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Index de l'article

Influence de Saint-Martin sur Guttinguer

seche Sainte Beuve titreLéon Séché (1848-1914) - Sainte-Beuve : études d'histoire romantique. Son esprit, ses idées. Paris, Mercure de France, 1904, p.114-124

Dans son ouvrage sur Sainte-Beuve paru en 1904, Léon Séché (1848-1914) aborde largement les rapports entre Sainte-Beuve et Guttinguer à l’occasion de la parution du livre de Guttinguer Arthur, ou Religion et Solitude (1834), et étudie l’influence que Saint-Martin, le Philosophe inconnu, a eu sur Guttinguer.

Le Roman d’Arthur – Religion et solitude – 

II – [Le Roman d’Arthur – Religion et solitude]

[p.114] L'histoire du roman à d’Arthur est une des plus intéressantes de la bibliographie romantique, et il faut en vérité que le mystère dont fut entourée la mise au jour de ce livre ait été bien épais pour qu'un curieux aussi perspicace que M. le vicomte Spoelberch de Lovenjoul ne l'ait pas entièrement pénétré.
Pour le public profane, Arthur parut la première fois chez Renduel, en décembre 1836, sous la date de 1837, sans nom d'auteur, suivant une mode de ce temps-là qui consistait à ne pas signer certains livres, eussent-ils été annoncés durant deux ans, comme Volupté. Et Guttinguer suivait la mode en cela comme en tout.
Pour quelques très rares bibliographes, et M. de Lovenjoul est du nombre, cette édition d’Arthur n'était que la seconde. La première était sortie, en 1834, des presses de Nicétas Périaux, imprimeur à Rouen, rue de la Vicomté, 55, sous la forme d'un fort volume in-8, anonyme lui aussi (1).
Mais l'anonymat de ce premier Arthur ne fut pas si scrupuleusement respecté que le croit M. de Lovenjoul, [p.115] et je vais peut-être le surprendre en lui disant que ce fut Guttinguer lui-même qui en révéla l'existence, en 1835, sur la couverture d'un autre petit livre anonyme publié par lui à Paris chez Toulouse, sous le titre Philosophie religieuse, Ier volume : Saint-Martin. Le titre de ce petit volume in-12 est en effet suivi de cette épigraphe

« C'est un grand malheur pour l'humanité qu'il ait manqué à Saint-Martin ce qui est si nécessaire dans l'usage de la vie ordinaire, Je secret de se mettre à la portée de tous ou du plus grand nombre. C'est un service que nous essaierons peut-être de lui rendre » (Arthur ou Religion et Solitude. 1834, p.311).

Disons tout de suite que ce Saint-Martin n'était autre que le Philosophe inconnu, dont s'est beaucoup occupé Sainte-Beuve.
Mais quand même Guttinguer ne nous eût pas révélé ainsi l'existence de cette première édition d'Arthur, on l'aurait apprise un jour ou l'autre soit par les lettres inédites de Sainte-Beuve où il en est fait mention, soit par la lecture des articles que Vinet consacra dans le Semeur (2) aux deux éditions de ce roman. Articles anonymes, d'ailleurs, et dont je n'ai eu connaissance que par une lettre inédite de Vinet qu'on trouvera plus loin. Voici quelques lignes essentielles du premier article de 1838 : [p.116]

«... Lorsque ce livre parut pour la première fois, nous en rendîmes compte, moins comme d'un livre, que comme d'un fait, dont le livre n'était que la relation et pour ainsi dire le journal... Il y a deux ans, Arthur se publiait anonyme, dans une ville de province à peine pouvait-on dire qu'il eût été publié ; c'était un manuscrit dont quelques copies, tombées par hasard entre des mains amies, n'eurent de public qu'un petit nombre d'esprits sérieux, de retentissement que dans quelques âmes, mais procurèrent à M. Guttinguer, précisément, autant de frères que de lecteurs. Aujourd'hui, publié par le libraire à la mode, aujourd'hui décoré à son titre d'un nom connu dans les lettres, Arthur est une œuvre littéraire, Arthur devient un livre. »

Ces lignes sont doublement suggestives elles nous apprennent d'abord que tous les exemplaires du second Arthur n'étaient pas anonymes (3), puisque celui qui fut adressé à Vinet était décoré du nom de l'auteur ; ensuite que le même Vinet connaissait le premier Arthur pour en avoir rendu compte, contrairement à Sainte-Beuve, qui n'en souffla pas mot dans son article de 1837. Il est vrai que Sainte-Beuve avait pour agir ainsi une raison que n'avait pas Vinet. Volupté ayant paru à la fin de l'année 1833, presque en même temps que la première édition d'Arthur, il n'avait aucun intérêt à donner à entendre au public que son roman – malgré des différences profondes sous le rapport de la composition et du style – [p.117] n'était en somme que le développement du thème d'Arthur, et que lui-même, avant de rédiger la version de Volupté, avait rédigé, parallèlement à Guttinguer et à titre de collaborateur, la version inachevée d'Arthur que M. de Lovenjoul a publié dans son Sainte-Beuve inconnu. C'était même un peu risqué de sa part que d'écrire dans le corps de son article du 10 décembre 1836 de la Revue des Deux Mondes « Pour achever ces indiscrétions sur l'auteur d'Arthur, je dirai que, si celui de Volupté l'avait connu, il semblerait avoir songé à lui expressément dans le portrait de l'Ami de Normandie. »
Mais ce qu'il y a peut-être de plus curieux dans l'histoire d'Arthur, c'est que, en même temps qu'il paraissait quasi secrètement à Rouen chez Nicétas Périaux, Guttinguer le mettait en vente à Paris à l'enseigne de Toulouse, libraire, rue du Foin-Saint-Jacques, n° 8, au prix marqué de 5 francs (i). M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et ceux qui douteraient de ce fait que je ne connais que d'hier pourront le vérifier facilement. Ils n'ont qu'à se reporter aux articles du Semeur des 24 juin et 1er juillet 1835 pour voir que l'exemplaire d'Arthur dont se servit Vinet sortait de la boutique de Toulouse.

Notes

(1) La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire sous la cote R. 27,027.
(2) Le Semeur, journal religieux, politique, philosophique et littéraire ; paraissant tous les mercredis, avait été fondé à Paris au mois de septembre 1831 par les protestants dans le but avoué « d'aborder les sujets les plus divers dans un esprit chrétien ». Dirigé par un comité à la tête duquel étaient MM. Henry Lutteroth, Stapfer et Wilks, il ne tarda pas à attirer l'attention du public lettré grâce aux belles études de Vinet sur les productions de l'école romantique. Un moment même, en 1833, Vinet, pressé par ses amis, hésita à en prendre la direction, mais pour des raisons diverses, il refusa de quitter son poste de professeur à Bâle. Cinq ans plus tard, à Ia suite des articles que cet écrivain de grande race avait consacrés à la seconde édition du roman d'Arthur, Guttinguer offrit sa collaboration au Semeur, qui la refusa poliment dans une lettre de M. Lutteroth, que j'ai sous les yeux.
(3) M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul dit que ce fut par suite d'une méprise quelque peu préparée par l'éditeur que le nom de l'auteur, malgré son omission partout ailleurs, fut pourtant imprimé au dos du volume. Je crois plutôt qu'il fut imprimé du consentement de Guttinguer sur un certain nombre d'exemplaires, notamment sur ceux qui étaient destinés à la presse; ce qu'il y a de sûr, c'est que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Y2 41.069) est anonyme.
(4) J'aurais été heureux de trouver à la Bibliothèque nationale l'exemplaire d'Arthur à la marque du libraire Toulouse, mais il n'y est pas, probablement parce que le dépôt fut fait à Rouen par Nicétas Periaux, l'imprimeur attitré de Guttinguer.

III - [Influence de Saint-Martin, dit le philosophe inconnu, sur Guttinguer]

A présent que voilà déblayée ce que j'appellerai l'avenue de la maison, entrons-y, et voyons ce que contenait ce roman d'Arthur. [p.118]
Mais était-ce bien un roman ? Il n'y en avait pas l'ombre dans les premières éditions, et le nom d'Arthur, pris comme titre principal, était aussi peu justifié que le titre de Volupté donné au roman de Sainte-Beuve. Volupté, qui avait été baptisé de la sorte par Renduel (1) longtemps avant que le livre fût écrit, aurait dû s'appeler Amaury, du nom de son héros, et Arthur : Religion et solitude, qui lui sert de sous-titre, puisque, comme le disait Vinet, cette religion, qui est le fond du livre, avait éclos dans la solitude. Guttinguer en convenait le premier dans l'avertissement de son ouvrage

« Le nom de personne ne devrait être donné, disait-il, que si les deux premières parties (du livre) eussent paru d'abord ; or, ces premières parties ne seront publiées que d'ici à quelques années tel est, à leur égard, la volonté expresse de l'auteur laissée dans une note dont le vœu nous sera sacré, car nous en estimons les motifs (2).
« Elles sont le récit d'une vie de passions bien déplorables, où tous les caractères du roman se trouvent réunis à un très haut degré. Un grand désordre de cœur s'y fait voir, et cet anathème dont est frappé l’être sensible qui livre toute son âme, toutes ses ressources à un amour coupable.
« C'est tout ce qu'il nous est permis de dire aujourd'hui pour satisfaire le lecteur curieux encore nous en serions-nous dispensés, s'il n'eût pas fallu expliquer comment un livre, tout de morale et de réflexion, portait [p. 119] un titre qui promet de l'action et des événements. »

Singulière idée, dira-t-on, de commencer la publication d'un livre par sa troisième partie. Oui, maison 1834, quand Guttinguer se décida à faire imprimer la conclusion et la morale d'Arthur, il était encore sous le coup des événements qui l'avaient amené à se convertir. En avait-il écrit à cette date la partie romanesque ? C'est probable, puisque nous savons par Sainte-Beuve qu'ils l'entreprirent ensemble et séparément un peu avant la révolution de Juillet. Mais s'il en racontait volontiers les divers épisodes aux amis qui venaient le visiter, il lui répugnait tout de même de livrer sa propre vie au public, de le prendre comme confident de ses passions, de ses désordres. Et comme tous les pécheurs vraiment touchés de la grâce, il brûlait du désir de faire du prosélytisme, de persuader ses frères qui souffraient et pleuraient que Dieu seul pouvait les consoler. La preuve en est qu'il fit paraître presque aussitôt après Arthur, sous le titre de Philosophie religieuse, un petit livre de pensées extraites des œuvres de Saint-Martin (3). Comment, par qui, avait-il eu connaissance du Philosophe inconnu ? Ce n'est toujours pas par Sainte-Beuve puisqu'il était converti quand ils se rencontrèrent dans le Cénacle, et que, s'il faut l'en croire, ce fut Saint-Martin qui lui dessilla les yeux « ... Un jour, il m'a suffi [p.120] d’ouvrir un de ses livres, pour vouer ma vie aux choses divines! »

Etrange destinée que celle de ce théosophe qui, venu trop tard, lui aussi, dans un monde blasé ou trop vieux, ce qui est la même chose, perdit son temps à prêcher la vertu du christianisme à l'heure critique où les philosophes de la fin du XVIIIe siècle s'efforçaient de le chasser de ce monde, et qui mourut sinon ignoré, du moins calomnié et méconnu, laissant au XIXe siècle, qui ne les apprécia pas davantage, des ouvrages pleins de savoir, d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique, mais d'une obscurité telle, par endroits, qu'on se demande en les lisant si le philosophe était doublé d'un mystificateur ou d'un fou. Exemple :

« Quel est le tableau des choses? D'un côté, il y a un, quatre, sept, huit et dix; de l'autre, il y a deux, trois, cinq, six et neuf. Tout est pour le présent, malgré les faux calculs d'un peuple célèbre qui n'a suivi que l'arithmétique. »

Comprenne qui pourra. Mais à côté de ces obscurités qui ressemblent à des rébus, que de pensées fortes et profondes Lisez et méditez celles-ci que je cueille au hasard dans le petit volume de Philosophie religieuse de Guttinguer :

« Il n'y a de grand que celui qui sait combattre parce que c'est le seul moyen de savoir jouir.
« Les œuvres de Dieu se manifestent paisiblement et leur principe demeure invisible.
« Consolez-vous, petits de ce monde. Les hommes puissants ont en eux-mêmes deux tribunaux. Par l'un, ils vous condamnent, lors même que vous êtes innocents ; par l'autre, ils sont obligés de casser leur sentence.
«Les Patriarches ont défriché le champ de la vie.– 1[p.121] Les Prophètes ont semé. – Le Sauveur a donné la maturité nous pouvons, à tout moment, recueillir la moisson la plus abondante.
« L'amour de tous est un amour céleste.
« Ce n'est que dans le calme de notre matière que notre pensée se plaît. Ce n'est que dans le calme de l'élémentaire que le supérieur agit. Ce n'est que dans le calme de notre pensée que notre cœur fait de véritables progrès. Ce n'est que dans le calme du supérieur que le divin se manifeste.
« C'est pour que l'homme porte sa tête dans les cieux, qu'il ne trouve pas ici où reposer sa tête.
«Le secret de la foi et de la grâce est en ceci te servir tantôt de ton cœur et tantôt de ton esprit, selon l'occurrence.
« Savants, oubliez vos sciences elles ont mis le bandeau sur vos yeux. »

Guttinguer dit à la fin du recueil des Pensées de Saint-Martin qu'il avait été attiré et puis retenu par la vive croyance de l'auteur dans les prophètes, par sa foi non moins vive dans le sauveur, et par sa défiance et son dédain pour la raison humaine. Mais vous pensez bien qu'il ne s'était pas borné à cette lecture. Dans la solitude « dominant les forêts, les plages et l'Océan tout entier » où il s'était retiré non loin d'Honfleur, après avoir voyagé plus d'une année « pour dissiper des remords et des chagrins de la plus âcre amertume », il avait emporté la Bible, la Journée du Chrétien, Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, de Maistre, saint Augustin, Lamartine, le Guide spirituel de Louis de Blois, etc. et de ce bouquet singulièrement mêlé de fleurs chrétiennes, il avait extrait le suc et le miel dont est composée la troisième partie d'Arthur, celle qui parut en 1834 chez Nicétas Périaux [p.122] et que nous retrouvons dans l'édition Renduel de 1837, à la suite du roman.

Notes

(1) Ce n'était pas la première fois qu'un livre célèbre était baptisé par l'imprimeur ou l'éditeur. Pascal nous apprend que ses Lettres au Provincial furent baptisées ainsi malgré lui, car il n'aimait pas ce titre, par l'imprimeur (V. Vinet Etudes sur Pascal, p. 269.)
(2) Guttinguer était censé avoir trouvé le manuscrit d’Arthur dans la vente d'une bibliothèque de campagne, tout comme Lamartine celui de Jocelyn chez le curé de ce nom.
(3) Sur Saint-Martin, voici ce qu'on peut lire au chapitre IX d’Arthur (1ère édition) « Saint-Martin mourut en 1803, il a vécu toute la dernière moitié du XVIIIe siècle écrivant sous le titre de philosophe inconnu. Il était affilié à des loges maçonniques de Lyon qui avaient conservé, il paraît, d'antiques secrets ; il s'était fort occupé d'opérations théurgiques, d'invocations d'esprits intermédiaires. Il existe des procès-verbaux manuscrits de lui qui attestent de singuliers miracles, mais il avait fini par considérer cet aspect occulte comme inutile et même dangereux. Outre l'Homme du désir, [sic pour Homme de désir] dont nous conseillons la lecture aux âmes pieuses, il y a deux volumes de lui sous le titre Œuvres posthumes, qu'il suffit d'avoir pour connaître toute sa partie intelligible et ostensible, »

 IV - [Guttinguer], extraits

p.123-124

Marié de bonne heure à une jeune femme qui lui apporta une grande fortune, il [Guttinguer] eut le malheur de la perdre après quelques mois de ménage et, pour noyer son chagrin, il se jeta dans les plaisirs: Durant quinze ans il passa de la brune à la blonde, de la grande dame à la servante, mettons, pour plus d'élégance, à la demoiselle de compagnie, dissipant ainsi la plus grande partie de son bien. Mais un beau jour, fatigué de brûler la chandelle par les deux bouts, et n'ayant plus rien à demander aux femmes, le diable, sans songer encore à se faire ermite, éprouva le besoin de se retirer du monde. Il avait au bord de la mer une terre qu'il avait complètement oubliée. Il alla la visiter, trouva le site agréable, fit abattre quelques grands taillis qui lui cachaient la vue de l'Océan, et bientôt, au lieu de la cabane qu'il avait rêvé d'y construire, il y fit élever une grande maison. Les livres de piété vinrent ensuite : Saint-Martin, la Bible et le reste. Mais comme ils ne suffisaient pas à charmer sa solitude, il se rappela, quand il fut touché de la grâce, qu'il y avait quelque part une femme qu'il avait beaucoup aimée et dont il avait eu un ou deux enfants. Et le solitaire des Rouges Fontaines acheva sa conversion par un second mariage, en dépit du préjugé mondain qui fait un crime à l'homme bien né d'épouser sa maîtresse.
Voilà tout le roman d'Arthur. Quand on le lit en détail, il est impossible de ne pas être frappé de sa ressemblance avec le roman de Volupté, quoique la fin de ce dernier soit toute différente. C'est le même thème, la même étude des passions de l'amour, et comme trame le même mysticisme religieux. Si Amaury se fait prêtre au lieu de se marier comme Arthur, il se convertit [p.124] par les mêmes moyens, je veux dire qu'il y arrive par les mêmes lectures. Il n'emporte pas Saint-Martin, les sermonnaires et les mystiques au fond d'une retraite ombreuse et sauvage, mais il va les chercher, les étudier et s'en nourrir dans une vieille bibliothèque janséniste, et l'on serait tenté de croire que ce fut Arthur, lisez Guttinguer, qui montra à Sainte-Beuve le chemin de Port-Royal. Car il en est souvent question dans ce roman. On y trouve non seulement du Pascal, ce qui n'a rien d'extraordinaire, mais encore de l'Arnauld d'Andilly, ce qui est plus rare. En tout cas j'ai comme idée que Sainte-Beuve ne nous aurait pas donné Volupté, si Guttinguer ne s'était pas décidé à publier le roman d'Arthur.

 

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