de cet ouvrage oublié poursuit le même but. Composé pour l’essentiel de textes sélectionnés dans l’Homme de désir, ce livre propose également des pensées extraites des Œuvres posthumes de Saint-Martin. Une courte préface de Dominique Clairembault permet de découvrir le parcours initiatique ayant conduit Ulrich Guttinguer à composer ce recueil. Enfin, un tableau de correspondance permettra à ceux qui le souhaitent de retrouver les références des textes originaux composant ce petit ouvrage de méditation.

Édition augmentée par :

Avant propos de Dominique Clairembault : Un lecteur enthousiaste de Louis-Claude de Saint-Martin : Ulrich Guttinguer
Annexe de Dominique Clairembault : Table de correspondance entre les textes cités par Guttinguer et leurs sources dans les œuvres de Louis-Claude de Saint-Martin

Le site du Philosophe inconnu a publié deux articles : 

Philosophe-religieuse 1re volume Saint-Martin Ulrich Guttinguer, par Dominique Clairembault (10 avril 2018)

Esprit de Saint-Martin : Pensées choisies - Louis-Claude de Saint-Martin - Ulriche Guttinguer, par Marie Frantz (5 avril 2012)


Préface et Post-scriptum

Nous présentons ici la Préface avec ses notes et le Post-scriptum du livre de Ulrich GuttinguerGuttinguer esprit SM 1836

Philosophie religieuse – [Préface]

[p.I] « Je pleurerai, mon Dieu, je pleurerai, jusqu'à ce que j'aie pu persuader mes frères, que Dieu seul peut les consoler. » — Saint-Martin, l'Homme de désir. [§119, v.6] —

Celui qui a écrit ces touchantes paroles est mort dans les larmes, sans doute, [p.II] laissant à son siècle d'assez nombreux ouvrages, tous dignes de ce désir si tendrement exprimé : ouvrages pleins de savoir, d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique ; d'obscurités (1) aussi, qui en ont éloigné le monde vulgaire et frivole. J'étais de ceux-là.... et, pourtant, un jour, il m'a suffi d'ouvrir un de ces livres, pour vouer ma vie aux choses divines.

Tous ceux à qui j'en ai parlé m'ont dit : « Qu'est-ce que cet homme ? nous ne le connaissons pas. Où sont ses ouvrages? comment se nomment-ils ? Ce que vous nous en racontez émeut profondément nos âmes, et remplit nos yeux de pleurs. [p.III]

Cet homme, ai-je répondu, est Saint-Martin. Il a passé au milieu de vous, inconnu. Il parut vers la fin du siècle de la philosophie irréligieuse de Diderot, de D'Alembert et de Voltaire. Bien peu se retournèrent à cette voix modeste et douce qui les rappelait dans les chemins du christianisme, de tous côtés assailli.

C'était contre les philosophes (2), que venait se présenter, la visière baissée, avec des armes en deuil, ce chevalier solitaire sans nom, sans éclat, avec lequel il semble qu'on n'ait même pas voulu combattre.

Ceux qu'il venait repousser sont morts. [p.IV] Ils sont morts en exécration aux chrétiens dignes de ce nom. Leur influence aussi meurt chaque jour. C'est dans ce signe seul que se peut voir l'espérance de l'humanité.

C'est cette espérance qu'il nous faut tous échauffer, encourager, et c'est à toi d'abord que nous venons demander secours, homme vraiment saint, homme fertile de nos temps de sécheresse et de stérilité.

C'est ton esprit que nous invoquons et que nous venons tirer de tes livres abondants, pour le présenter à notre société haletante, égarée, mais qui nous semble tourner [p.V] enfin ses regards vers le ciel (3). Ils verront que tu en viens, et que, sans doute, tu y es retourné.

Quelques pages de toi, dégagées de ces nuages souvent impénétrables dont tu es environné, leur persuaderont que tu avais une mission céleste, que le malheur des temps et la perversité des hommes t'empêchèrent de remplir. Ces pages, je me chargerai de les faire connaître. Si mon siècle ne veut pas les payer, je les lui donnerai, je les jetterai sur son passage, je les lirai à ceux qui viendront me voir, je mourrai dans cette conviction, que je n'ai rien tenté en ma vie de plus utile et de meilleur. [p.VI] C'est à toi de parler maintenant, à vous d'écouter, si vous voulez, comme il l'a dit quelque part, « diviniser votre cœur » (4).

Notes

[p.VII] (1) Veut-on avoir une idée de cette obscurité pour le grand nombre, et de ce que nous avons cru devoir retrancher ? En voici un exemple : « Quel est le tableau des choses — D'un côté, il y a un, quatre, sept, huit et dix ; de l’autre, il y a deux, trois, cinq, six et neuf. Tout est là pour le présent, malgré les faux calculs d'un peuple célèbre qui n'a suivi que l'arithmétique ». [HdD., 238, v.3]
Quelle proie pour la critique et pour l'esprit frivole et Moqueur ! et cependant, lisez le reste.

(2) Dès-lors, il s'écriait : « Doctrine humaine, doctrine humaine, laisse aller mon peuple, pour qu'il me puisse offrir ses sacrifices.» [HdD., 213, v.9]
Dès-lors, il disait encore ces mots pleins d'âme et de tendresse sainte et sublime: « Sois bénie à jamais, sois bénie, sagesse bienfaisante qui viens de me rendre la vie ! Laisse-moi te saisir, laisse-moi coller mes [p.VIII] lèvres sur tes mains et qu'elles ne s'en séparent plus. Où irais-je ? N’as-tu pas les paroles de la vie éternelle ! » [HdD., 198, v.5].
On le voit, c'était du Rédempteur qu'il parlait.

(3). N'est-il pas déplorable de songer que les écrits de l'ennemi, comme tu les nommes si bien, aient eu des réimpressions populaires, pour maintenir, propager et entretenir le mal, et que tes écrits salutaires languissent dans leur chétive et unique édition ?
Homme utile, tu as oublié d'être amusant, tu n'as pas flatté l'orgueil de l'esprit humain. Et voilà la cause, la cause !

(4). Nous ne sachions pas que, depuis 1807, époque à laquelle on publia les œuvres posthumes de saint Martin, il ait été question de lui autre part que dans quelques écrits de M. Sainte-Beuve, qui lui a voué une sincère et vive admiration.
Une préface fut jointe à cette publication, ainsi qu'une notice qui nous donne trop peu de renseignements. [p.IX] Du reste, nul philosophe professant n'en a parlé : ces personnes, fort instruites d'ailleurs, ne nous donnant jamais que la description de la philosophie, jamais son âme divine ; aucuns, surtout, n'ayant intimement lié cette science au christianisme, comme n'a cessé de faire celui dont nous sommes avides de parler. Nous croyons être certains qu'un livre complet se prépare en silence, qui sera une biographie entière des œuvres de cet admirable philosophe ; nous savons que ce livre nous sera donné par une des meilleures réputations littéraires et poétiques de nos temps.
Mais, de grands travaux en suspendront peut-être la venue, et notre zèle pour l'avancement de la philosophie religieuse n'a permis à notre cœur aucun retardement. Puisse ce que nous allons faire connaître, exciter un plus vif désir de lire, un jour, tout ce qu'un génie abondant et une plume éloquente auront à dire d'un si riche trésor de sagesse et de poésie !

Post-Scriptum

1835 postscriptum[p.158] Comme nous terminions ce travail, quelques observations d’hommes sages et éclairés sont venues tardivement nous troubler.
Saint Martin, nous a-t-on dit, passe pour être peu orthodoxe : votre enthousiasme pour lui ferait soupçonner que vous êtes un de ses adeptes, et disposé à vous éloigner des immuables principes du catholicisme.
À cela, nous sommes pressés de répondre bien nettement : que nous n’avons rien aperçu de contraire aux dogmes de la sainte Eglise, dans ce que nous avons lu de Saint Martin.
Plus clairement encore, nous déclarons n’être point l’un des adeptes de Saint Martin, qui ne fit ni secte, ni école, et qui n’eut en son temps que des amis plus ou moins passionnés. — Notre âge ne nous permet pas d’en avoir fait partie. [p.159]
Aucune forme de dogme, aucun rituel n’a paru de ce philosophe : nous n’avons eu ni à les admettre, ni à les combattre.
Trois points nous ont attiré et décidé dans l’admiration que nous professons :

La vive croyance de l’auteur dans les prophètes ;
Sa foi non moins vive dans le Sauveur.
Sa défiance et son dédain pour la raison humaine.

Il nous a semblé ne pouvoir trop aimer, trop admirer, trop remercier celui qui, au temps du plus grand succès, de la plus immense vogue de la philosophie du dix-huitième siècle, s’écriait, avec un accent qui devait trouver un jour tant d’écho dans les cœurs :

« Doctrine humaine, doctrine humaine, laisse aller mon peuple, pour qu’il puisse m’offrir ses sacrifices ! » [Homme de Désir, § 213, v.7].


Revue des deux Mondes – Tome 2, 1835
Revue de Rouen et de Normandie, 1835
Le Semeur, Tome IV, n°25 - 10 juin 1835

1835 - Revue des deux Mondes – Tome 2

1835 revue 2 mondes t2Tome deuxième
Quatrième série
Paris, au bureau de la Revue des deux Mondes, rue des Beaux Arts, 10
Londres, chez Baillière, 219, Regent Street
1835 - https://books.google.fr/books?id=Bc9IAAAAcAAJ

Page 374 : publications nouvelles

 Nous croyons faire plaisir aux amis des livres religieux, à ceux qui aiment à méditer sur des pensées élevées et intérieures, en leur annonçant deux livres d’un même auteur anonyme* : Arthur, ou Religion et solitude, et un recueil de Pensées choisies de Saint-Martin. Ces deux volumes qui se trouvent à la librairie religieuse de Toulouse (rue du Foin Saint Jacques, 46) contiennent un grand nombre de sujets de méditation morale, de passages tirés des saints pères, ou des théosophes modernes. L’auteur anonyme qui, après avoir vécu de la vie du monde et des passions, parait s’être retiré dans la solitude, et qui unit une sensibilité très tendre à nue imagination poétique encore émue, commente les pensées qu’il cite, les orne de ses souvenirs et y ajoute des développements de même source, en une langue parfois négligée, mais heureuse et pleine d'onction.

*[Il s’agit de Ulrich Guttinger. Il est également l’auteur d’un petit opuscule sur Saint-Martin]

1835 - Revue de Rouen et de Normandie

1835 revue rouen t5Revue de Rouen et de Normandie
Tome cinquième
Rouen, imprimerie de Nicétas Periaux, rue de la Vicomté, 55
1835 - http://books.google.fr/books?id=PkkYAAAAYAAJ

Bibliographie : Philosophie religieuse (pages 253-254)

PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. — 1er volume : SAINT-MARTIN. — Rouen, Nicétas Périaux. — Se trouve chez Frère, Legrand, etc.

Ceci est un livre de bonne foi. Cette publication n'est, ni une spéculation d'argent, ni une spéculation de vanité ; elle n'a qu'un seul but : faire fructifier dans l'âme des lecteurs la parole de Saint-Martin, comme elle a fructifié dans l'âme de son abréviateur. Pourquoi faut-il que notre reconnaissance soit réduite à soupçonner le bienfaiteur sous le voile de l'anonyme ? Sans doute l'abréviateur du Philosophe inconnu s'est répété ces paroles de son maître : « J'ai désiré de faire du bien, mais je n'ai pas désiré de faire du bruit, parce que j'ai senti que le bruit ne faisait pas de bien, comme le bien ne faisait pas de bruit. » Rien de plus juste que cette maxime en une foule de circonstances ; mais toute règle à ses exceptions, et un beau nom n'est pas inutile à une bonne œuvre ; il la rend plus fructueuse, en lui communiquant quelque chose de sa popularité.

Peu de temps avant de mourir, Saint-Martin disait : « Je sens que je m’en vais ; la Providence peut m'appeler, je suis prêt : les germes que j'ai tâché de semer fructifieront. Je rends grâce au ciel de m'avoir accordé la dernière faveur que je lui demandais. » [« Entretien avec M. de Rossel », J.B.M. Gence, Notice biographique sur L.C. de SM, p.15].

Certainement, l'homme de désir devait souhaiter un disciple loyal et fervent qui le traduisit à l'intelligence des masses, qui fit luire à leurs yeux la lumière cachée dans les nuages impénétrables dont il avait trop souvent eu le tort de s'environner. Après plus de trente ans, ce service vient enfin de lui être rendu : on peut espérer que désormais Saint-Martin, mis à la portée, sinon de tous, du moins du plus grand nombre, ne sera plus le philosophe inconnu. Tout en rendant justice au zèle et aux excellentes intentions de son abréviateur, nous avouerons que nous ne l'avons pas, sans quelque étonnement, entendu affirmer que, depuis 1807, il n'avait été question de ce philosophe nulle part, si ce n'est dans quelques écrits de M. Sainte-Beuve. Non, l'homme qui, selon sa propre expression, avait jeté une pierre au front du sensualisme, n'a pas été oublié à ce point par ceux qui de nos jours ont combattu, comme lui, quoiqu'avec d'autres armes, cette triste et sèche philosophie. M. Cousin (cours de 1829, leçon 13), observant que, même dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, le [p.254] sensualisme n'a pas régné sans opposition, ajoute : « Il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un représentant plus complet, un interprète plus profond, plus éloquent, et qui ait exercé plus d'influence que Saint-Martin. » Et M. Damiron, dans son Essai sur l'Histoire de la Philosophie en France, au dix-neuvième siècle (deuxième édition), consacre un article assez long à l'exposition de la doctrine de ce philosophe.

Nous ne voudrions pas ajouter au trouble tardivement inspiré à l'auteur anonyme de cet opuscule, au sujet de l'orthodoxie de Saint-Martin : nous devons lui dire, cependant, que ces doutes ne sont pas nouveaux, et nous lui rappellerons, sans avoir la prétention de décider cette question, ce que disait M. de Maistre (Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II, p. 332) : « Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle (des illuminés) participait à caractère général de leurs doctrines (aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales). Ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu'il ne croyait pas à la légitimité du sacerdoce chrétien. »

Du reste, M. de Maistre reconnaît qu'il y a, dans les ouvrages de ces illuminés en général et en particulier dans ceux de Saint-Martin, des choses vraies, raisonnables et touchantes. Il suffira, pour s'en convaincre, de parcourir rapidement, ou même d'ouvrir au hasard le précieux recueil que nous signalons à l'attention de nos lecteurs.

1835 - Le Semeur 

Le Semeur, Tome IV, n°25 - 10 juin 1835, p.1841835 le semeur 10juin35

Journal religieux, politique, philosophique et littéraire, paraissant tous les mercredis

Annonce

Philosophie religieuse. Tome Ier. Saint-Martin. I vol. in-18. Paris, chez Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques. Prix : 1 fr. 50 c.

Dois-je le dire ! La préface de ce volume, les notes qui l'accompagnent, et le post-scriptum qui le termine, m'ont plus intéressé que l'ouvrage même. Je me suis, à deux époques de ma vie religieuse, occupé des écrits de Saint-Martin. Je voulais les lire comme je venais d'être converti à l'Evangile, mais un ami plus expérimenté que moi m'en détourna, en m'assurant que je n'y trouverais rien qui pût fortifier ma foi. Cinq ou six ans après, les Œuvres posthumes du Philosophe inconnu, comme Saint-Martin se nommait lui-même, m'étant tombées sous la main, je les lus, et tout en admirant la droiture de cœur et le sentiment profond de cet écrivain, je m'estimai heureux de ne l'avoir pas étudié plus tôt. Dans les premiers temps du réveil, ses livres ne peuvent, ce me semble, quelqu’intérêt qu'ils offrent, que jeter de la confusion dans les idées, et que détourner du but. Ne fondant pas exclusivement ses convictions sur la Parole de Dieu, mais cherchant à les compléter, à les rectifier, au moyen d'un sentiment intérieur très vague, Saint-Martin n'admet pas quelques-unes des doctrines les plus importantes du Christianisme ; il suppose à l'homme déchu une force qu'il n'a pas. D'autres fois, au contraire, il est sublime de simplicité chrétienne, et il rend les plus touchants témoignagnes [sic] à la vérité. C'est là ce que l'éditeur de ces pensées détachées a surtout admiré en lui :

« Trois points, dit-il, nous ont attiré et décidé dans l'admiration que nous professons :

« La vive croyance de l'auteur dans les prophètes;
« Sa foi non moins vive dans le Sauveur;
« Sa foi et sa défiance pour la raison humaine.*

Il nous a semblé ne pouvoir trop aimer, trop admirer, trop remercier celui qui, au temps du plus grand succès, de la plus immense vogue de la philosophie du dix-huitième siècle, s'écriait, avec un accent qui devait trouver un jour tant d'écho dans les cœurs : « Doctrine humaine ! doctrine humaine ! laisse aller mon peuple ! pour qu'il puisse m'offrir ses sacrifices. »

Peut-être cependant le choix que l'éditeur a fait n'a-t-il pas toujours été également sûr ; peut-être aussi des éloges n'ont-ils pas toujours été assez mesurés [sic]. Il ne faut pas dire d'un homme que « ses n écrits sont pleins d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique. » Ces mots ont un sens exclusif qu'il faut leur laisser. Nous désirons sincèrement que l'éditeur s'attache toujours plus à la Parole de Dieu, et nous croyons aussi que dans la même proportion qu'il s'y affectionnera, diminuera son enthousiasme pour les livres qui ne reproduisent pas fidèlement les enneigements de Dieu. Sans le connaître, nous l'aimons ; nous croyons qu'il tâtonne encore, mais nous espérons qu'il n'est pas loin du but ; car il y déjà bien de l'expérience chrétienne dans ce cri qui lui échappe :

« Qui n'a pas éprouvé cette recherche, cette poursuite de son Dieu, lorsqu'il ne veut pas nous laisser dans notre humiliation ? Vainement on a fui, on a crié, blasphémé, Dieu avait dit: « Je l'atteindrai. » O pauvres cœurs tourmentés des passions, qui lira ceci, arrêtez-vous, sentez le souffle de Dieu haletant sur vos pas.... arrêtez-vous, jetez-vous contre terre, vous vous trouverez dans ses bras au réveil. »

Oui, il y a dans ces notes et dans Arthur, ouvrage que le même auteur a publié l'année dernière, des indices de besoins religieux très réels ; il nous semble apercevoir bien de la conscience dans cette religion qui ne parait d'abord que sentiment et poésie. Un de nos collaborateurs, celui de nous qui peut-être aurait le mieux apprécié Arthur, devait rendre compte de ce livre. Une longue maladie, qui, depuis beaucoup de mois, attriste profondément nos cœurs, ne le lui a pas encore permis ; mais nous espérons qu'il pourra le faire plus tard. Il nous semble qu'il sera doux pour notre ami d'adresser quelques mots de cette charité qu'il ressent pour les âmes, à l'auteur d'un livre qui, nous le savons, lui a inspiré une vive sympathie.

L'auteur de cette rubrique, Alexandre Vinet (1797-1847) a publié dans la revue Le Semeur (1835), deux articles suite à la parution de Arthur  dans la rubrique Littérature de cette revue. Le 1er article, p.193-195 n° 25, 24 juin 1835,  et le 2e p.203-206 n° 26, 1er juillet 1835.


Ulrich Guttinguer - Fables et Méditations

Guttinguer fables meditations1Dédiées à Monseigneur le Duc de Montpensier
Paris, Joubert - 1837

Méditations 

XIII - Sur une pensée de Saint-Martin (p.117-118)Guttinguer meditations

Je vous l'ai dit, Alfred, deux choses me consolent
En vous, et dans ces jours coupables qui s'envolent,
Comme l'or prodigué que sème votre main,
(Graine d'où lèvera plus tard tant de chagrin !)
Et vous devez guérir, je le crois, si votre âme,
De ces deux choses, garde en sa cendre une flamme [118]

Je ne veux pas de vous encor désespérer;
« Vous savez applaudir et vous savez pleurer. »
Quand l'admiration vous porte sur son aile,
Vous êtes juste et bon, la divine étincelle
Eclate dans vos yeux et brille dans les pleurs :
C'est à ce signe-là qu'on connaît les meilleurs.
Un mot nous a frappés, au Livre salutaire
Que nous lisions hier : « A l'homme seul, sur terre,
» Le Ciel a fait le don de savoir admirer. »
Il en est un plus grand, Alfred, c'est d'adorer.
Que l'un vous mène à l'autre, et vous aurez la vie,
La seule véritable, où ma voix vous convie,
Où je vous tends la main, quoique mal affermi ;
Où Dieu veuille tous deux nous unir mon ami !

Bury, septembre 1836.

 1846 guttinguer les2agesdupoeteUlric Guttinguer, Les deux âges du poète
Deuxième et complète édition.
Paris, Fontaine et Dauvin. Passage des Panoramas, 35. 1846

Deuxième âge - Souvenirs de Saint-Gatien-les-Bois - XII, Sur une pensée de Saint-Martin, p.87 - https://books.google.fr/books?id=Eb0sAAAAYAAJ

Dans cet ouvrage, à la suite du poème  A M. le Comte de Salvandy, sur une épître de S. Paul

Guttinguer écrit : 

Le Seigneur l'a permis ! que je l'en remercie !
De combien de soucis il exempte ma vie !
Dieu vous sauve, vous tous condamnée au pouvoir !
Et c'est par où finit ma prière du soir (1)

Note 1. Le vertueux théosophe Saint-Martin disait qu'il ne s'était jamais couché sans remercier Dieu de deux choses ; savoir : Qu'il y eût des gens qui voulussent bien gouverner, et qu'il n'en fit pas partie 


Saint-Martin dans la correspondance de Guttinguer avec Sainte-Beuve

1925 BremondCes lettres et citations viennent de l'ouvrage de Henri Bremond ((1865-1933), Le roman et l'histoire d'une conversion : Ulric Guttinguer et Sainte-Beuve d'après des correspondances inédites Paris, Plon, 1925

26 mars 1834.

« Mon cher Sainte-Beuve, ma triste santé a retardé la réponse à votre excellente et aimable lettre. Ces travaux de semences et de culture où le Seigneur m'emploie, occupent toutes mes forces et me prennent souvent plus de temps que je ne voudrais. L'examen de moi-même et le désir de perfectionnement et de douceur ont aussi de grandes exigences. Mais tout cela est mêlé de vous, mon cher ami, et de votre fréquente pensée. Dieu vous accorde le temps d'épuiser les passions et de revenir à sa contemplation et à son intelligence. La vôtre m'a mis aux mains de bien précieux trésors ; en voici encore un nouveau : l'Homme de désir! il m'assure, m'adoucit, me fortifie... »

Une fois de plus, Sainte-Beuve a été bien inspiré. Après les Pères du désert, Saint-Martin. Mélange dangereux pour des novices plus subtils ; à Guttinguer, cela ne fera que du bien. (p.149)

13 avril 1835

« ... Vous avez sans doute mon petit volume de Saint-Martin. C'est manqué, de l'or mal monté, mais tel que, cela peut faire du bien. » (p.171-172)

Nous savons que ce travail sur le Philosophe inconnu l'occupait depuis plusieurs mois. Arthur ne s'était pas vendu. « Pas la moindre sympathie nulle part, le moindre signe d'aide ou de concours » (20 janvier 1835). Le contraire eût été miraculeux : un livre anonyme, publié à Rouen, et arborant follement sur la couverture : Troisième partie ! La merveille est plutôt qu'une ou deux revues catholiques aient remarqué ce livre bizarre, et que Vinet en ait copieusement parlé dans le Semeur. Un article de Vinet, à la place d'Ulric, cela m'eût suffi. Ulric, d'ailleurs, sentait bien que c'était là une œuvre manquée. Mais il n'entendait pas renoncer pour si peu à son activité apostolique. Au début d'avril, il publie la brochure anonyme qui a pour titre : Philosophie religieuse. Premier volume. Saint-Martin, celle-là même qu'il vient d'envoyer à Sainte-Beuve. Un avant-propos  assez [p.173] curieux, où se trouve cette ligne d'or, adressée à Saint-Martin :

« Homme utile, tu as oublié d'être amusant ! »

Un chapelet de citations, quelques notes, ce travail est fort peu de chose. Il passa d'ailleurs inaperçu (1). J'y ai trouvé néanmoins quelques [p.174] lignes d'une souveraine beauté, ce bref et saisissant commentaire du mot de Saint-Martin « Dieu me cherchait, Dieu ne poursuivai » :

« Ces paroles ont un long retentissement. Qui n'a pas éprouvé cette recherche, cette poursuite de son Dieu ?... Vainement on a fui, on a crié, blasphémé. Dieu avait dit : je l'atteindrai. O pauvres cœurs, tourmentés des passions, qui lisez ceci, arrêtez-vous, SENTEZ LE SOUFFLE DE DIEU HALETANT SUR VOS PAS. Arrêtez-vous, jetez-vous contre terre, vous vous trouverez dans ses bras au réveil (2).

Notes

(1) Bien que très explicable, cet insuccès peut donner à réfléchir. Il semble, en effet, que Volupté, qui venait de paraître quelques mois plus tôt, et où il est si longuement parlé du Philosophe inconnu, aurait dû lancer la petite anthologie Saint-martinienne de Guttinguer. S'il n'en fut rien, cela ne serait-il pas un indice du peu d'intérêt qu'auront éveillé, en 1834, les pages de Volupté sur Saint-Martin ? Dans l'avant-propos de sa brochure, Ulric fait plus d'une allusion à Sainte-Beuve. Il annonce, par exemple, un livre complet qui se prépare en silence sur le Philosophe inconnu, et qui nous sera donné « par une des meilleures réputations littéraires et poétiques de nos temps » (p. IX). Sainte-Beuve mentionnera la plaquette d'Ulric dans son étude sur Saint-Martin (Causeries, X). Cf. Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnu, pp. 131, 132 [Voir l'encadré]. La plaquette se vendait pour quelques sous. Bientôt même, Ulric tâcha de la distribuer gratuitement. N'avait-il pas écrit dans l'Avant-propos : « Ces pages, je me chargerai de les faire connaître. Si mon siècle ne veut pas les paver, je les lui donnerai ; je les jetterai sur son passage, je les lirai à ceux qui viendront me voir, je mourrai dans cette conviction que je n'ai rien tenté en ma vie du plus utile et de meilleur » (p. V). A la fin, un P.-S. qui n'est pas sans intérêt :

lovenjoul ste beuveEncadré

« Nous avons déjà rappelé que, par suite de son extrême impressionnabilité, Guttinguer n'a pas attaché son nom à tous ses volumes. C'est ainsi qu'outre son premier Arthur, il mit au jour, non moins anonymement, un petit livre qui lui tint pourtant fort à cœur. Nous voulons parler de l'opuscule dont Sainte- Beuve, sous le titre de : Pensées choisies, de Saint-Martin, a fait mention dans son étude sur le Philosophe inconnu, étude qui fait partie du tome dix des Causeries du Lundi.[p.132]

Or, chose rare chez Sainte-Beuve, le titre cité par lui est inexact, et ce n'est pas sans peine que nous avons réussi à retrouver l'ouvrage dont il s'agit. C'est une mince brochure, sans aucun nom d'auteur, intitulée : « Philosophie religieuse. Premier volume. Saint- Martin. » Imprimée à Rouen, chez le même imprimeur que l' Arthur de 1834, elle parut à Paris chez le libraire Toulouse, en avril 1835, et ne semble avoir eu d'ailleurs aucun succès, ni aucun retentissement. »

Charles de Spoelberch de Lovenjoul (1836-1907), Sainte-Beuve inconnu. Paris, Plon, 1901, p.131-132

 

« Quelques observations d'hommes sages (Le Prevost, peut-être ou un des prêtres d'Honfleur) sont venues tardivement nous trouver. « Saint-Martin, nous a-t-on dit, passe pour être peu orthodoxe. Votre enthousiasme ferait soupçonner que vous êtes un de ses disciples et disposé à vous éloigner des immuables principes du catholicisme ». Non, certes, pour lui, dans tout ce qu'il a lu de Saint-Martin, sous la [174] sage direction de Sainte-Beuve, il n'a « rien aperçu de contraire aux dogmes de la sainte Église ». Après quoi, nous déclarons, s'il le faut, « n'être point l'un des adeptes de Saint-Martin, qui ne fit ni secte, ni école et qui n'eut, en son temps, que des amis plus ou moins passionnés ». Notre âge ne nous permet pas d'en avoir fait partie. Trois points nous ont attiré. La vive croyance de l'auteur dans les prophètes ; sa foi non moins vive dans le Sauveur, sa défiance et son dédain pour la raison humaine. »

(2) Philosophie religieuse, pp. 25, 26.

Du Chalet, 2 octobre 1835.

« Mon cher Sainte-Beuve, quelle joie pour moi de voua voir songer positivement à vous approcher de la Croix, de prévoir le moment des prières et des pratiques, dont vous avez si bien conçu [p.189] le charme divin, si bien exprimé la vérité sainte ! Hâtez-vous, mon ami, n'attendez pas les grandes peines. Dieu souffle dans votre voile.
Dites-vous bien souvent le Porro unum est necessarium. Je pense beaucoup à vous quand je lis dans mes Pensées chrétiennes : Il y a une mesure de grâces et de péchés après laquelle Dieu se retire. Prenons garde. Et puis encore : Gratiam sequitur judicium. Que de belles et admirables choses, mon ami, dans le moindre livre chrétien ! Connaissez-vous l'oraison universelle qu'on attribue à un pape? Elle manque à la Journée de l'abbé de Lamennais ; rien de si sain, de si éloquent ; j'y trouve d'innombrables délices chaque jour et des beautés incomparables, mais pas en plus grand nombre que dans notre ami Saint-Martin. »

Un anglican est venu le voir pour lui parler de Saint-Martin.

« Je fus fort touché, mais malheureusement nous n'avions que ce point de sympathie (une commune vénération pour le Philosophe inconnu). Le ministre anglican avait tous les préjugés vulgaires sur la confession, les saints et la Vierge. Il était à peu près l'ennemi du catholicisme. »

De quelque manière que l'on apprécie le syncrétisme ingénu de Guttinguer, ces dernières lignes montreraient au besoin que, dans sa pensée, il n'y avait aucune opposition entre catholicisme et saint-martinisme, ou, si l'on veut, qu'il ne retirait [p.190] de la doctrine de Saint-Martin que ce qui n'était pas contraire au dogme catholique.


Influence de Saint-Martin sur Guttinguer

seche Sainte Beuve titreLéon Séché (1848-1914) - Sainte-Beuve : études d'histoire romantique. Son esprit, ses idées. Paris, Mercure de France, 1904, p.114-124

Dans son ouvrage sur Sainte-Beuve paru en 1904, Léon Séché (1848-1914) aborde largement les rapports entre Sainte-Beuve et Guttinguer à l’occasion de la parution du livre de Guttinguer Arthur, ou Religion et Solitude (1834), et étudie l’influence que Saint-Martin, le Philosophe inconnu, a eu sur Guttinguer.

Le Roman d’Arthur – Religion et solitude – 

II – [Le Roman d’Arthur – Religion et solitude]

[p.114] L'histoire du roman à d’Arthur est une des plus intéressantes de la bibliographie romantique, et il faut en vérité que le mystère dont fut entourée la mise au jour de ce livre ait été bien épais pour qu'un curieux aussi perspicace que M. le vicomte Spoelberch de Lovenjoul ne l'ait pas entièrement pénétré.
Pour le public profane, Arthur parut la première fois chez Renduel, en décembre 1836, sous la date de 1837, sans nom d'auteur, suivant une mode de ce temps-là qui consistait à ne pas signer certains livres, eussent-ils été annoncés durant deux ans, comme Volupté. Et Guttinguer suivait la mode en cela comme en tout.
Pour quelques très rares bibliographes, et M. de Lovenjoul est du nombre, cette édition d’Arthur n'était que la seconde. La première était sortie, en 1834, des presses de Nicétas Périaux, imprimeur à Rouen, rue de la Vicomté, 55, sous la forme d'un fort volume in-8, anonyme lui aussi (1).
Mais l'anonymat de ce premier Arthur ne fut pas si scrupuleusement respecté que le croit M. de Lovenjoul, [p.115] et je vais peut-être le surprendre en lui disant que ce fut Guttinguer lui-même qui en révéla l'existence, en 1835, sur la couverture d'un autre petit livre anonyme publié par lui à Paris chez Toulouse, sous le titre Philosophie religieuse, Ier volume : Saint-Martin. Le titre de ce petit volume in-12 est en effet suivi de cette épigraphe

« C'est un grand malheur pour l'humanité qu'il ait manqué à Saint-Martin ce qui est si nécessaire dans l'usage de la vie ordinaire, Je secret de se mettre à la portée de tous ou du plus grand nombre. C'est un service que nous essaierons peut-être de lui rendre » (Arthur ou Religion et Solitude. 1834, p.311).

Disons tout de suite que ce Saint-Martin n'était autre que le Philosophe inconnu, dont s'est beaucoup occupé Sainte-Beuve.
Mais quand même Guttinguer ne nous eût pas révélé ainsi l'existence de cette première édition d'Arthur, on l'aurait apprise un jour ou l'autre soit par les lettres inédites de Sainte-Beuve où il en est fait mention, soit par la lecture des articles que Vinet consacra dans le Semeur (2) aux deux éditions de ce roman. Articles anonymes, d'ailleurs, et dont je n'ai eu connaissance que par une lettre inédite de Vinet qu'on trouvera plus loin. Voici quelques lignes essentielles du premier article de 1838 : [p.116]

«... Lorsque ce livre parut pour la première fois, nous en rendîmes compte, moins comme d'un livre, que comme d'un fait, dont le livre n'était que la relation et pour ainsi dire le journal... Il y a deux ans, Arthur se publiait anonyme, dans une ville de province à peine pouvait-on dire qu'il eût été publié ; c'était un manuscrit dont quelques copies, tombées par hasard entre des mains amies, n'eurent de public qu'un petit nombre d'esprits sérieux, de retentissement que dans quelques âmes, mais procurèrent à M. Guttinguer, précisément, autant de frères que de lecteurs. Aujourd'hui, publié par le libraire à la mode, aujourd'hui décoré à son titre d'un nom connu dans les lettres, Arthur est une œuvre littéraire, Arthur devient un livre. »

Ces lignes sont doublement suggestives elles nous apprennent d'abord que tous les exemplaires du second Arthur n'étaient pas anonymes (3), puisque celui qui fut adressé à Vinet était décoré du nom de l'auteur ; ensuite que le même Vinet connaissait le premier Arthur pour en avoir rendu compte, contrairement à Sainte-Beuve, qui n'en souffla pas mot dans son article de 1837. Il est vrai que Sainte-Beuve avait pour agir ainsi une raison que n'avait pas Vinet. Volupté ayant paru à la fin de l'année 1833, presque en même temps que la première édition d'Arthur, il n'avait aucun intérêt à donner à entendre au public que son roman – malgré des différences profondes sous le rapport de la composition et du style – [p.117] n'était en somme que le développement du thème d'Arthur, et que lui-même, avant de rédiger la version de Volupté, avait rédigé, parallèlement à Guttinguer et à titre de collaborateur, la version inachevée d'Arthur que M. de Lovenjoul a publié dans son Sainte-Beuve inconnu. C'était même un peu risqué de sa part que d'écrire dans le corps de son article du 10 décembre 1836 de la Revue des Deux Mondes « Pour achever ces indiscrétions sur l'auteur d'Arthur, je dirai que, si celui de Volupté l'avait connu, il semblerait avoir songé à lui expressément dans le portrait de l'Ami de Normandie. »
Mais ce qu'il y a peut-être de plus curieux dans l'histoire d'Arthur, c'est que, en même temps qu'il paraissait quasi secrètement à Rouen chez Nicétas Périaux, Guttinguer le mettait en vente à Paris à l'enseigne de Toulouse, libraire, rue du Foin-Saint-Jacques, n° 8, au prix marqué de 5 francs (i). M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et ceux qui douteraient de ce fait que je ne connais que d'hier pourront le vérifier facilement. Ils n'ont qu'à se reporter aux articles du Semeur des 24 juin et 1er juillet 1835 pour voir que l'exemplaire d'Arthur dont se servit Vinet sortait de la boutique de Toulouse.

Notes

(1) La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire sous la cote R. 27,027.
(2) Le Semeur, journal religieux, politique, philosophique et littéraire ; paraissant tous les mercredis, avait été fondé à Paris au mois de septembre 1831 par les protestants dans le but avoué « d'aborder les sujets les plus divers dans un esprit chrétien ». Dirigé par un comité à la tête duquel étaient MM. Henry Lutteroth, Stapfer et Wilks, il ne tarda pas à attirer l'attention du public lettré grâce aux belles études de Vinet sur les productions de l'école romantique. Un moment même, en 1833, Vinet, pressé par ses amis, hésita à en prendre la direction, mais pour des raisons diverses, il refusa de quitter son poste de professeur à Bâle. Cinq ans plus tard, à Ia suite des articles que cet écrivain de grande race avait consacrés à la seconde édition du roman d'Arthur, Guttinguer offrit sa collaboration au Semeur, qui la refusa poliment dans une lettre de M. Lutteroth, que j'ai sous les yeux.
(3) M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul dit que ce fut par suite d'une méprise quelque peu préparée par l'éditeur que le nom de l'auteur, malgré son omission partout ailleurs, fut pourtant imprimé au dos du volume. Je crois plutôt qu'il fut imprimé du consentement de Guttinguer sur un certain nombre d'exemplaires, notamment sur ceux qui étaient destinés à la presse; ce qu'il y a de sûr, c'est que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Y2 41.069) est anonyme.
(4) J'aurais été heureux de trouver à la Bibliothèque nationale l'exemplaire d'Arthur à la marque du libraire Toulouse, mais il n'y est pas, probablement parce que le dépôt fut fait à Rouen par Nicétas Periaux, l'imprimeur attitré de Guttinguer.

III - [Influence de Saint-Martin, dit le philosophe inconnu, sur Guttinguer]

A présent que voilà déblayée ce que j'appellerai l'avenue de la maison, entrons-y, et voyons ce que contenait ce roman d'Arthur. [p.118]
Mais était-ce bien un roman ? Il n'y en avait pas l'ombre dans les premières éditions, et le nom d'Arthur, pris comme titre principal, était aussi peu justifié que le titre de Volupté donné au roman de Sainte-Beuve. Volupté, qui avait été baptisé de la sorte par Renduel (1) longtemps avant que le livre fût écrit, aurait dû s'appeler Amaury, du nom de son héros, et Arthur : Religion et solitude, qui lui sert de sous-titre, puisque, comme le disait Vinet, cette religion, qui est le fond du livre, avait éclos dans la solitude. Guttinguer en convenait le premier dans l'avertissement de son ouvrage

« Le nom de personne ne devrait être donné, disait-il, que si les deux premières parties (du livre) eussent paru d'abord ; or, ces premières parties ne seront publiées que d'ici à quelques années tel est, à leur égard, la volonté expresse de l'auteur laissée dans une note dont le vœu nous sera sacré, car nous en estimons les motifs (2).
« Elles sont le récit d'une vie de passions bien déplorables, où tous les caractères du roman se trouvent réunis à un très haut degré. Un grand désordre de cœur s'y fait voir, et cet anathème dont est frappé l’être sensible qui livre toute son âme, toutes ses ressources à un amour coupable.
« C'est tout ce qu'il nous est permis de dire aujourd'hui pour satisfaire le lecteur curieux encore nous en serions-nous dispensés, s'il n'eût pas fallu expliquer comment un livre, tout de morale et de réflexion, portait [p. 119] un titre qui promet de l'action et des événements. »

Singulière idée, dira-t-on, de commencer la publication d'un livre par sa troisième partie. Oui, maison 1834, quand Guttinguer se décida à faire imprimer la conclusion et la morale d'Arthur, il était encore sous le coup des événements qui l'avaient amené à se convertir. En avait-il écrit à cette date la partie romanesque ? C'est probable, puisque nous savons par Sainte-Beuve qu'ils l'entreprirent ensemble et séparément un peu avant la révolution de Juillet. Mais s'il en racontait volontiers les divers épisodes aux amis qui venaient le visiter, il lui répugnait tout de même de livrer sa propre vie au public, de le prendre comme confident de ses passions, de ses désordres. Et comme tous les pécheurs vraiment touchés de la grâce, il brûlait du désir de faire du prosélytisme, de persuader ses frères qui souffraient et pleuraient que Dieu seul pouvait les consoler. La preuve en est qu'il fit paraître presque aussitôt après Arthur, sous le titre de Philosophie religieuse, un petit livre de pensées extraites des œuvres de Saint-Martin (3). Comment, par qui, avait-il eu connaissance du Philosophe inconnu ? Ce n'est toujours pas par Sainte-Beuve puisqu'il était converti quand ils se rencontrèrent dans le Cénacle, et que, s'il faut l'en croire, ce fut Saint-Martin qui lui dessilla les yeux « ... Un jour, il m'a suffi [p.120] d’ouvrir un de ses livres, pour vouer ma vie aux choses divines! »

Etrange destinée que celle de ce théosophe qui, venu trop tard, lui aussi, dans un monde blasé ou trop vieux, ce qui est la même chose, perdit son temps à prêcher la vertu du christianisme à l'heure critique où les philosophes de la fin du XVIIIe siècle s'efforçaient de le chasser de ce monde, et qui mourut sinon ignoré, du moins calomnié et méconnu, laissant au XIXe siècle, qui ne les apprécia pas davantage, des ouvrages pleins de savoir, d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique, mais d'une obscurité telle, par endroits, qu'on se demande en les lisant si le philosophe était doublé d'un mystificateur ou d'un fou. Exemple :

« Quel est le tableau des choses? D'un côté, il y a un, quatre, sept, huit et dix; de l'autre, il y a deux, trois, cinq, six et neuf. Tout est pour le présent, malgré les faux calculs d'un peuple célèbre qui n'a suivi que l'arithmétique. »

Comprenne qui pourra. Mais à côté de ces obscurités qui ressemblent à des rébus, que de pensées fortes et profondes Lisez et méditez celles-ci que je cueille au hasard dans le petit volume de Philosophie religieuse de Guttinguer :

« Il n'y a de grand que celui qui sait combattre parce que c'est le seul moyen de savoir jouir.
« Les œuvres de Dieu se manifestent paisiblement et leur principe demeure invisible.
« Consolez-vous, petits de ce monde. Les hommes puissants ont en eux-mêmes deux tribunaux. Par l'un, ils vous condamnent, lors même que vous êtes innocents ; par l'autre, ils sont obligés de casser leur sentence.
«Les Patriarches ont défriché le champ de la vie.– 1[p.121] Les Prophètes ont semé. – Le Sauveur a donné la maturité nous pouvons, à tout moment, recueillir la moisson la plus abondante.
« L'amour de tous est un amour céleste.
« Ce n'est que dans le calme de notre matière que notre pensée se plaît. Ce n'est que dans le calme de l'élémentaire que le supérieur agit. Ce n'est que dans le calme de notre pensée que notre cœur fait de véritables progrès. Ce n'est que dans le calme du supérieur que le divin se manifeste.
« C'est pour que l'homme porte sa tête dans les cieux, qu'il ne trouve pas ici où reposer sa tête.
«Le secret de la foi et de la grâce est en ceci te servir tantôt de ton cœur et tantôt de ton esprit, selon l'occurrence.
« Savants, oubliez vos sciences elles ont mis le bandeau sur vos yeux. »

Guttinguer dit à la fin du recueil des Pensées de Saint-Martin qu'il avait été attiré et puis retenu par la vive croyance de l'auteur dans les prophètes, par sa foi non moins vive dans le sauveur, et par sa défiance et son dédain pour la raison humaine. Mais vous pensez bien qu'il ne s'était pas borné à cette lecture. Dans la solitude « dominant les forêts, les plages et l'Océan tout entier » où il s'était retiré non loin d'Honfleur, après avoir voyagé plus d'une année « pour dissiper des remords et des chagrins de la plus âcre amertume », il avait emporté la Bible, la Journée du Chrétien, Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, de Maistre, saint Augustin, Lamartine, le Guide spirituel de Louis de Blois, etc. et de ce bouquet singulièrement mêlé de fleurs chrétiennes, il avait extrait le suc et le miel dont est composée la troisième partie d'Arthur, celle qui parut en 1834 chez Nicétas Périaux [p.122] et que nous retrouvons dans l'édition Renduel de 1837, à la suite du roman.

Notes

(1) Ce n'était pas la première fois qu'un livre célèbre était baptisé par l'imprimeur ou l'éditeur. Pascal nous apprend que ses Lettres au Provincial furent baptisées ainsi malgré lui, car il n'aimait pas ce titre, par l'imprimeur (V. Vinet Etudes sur Pascal, p. 269.)
(2) Guttinguer était censé avoir trouvé le manuscrit d’Arthur dans la vente d'une bibliothèque de campagne, tout comme Lamartine celui de Jocelyn chez le curé de ce nom.
(3) Sur Saint-Martin, voici ce qu'on peut lire au chapitre IX d’Arthur (1ère édition) « Saint-Martin mourut en 1803, il a vécu toute la dernière moitié du XVIIIe siècle écrivant sous le titre de philosophe inconnu. Il était affilié à des loges maçonniques de Lyon qui avaient conservé, il paraît, d'antiques secrets ; il s'était fort occupé d'opérations théurgiques, d'invocations d'esprits intermédiaires. Il existe des procès-verbaux manuscrits de lui qui attestent de singuliers miracles, mais il avait fini par considérer cet aspect occulte comme inutile et même dangereux. Outre l'Homme du désir, [sic pour Homme de désir] dont nous conseillons la lecture aux âmes pieuses, il y a deux volumes de lui sous le titre Œuvres posthumes, qu'il suffit d'avoir pour connaître toute sa partie intelligible et ostensible, »

 IV - [Guttinguer], extraits

p.123-124

Marié de bonne heure à une jeune femme qui lui apporta une grande fortune, il [Guttinguer] eut le malheur de la perdre après quelques mois de ménage et, pour noyer son chagrin, il se jeta dans les plaisirs: Durant quinze ans il passa de la brune à la blonde, de la grande dame à la servante, mettons, pour plus d'élégance, à la demoiselle de compagnie, dissipant ainsi la plus grande partie de son bien. Mais un beau jour, fatigué de brûler la chandelle par les deux bouts, et n'ayant plus rien à demander aux femmes, le diable, sans songer encore à se faire ermite, éprouva le besoin de se retirer du monde. Il avait au bord de la mer une terre qu'il avait complètement oubliée. Il alla la visiter, trouva le site agréable, fit abattre quelques grands taillis qui lui cachaient la vue de l'Océan, et bientôt, au lieu de la cabane qu'il avait rêvé d'y construire, il y fit élever une grande maison. Les livres de piété vinrent ensuite : Saint-Martin, la Bible et le reste. Mais comme ils ne suffisaient pas à charmer sa solitude, il se rappela, quand il fut touché de la grâce, qu'il y avait quelque part une femme qu'il avait beaucoup aimée et dont il avait eu un ou deux enfants. Et le solitaire des Rouges Fontaines acheva sa conversion par un second mariage, en dépit du préjugé mondain qui fait un crime à l'homme bien né d'épouser sa maîtresse.
Voilà tout le roman d'Arthur. Quand on le lit en détail, il est impossible de ne pas être frappé de sa ressemblance avec le roman de Volupté, quoique la fin de ce dernier soit toute différente. C'est le même thème, la même étude des passions de l'amour, et comme trame le même mysticisme religieux. Si Amaury se fait prêtre au lieu de se marier comme Arthur, il se convertit [p.124] par les mêmes moyens, je veux dire qu'il y arrive par les mêmes lectures. Il n'emporte pas Saint-Martin, les sermonnaires et les mystiques au fond d'une retraite ombreuse et sauvage, mais il va les chercher, les étudier et s'en nourrir dans une vieille bibliothèque janséniste, et l'on serait tenté de croire que ce fut Arthur, lisez Guttinguer, qui montra à Sainte-Beuve le chemin de Port-Royal. Car il en est souvent question dans ce roman. On y trouve non seulement du Pascal, ce qui n'a rien d'extraordinaire, mais encore de l'Arnauld d'Andilly, ce qui est plus rare. En tout cas j'ai comme idée que Sainte-Beuve ne nous aurait pas donné Volupté, si Guttinguer ne s'était pas décidé à publier le roman d'Arthur.

 

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